L’Âme bretonne série 2/Le Bien du Pêcheur


Honoré Champion (série 2 (1908)p. 188-199).

LE BIEN DU PÊCHEUR




À Auguste Dupouy.


Oui, ce matin, sur le viaduc d’Auteuil, j’ai bien cru l’entendre, le respirer, ce vent du large, âpre et grisant, chargé de sel, de sable, d’effluves iodés, qui n’est pareil à aucun autre vent.

Il avait dû se tromper de route, embouquer par mégarde le couloir de la Seine, glisser sous les arches des ponts, et c’était lui, le pirate, qui donnait l’assaut à la grande ville. Les passants raffermissaient leurs chapeaux ; les femmes serraient leurs jupes. Tous pestaient contre le malappris. Le vent est anonyme dans Paris et, qu’il souffle du midi ou du septentrion, ce n’est jamais que le vent, un maraud, un gêneur, un trouble-fête. On ne lui demande pas son état-civil ; on ne fraye pas avec lui ; on se hâte dès qu’il commence à prendre sa grosse voix…

Moi, je m’étais arrêté ; à son odeur plus encore qu’à sa fanfare, j’avais reconnu le terrible « roi de la mer ». S’il fait le diable à quatre ici, pensais-je, que doit-ce être là-bas, sur cette pointe de Bretagne, étrave aux trois quarts submergée du vieux continent ? Combien de barques seront à la côte ce soir ? Filets perdus, casiers démolis, palangres en dérive, heureux le pêcheur qui en sera quitte pour ces menues avaries ! Aux drisses du sémaphore, le cône noir, avertisseur des basses pressions atmosphériques, n’est pas toujours hissé assez tôt. Et, même hissé en temps opportun, il n’arrête pas toujours le marin qui n’a pour vivre et faire vivre les siens que le produit de sa pêche quotidienne.

Si encore la pêche était bonne ! Mais de plus en plus la mer se montre avare, le poisson capricieux ou rétif. La sardine n’a peut-être pas quitté sans esprit de retour les côtes bretonnes ; il n’est même point sûr qu’elle émigre et il est plus vraisemblable qu’elle se cache d’octobre à mai dans les profondeurs ; mais il faudrait pour la prendre des engins moins rudimentaires que ceux dont on s’obstine à se servir. Restent les autres pêches : la pêche des raies, praticable seulement aux mortes-eaux d’hiver, une semaine sur deux ; celles des maquereaux, lieux, grondins, turbots, congres, etc.. Toutes, même la pêche des langoustes, languissent peu ou prou, depuis que les chalutiers à vapeur sont entrés en scène ; ces « ravageurs de la mer », comme on les appelle à Douarnenez, sont les bêtes noires de nos pêcheurs. Enfin l’alcool — l’abominable alcool de grains et de pommes de terre, six fois plus nocif que l’alcool ordinaire, d’après Dujardin-Beaumetz — ne laisse pas d’avoir sa large part de responsabilité dans la crise.

De 1858 à 1900, la consommation de l’eau-de-vie a plus que doublé en Bretagne : elle est de 19 litres par tête à Audierne, de 11 à Douarnenez, de 10 à Concarneau.

Des remèdes, des palliatifs au mal ? On en a proposé plus d’un ; le transplantement, le changement de profession[1]… Il y a trop de pêcheurs en Bretagne, a-t-on dit, et cela est vrai. Mais il est vrai aussi que les quatre cinquièmes des équipages de la Flotte sont bretons et que les mesures qu’on préconise risqueraient de tarir les admirables réserves où s’alimente notre marine de guerre. En outre l’émigration vers la Tunisie et d’Algérie « désengorgerait » momentanément nos ports de l’ouest, mais non au profit de nos colonies africaines, où des expériences répétées et plus malheureuses les unes que les autres montrent qu’il est impossible d’acclimater les pêcheurs bretons.

Alors ? demanderez-vous.

Alors il faut chercher autre chose, tâcher, par exemple, de régulariser le rendement de la pêche sans réduire le nombre des pêcheurs, — ce qui serait possible, si les inscrits consentaient à recourir aux engins perfectionnés dont ils ont obtenu l’interdiction et si les fabricants de conserves élargissaient la « capacité de production » de leurs usines.

Les inscrits, malheureusement, sont hostiles au régime de la liberté des engins, et le ministre de la marine, qui leur donne tort à la tribune, hésite à passer outre dans la pratique, pour ne point s’aliéner une clientèle électorale de cette importance.

Nous voilà au rouet, semble-t-il. Patience ! On ne veut pas de la solution précédente : la suivante sera peut-être mieux accueillie.

« Pour conjurer les effets désastreux de certains chômages, m’écrivait dernièrement M. de Thézac, il faudrait que le pêcheur breton eût deux cordes à son arc : la pèche et la culture. Il faut créer le « Bien du Pêcheur ». Il faut doter le brave homme du petit bout de terre qui lui procurera des ressources supplémentaires et lui « profitera » en le distrayant. Grosse méprise de croire que le pécheur est rebelle à l’idée de culture ! Seulement, pour qu’il s’intéresse à la terre, il faut qu’il y ait une maison dessus. En un mot, le « Jardin du Pécheur » est une utopie : le « Bien du Pécheur » — à savoir un lopin de terre et une maison — est au contraire la réalisation du plus cher de ses vœux… »

À l’appui de sa thèse, mon correspondant aurait pu citer le cas, éminemment significatif, des brugards du Cap Sizun, dont beaucoup sont fermiers ou propriétaires-exploitants en même temps que pêcheurs.

« Hors les rares exemples d’ivrognerie invétérée, dit M. Théodore Le Gall, ces pêcheurs-agriculteurs sont très à l’aise et demeurent toujours à couvert — grâce à leurs habitudes d’économie, — des caprices et des éventualités de toutes les pêches qu’ils pratiquent[2]. »

Le système, on le voit, a fait ses preuves. Il y aurait donc intérêt à le généraliser et, si la chose paraît assez malaisée, pour ne pas dire impossible, dans certains grands ports de pêche comme Douarnenez et Concarneau, où le prix du terrain est très élevé, elle ne présente point les mêmes difficultés dans les petits ports, de beaucoup les plus nombreux et où la valeur du terrain n’a presque pas bougé. M. de Thézac, avec sa fougue d’exécution habituelle, s’est chargé de le démontrer : par ses soins, depuis le mois d’août dernier, Sainte-Marine, en Combrit, possède quatre maisons-types, entourées chacune d’un petit champ de 350 mètres carrés, lesquelles reviennent, clef en main, à 2.000 francs et ont été immédiatement cédées à des ménages de pêcheurs. Le prix de la location-vente, 75 francs, dont les 3/4 sont considérés comme capital remboursé, témoigne assez que l’Œuvre n’entend pas faire une spéculation de la charité, envisage dès l’origine le sacrifice pur et simple des intérêts de ses avances.

Et il faut bien qu’il en soit ainsi. Comme dans ces Abris du Marin, fondés en 1899 par le même M. de Thézac et qui ont pris, en quelques années, un développement si prodigieux, le désintéressement absolu est ici la condition du succès.

M. de Thézac avait été frappé de bonne heure par ce qu’il appelle « l’instinct de sociabilité des pêcheurs à terre ». Voilà une forte observation. Elle contredit quelque peu les idées reçues sur l’esprit étroit, le jaloux individualisme de nos pécheurs, et spécialement des pêcheurs bretons. Et j’accorde que les apparences ne sont pas toujours en faveur de ces pauvres gens. Que de peine, par exemple, n’a-t-on pas eue pour les habituer à payer régulièrement leurs invalides ! Je sais encore des districts maritimes où le recouvrement de cette modique somme ne s’opère point sans tiraillements. Et pourtant, si le pêcheur breton demeure réfractaire à l’esprit de nouveauté, s’il redoute certaines ingérences dont il ne soupçonne qu’avec trop de raison le caractère intéressé, il y a chez lui, tout au fond, un très vif sentiment de la solidarité qui doit unir les membres d’un même groupe social.

La tribu, le clan, ne sont supprimés que de nom en Bretagne. En fait, ils subsistent ; ils mettent, entre les hommes, un lien moral extrêmement fort et qui ne s’est point encore relâché. Quand un deuil frappe une famille, c’est toujours le clan, la tribu, qui pourvoit aux besoins les plus pressants des orphelins et des veuves. À la suite du dernier sinistre qui ravagea l’île de Sein, une dame de Bordeaux écrivit à l’adjoint faisant fonction de maire pour offrir d’adopter un enfant pauvre de l’île : on n’en trouva ou plutôt on n’en voulut découvrir aucun. C’est que le clan mettait une sorte d’amour-propre à ne pas laisser à la charité étrangère les victimes qu’avait faites l’inondation. Dans cette même île de Sein, la préférence pour les emplois de mousse est toujours donnée aux orphelins et aux fils de veuves. Par une superstition touchante, les patrons qui les prennent sur leur rôle passent pour avoir plus de chance que les autres[3]. Un peuple qui pousse à ce degré le sentiment de la responsabilité sociale est certainement mûr pour des formes plus savantes de la mutualité : ainsi raisonna M. de Thézac et son raisonnement était juste, comme l’atteste la rapide et incessante prospérité des Abris.

« L’objet spécial des Abris, dit un prospectus déjà ancien, est d’attirer les pêcheurs les jours de relâche (si fréquents l’hiver sur nos côtes de l’Océan et la Manche) et de les retenir en leur offrant gratuitement des salles de réunion : grande salle commune où ils trouveront leurs jeux favoris : salle de lecture avec bibliothèque qui leur fournira des éléments d’instruction professionnelle (livres nautiques, cartes marines) et de récréation intellectuelle (journaux illustrés, livres de vulgarisation scientifique et récits de voyages). Les fondateurs se proposent aussi de leur offrir certains avantages matériels, tels que coquerie pour les marins de passage, citerne à eau douce, etc. Un local pour le gardien et un préau couvert pour les jeux complètent l’établissement qui, d’ailleurs, devant être adapté aux besoins de chaque port, variera plus ou moins dans ses détails. »

Ambitieux programme ! Pour le remplir — et il a été rempli, même au-delà, — il fallait l’homme qu’est M. de Thézac[4].

Que n’avez vous pu, comme moi, le voir à l’ouvrage, là-bas, sur son petit yacht et dans son ermitage de Sainte-Marine, entre sa femme et ses chers enfants ? Quand on m’introduisit dans son cabinet de travail, je crus pénétrer dans un roufle de navire. La mer entrait de tous les côtés par les vitres ; des mouettes piaillaient dans le vent, se cognaient aux carreaux. Peu après nous mîmes à la voile pour le Guilvinec. Je retrouvai M. de Thézac en vareuse, coiffé d’un béret, chaussé de sabots comme un simple pécheur. Le yacht filait grand largue, salué par les barquettes des sardiniers. Un matelot et mon hôte faisaient tout l’équipage. Et j’admirais comme cet homme si frêle, un peu voûté, aux tendres yeux de myope, était là dans son élément. Nous causions des Abris ; je lui demandai quelques renseignements personnels. Mais il esquivait la question, revenait toujours à ses chers amis les pêcheurs, à leurs besoins, à leur vie d’héroïsme et de misère, aux affreuses tentations qui les guettent dans les ports. C’est une obsession chez lui. Il pousse la modestie, l’oubli de soi, jusqu’à l’effacement total : il est la bienfaisance anonyme et d’autant plus efficace qu’elle se laisse ignorer, qu’elle s’ignore peut-être elle-même. Barrès[5] raconte qu’un étranger, visitant, avec M. de Thézac, les Abris du Finistère, se scandalisait qu’aucun pécheur ne soulevât son béret sur le passage de l’excellent homme. « Emoi naïf, dit-il, que nous eussions tout d’abord partagé et bien à tort ! Comment ne pas voir qu’ici l’effacement volontaire de l’apôtre était nécessaire au succès de l’apostolat ? »

Il n’est pas Breton, pourtant ; il n’est même pas né sur la côte. Cette biographie qu’il s’obstinait à ne pas me fournir, j’ai pu, morceau par morceau, la reconstruire ; j’ai su ainsi qu’il était né à Orléans en 1862, qu’une myopie progressive interrompit de bonne heure ses études, qu’anémié, de constitution faible, il dut aller chercher la guérison sur les dunes de la Charente-Inférieure où, adolescent, il se prit d’une subite passion pour la mer. À quinze ans, sur son canot à voiles, comme le héros de Jules Verne, il se lançait à travers les terribles coureaux de Saintonge. Les Saintongeois, qui n’en croyaient pas leurs yeux, ne voulaient point admettre que ce fût un petit Français qui poussât si loin l’audace et ils l’avaient surnommé le « capitaine américain ». En 1888, il avait fait deux fois la traversée d’Arcachon au Havre. Il vivait de la vie des pêcheurs, se pénétrait de leurs besoins. Et déjà il ne se satisfaisait plus de naviguer « pour le plaisir ». La maxime paternelle que c’était « détourner la vie de son sens que de ne travailler que pour soi » le hantait et il cherchait obscurément, à tâtons, « un moyen de se rendre utile à ses semblables ».

Il devait le trouver, ce moyen, en 1896, quand, fixé par son mariage avec une Bretonne sur la côte finistérienne, il connut de près la misère de nos pêcheurs. Il se jura aussitôt d’être l’homme qui combattrait cette misère, qui s’attaquerait au monstre de l’alcoolisme et le terrasserait. L’apôtre était né. Et apôtre n’est pas trop dire. M. de Thézac a la foi qui soulève les montagnes. Il exécute presque aussitôt qu’il conçoit et l’action, chez lui, est vraiment la sœur du rêve. À peine la pensée des Abris avait-elle germé dans son cerveau qu’il la faisait entrer dans la réalité. Seul — au début du moins, — avec ses ressources particulières, en prenant sur un budget qui n’est pas celui d’un Carnegie ou d’un Vanderbilt, il mettait sur pied les Abris de l’île de Sein, du Guilvinec et du Passage-Lanriec ; il les organisait, les dotait ; il leur assurait un personnel et une clientèle ; il tenait tête à la triple coalition des égoïsmes, des intérêts et des jalousies (vous pensez, en effet, si les débitants voyaient d’un bon œil la tentative de M. de Thézac). Et, son œuvre sur pied, il s’effaçait, ne lui demandait pour tout loyer que de vivre, de durer. Tel est le désintéressement de cet homme admirable, dont peu de gens connaissaient jusqu’ici le nom, qu’il a fallu presque lui faire violence pour l’obliger à sortir de l’anonymat et — quand les concours lui sont enfin venus — pour le décider à accepter la présidence de l’œuvre qu’il avait fondée de ses deniers.

Aujourd’hui ce n’est pas seulement l’île de Sein, le Guilvinec, le Passage-Lanriec qui possèdent des Abris : Audierne, Concarneau, le Palais, Camaret, Sainte-Marine ont été dotés d’établissements analogues. L’œuvre gagne de proche en proche et le Bien du Pêcheur arrive à point pour consolider et fixer en quelque sorte les résultats de cette conquête morale.

La nouvelle création de M. de Thézac n’a pas en effet, nous le savons, un caractère moins hautement désintéressé que ses Abris ou son Almanach du Marin. Aussi bien est-ce ce caractère qui permet au comité d’imposer à ses locataires-acheteurs certaines conditions qu’ils supporteraient malaisément d’un vendeur ordinaire : la maison, par exemple, ne servira jamais de « débit d’alcool » ; elle ne saurait être rétrocédée qu’avec l’agrément du comité ; aucune parcelle cultivable du terrain attenant ne pourra être distraite pour recevoir des bâtiments de location. Cette dernière clause peut sembler singulière : elle n’est inspirée que par des considérations d’hygiène. M. de Thézac n’a pas été sans remarquer « la funeste tendance des familles bretonnes à l’entassement » et il ne croit pas pouvoir mieux combattre cette tendance qu’en enlevant « au marin devenu propriétaire l’idée et la possibilité de sacrifier une portion de son jardin pour y bâtir des logements à louer ». Le Bien du Pécheur ne s’en tient pas là : il choisit les terrains, toujours exposés au sud et à proximité du port ; il veille à la bonne exécution comme au bon agencement des immeubles (larges ouvertures, aération automatique, etc.) ; il s’adresse surtout aux jeunes ménages, dans le double espoir de leur inculquer des habitudes d’épargne qui les arrachent aux sollicitations de l’alcool et de prévenir les démoralisants effets des longs chômages périodiques dont souffre la pêche sardinière.

Souhaitons qu’une telle entreprise, qui ne sollicite aucun concours financier, qui veut agir et se répandre par la seule puissance de l’exemple, rayonne bientôt sur toute la côte. Elle n’est téméraire, aventurée, que pour ceux qui ne connaissent pas M. de Thézac et les miracles dont il est coutumier. Ceux qui, comme moi, ont vu à l’œuvre le fondateur des Abris ne gardent aucune inquiétude : entre ses mains le Bien du Pécheur ne périclitera pas ; l’arbre portera tous ses fruits ; il a commencé déjà à les porter…

Et, tandis que le vent du large soufflait en foudre autour du viaduc d’Auteuil, je me disais :

— Souffle, naufrageur ! Ton règne est passé : tu as trouvé ton maître… Il est là-bas, dans une crique perdue de la mer bretonne, à l’embouchure de l’Odet. Il semble que d’une chiquenaude tu le renverserais… Si la Bretagne maritime peut être sauvée des griffes de tes deux pourvoyeurs habituels, les plus sûrs complices, l’ivrognerie et la routine, ce sera pourtant par ce fragile petit homme… Souffle, vent du large, roi découronné !


  1. L’échec de Courrières et de Nœux est encore présent à tous les esprits (1908) : sur les cinq cents pêcheurs de Concarneau, Trégunc, Fouesnant, etc., embauchés pour le travail des mines, il n’en restait pas cinquante en service au bout de trois mois. Beaucoup avaient regagné à pied, par petites étapes, le pays natal. Aux mines du Hat, près de Figeac, Tessai n’a pas mieux réussi.
  2. Cf. L’Industrie de la Pèche dans les ports sardiniers bretons. Crise et Palliatifs, par Théodore Le Gall (Rennes).
  3. Consulter Sur la Côte (Une visite à l’île de Sein).
  4. Sur les services qu’ont rendus les Abris et particulièrement à la cause de l’anti-alcoolisme, consulter encore Sur la Côte, chap. La Crise sardinière.
  5. Rapport sur les Prix de Vertu (1907). On sait que l’Académie française a décerné l’an passé un prix Montyon de 6000 francs à M. de Thézac qui en a consacré aussitôt le montant à l’acquisition d’un nouvel Abri.