L’Âme bretonne série 2/De Keramborgne à Pluzunet : Perrine Luzel ; Marguerite Philippe


DE KERAMBORGNE À PLUZUNET

(Perrine Luzel. — Marguerite Philippe).




À Charles Géniaux.

Peu d’écrivains ont autant mérité de leur pays natal que François-Marie Luzel, dont on vient d’inaugurer le monument à Plouaret. Pendant un demi-siècle ou bien près ce Juif-Errant de la poésie bretonne, comme l’appelait M. Félix Hémon, parcourut et explora la Basse-Bretagne en tous sens pour recueillir ses chansons, ses légendes et ses contes. On peut dire qu’il mourut à la tâche. Mais quelle gerbe de belles œuvres laissait après lui ce bon travailleur ! Il n’avait ni labouré ni ensemencé le champ qu’il moissonnait : ce champ était la propriété indivise de l’âme bretonne. Mais, à la différence de ses prédécesseurs, Luzel se garda de mêler au froment indigène le moindre grain étranger.

Pour ce rare exemple de probité nous lui devions bien un peu de bronze. L’hommage ne risque pas d’engager l’avenir : depuis Tynnichos de Chalcis et l’impudente attribution de son péan aux Muses, la fraude est familière au vain peuple des assembleurs de mots. Mais une race surtout paraît avoir élevé la supercherie littéraire à la hauteur d’un genre national, — et cette race, je rougis de l’écrire, est la race celtique. Il n’en est point chez qui l’on trouverait plus de mystificateurs, qui aient poussé plus loin et soutenu plus longtemps leurs mystifications. Toute l’épopée de la Table-Ronde est une gigantesque — et délicieuse — calembredaine historique : du vaincu des Saxons, de l’éternel fuyard que fut le petit chef cambrien Artur, nos harpeurs de lais font tout simplement le conquérant du monde. Ainsi l’âme bretonne, dans le rêve, sut toujours prendre sa revanche des amertumes de la réalité. Sautons quelques siècles. Négligeons le pseudo-Nennius et son roman de Conan Mériadec, les Triades, fortement retouchées et arrangées par les diascévastes gallois, le Cyrinach beirdd ynys Prydain (Mystère des bardes de l’île de Bretagne) dont la plupart des textes sont apocryphes… Voici Macpherson qui exhume tout-à-coup, en 1765, le manuscrit « authentique » des poésies d’Ossian, barde écossais du IIIe siècle. Enthousiasme universel ! Homère, à côté de cet Ossian, n’est plus qu’un grimaud de lettres. Cinquante années durant, l’ossianisme sévit sur la littérature anglaise, allemande, française, et, longtemps encore après que la supercherie fut découverte, Fingal et Oscar continuèrent d’obséder nos Baour-Lormian.

Je ne serais pas étonné, d’ailleurs, que Macpherson ait été sa première dupe et ait fini par croire à la réalité des mirages qu’il suscitait : l’auto-suggestion est fréquente en littérature et spécialement chez les Celtes. C’est en quoi nous nous distinguons des Méridionaux, de qui M. Francis Chevassu a dit finement que, « même quand ils sont transplantés, la chaleur emmagasinée dans leurs veines par des générations d’ancêtres et qui pour eux colore les choses ne les empêche pas de mesurer avec exactitude le mirage [1] ». Les Celtes, eux, ne « mesurent » jamais le mirage. Simple question de latitude peut-être. Comme l’auteur de Tartarin attribuait à l’influence solaire les déformations de la pensée méridionale, on pourrait dire, sur le mode badin, que la pluie et la brume sont les éléments constitutifs du mirage celtique. Mais la pluie et la brume n’offrent point les mêmes facilités de vérification que le soleil et ne sauraient servir comme lui à contrôler l’illusion qu’elles ont créée. Elles l’entretiendraient plutôt. Et c’est ainsi qu’on n’eût point ôté de la tête d’un Chateaubriand qu’il avait été reçu en Amérique par Washington ; de celle d’un Le Brigant que Louis XVI, conquis à son système de celtisme universel, lui avait offert une pension de huit mille écus et la maison des Célestins ; de celle d’un Le Gonidec qu’il avait été condamné à mort par un tribunal révolutionnaire de Brest, miraculeusement soustrait à l’échafaud par des inconnus, enrôlé dans la chouannerie, grièvement blessé et promu lieutenant-colonel sur le champ de bataille[2] ; de celle d’un Villiers de l’Isle-Adam que Napoléon III l’avait attiré aux Tuileries dans l’intention de le faire étrangler par les sbires du duc de Bassano ; de celle d’un Jules Simon qu’avant d’être professeur de philosophie il avait été officier de marine ; de celle d’un Kerdanet qu’il n’avait pas rêvé les textes dont il faisait libéralement honneur à Suidas et à Avienus et de celle d’un Quellien qu’il n’avait pas fabriqué de toutes pièces la biographie de Perrinaïc. Lilluminisme celtique a ceci de particulier qu’il est incurable. Et ainsi s’explique encore que La Villemarqué, qui fut — le génie en plus — une manière de Macpherson armoricain, ne voulut jamais se rendre et mourut les lèvres scellées. Vainement l’archiviste Le Men, puis M. d’Arbois de Jubainville, professeur au Collège de France, dénoncèrent le pastiche du Barzaz-Breiz. Enfin parut, en 1872, le mémoire où Luzel, qui avait repris en sous-œuvre l’enquête de son illustre devancier, confrontait les textes originaux, à l’état brut, si je puis dire, et comme les lui avait livrés le peuple, avec les textes apocryphes, forgés de toutes pièces ou remaniés par La Villemarqué, l’abbé Guéguen et l’abbé Henry. Cette fois tous les doutes tombèrent[3].

« C’est réellement le cœur de la Bretagne qui bat en ces chants spontanés, écrivait Luzel dans la préface des Gwerziou. J’ai conservé scrupuleusement la langue telle que me la donnaient nos rustiques rapsodes sans l’épurer ni la vieillir. »

De ces « rustiques rapsodes » dont parle Luzel, bien peu demeurent aujourd’hui. Où sont Garandel, surnommé Compagnon l’Aveugle, le tisserand Pierre Kourio, le sabotier Renan et ce Jean Kerglogor, le vieux barde nomade qui avait fait les grandes guerres de la Révolution et de l’Empire et dont l’œil « bouillait encore quand on parlait de ses frères d’armes » ? Où sont surtout les chanteuses et les conteuses habituelles du savant folk-loriste, Barbe Tassel, Marie-Josèphe Kerival-Godic Rio, Anne Prigent, Anna Salie, Jeanne Le Gall, Marie-Job Kado, Marie-Anne Le Noan, etc, etc. ? « Les femmes, observe quelque part Cicéron, gardent mieux que les hommes le dépôt de la tradition, facilius mulieres incorruptam antiquitatem tradunt ». Luzel, dans ses enquêtes, vérifia fréquemment l’exactitude de la remarque. Deux femmes, entre toutes, lui furent des collaboratrices précieuses : Perrine Luzel, sa sœur, et Marguerite Philippe. La mort, qui fauchait autour d’elles, les a respectées. Perrine habite Keramborgne, la maison même où naquit Luzel et qui fut bâtie par son grand-père, en 1798, sur les ruines et avec les pierres d’un manoir de la Renaissance dont il demeure un joli arc de portail encastré dans la façade d’une grange voisine. Perpendiculairement à cette petite maison s’en voit une autre, plus grande, à étage et à grenier mansardé, qui porte le millésime de 1826. C’est dans cette maison que Luzel fut élevé, et c’est d’elle qu’il a daté tant de jolis contes, tant de gwerz héroïques et de sônes émouvantes, publiés dans ses Veillées bretonnes et dans ses Chants populaires de la Basse-Bretagne.

Keramborgne (ou Kerarborn) est sis en Plouaret (Côtes-du-Nord.) On y accède, au chuchotement de sources invisibles, par un flexueux tunnel de verdure : la grande route quittée, le sentier flâne entre deux hauts talus plantés de noisetiers qui font au promeneur un dôme de sombre émeraude et l’accompagnent jusqu’à la lisière d’un petit bois de châtaigniers et de chênes précédant les bâtiments d’habitation. Chemin faisant, soit qu’on prenne la traverse de Stang-Mino, soit qu’on aborde Keramborgne par Saint-Carré, on laisse à main droite les manoirs de Guernaham et de Guernachanai, l’un qui a conservé intacte sa tour à poivrière, l’autre sa galerie et son portique d’entrée, splendide spécimen de l’architecture du XVIe siècle.

Guernaham et Guernachanai reviennent fréquemment dans les récits de Luzel. Guernaham, qui relevait de la seigneurie du Vieux-Marché, passait pour hanté : le diable y menait son sabbat ; Guernachanai possédait une auge merveilleuse, une auge large et profonde comme un prébendaire qu’elle avait peut-être été primitivement. Et Guernachanai, de surcroît, avait vu naître Guillaume de Coëtmoan qui fonda en 1335, à Paris, ce collège de Tréguier ou des Occismiens dont François 1er devait faire le Collège de France. Mais Keramborgne, qui était Crénan, ne le cédait en fantastique ni en ancienneté à ses puissants voisins : pour avoir pris la forme d’une construction bourgeoise, il n’en comptait pas moins plusieurs bons quartiers de noblesse et pouvait se targuer à juste titre de son marquisat, de ses alliances et du grand échanson qu’il avait donné à la couronne. Enfin, si Guernaham avait son diable et Guernachanai son auge, Keramborgne avait son lutin qui portait « un chapeau à larges bords » et exécutait à lui seul la besogne de quatre servantes.

Qu’une telle demeure, bâtie sur le plan moderne avec les matériaux du passé, nous apparaît symbolique de la destinée de Luzel ! Comme elle convenait bien au futur collecteur de nos traditions nationales dont le patient labeur allait fournir une contribution si précieuse à cette science nouvelle du folk-lore faite avec les balbutiements et les premiers songes de l’âme humaine ! Luzel est présent partout à Keramborgne. Pour révoquer, si nos souvenirs défaillaient, il suffirait de ses sœurs Perrine, Séraphine et Marivonne, triade vénérable, obstinément fidèle à sa mémoire et au foyer domestique : telles ces vieilles fées débonnaires préposées, dans les légendes, à la garde d’un « dormant » mystérieux. Le père de Luzel, vétéran du premier Empire[4], avait eu dix enfants. Des quatre qui survivent, trois filles et un garçon, notaire dans un canton voisin, nous ne retiendrons que Mlle Perrine. Si sa modestie l’empêcha de figurer en nom dans l’œuvre de Luzel, il n’est que juste, à cette heure, qu’on lui restitue la place qu’elle y devrait occuper. En même temps que la confidente de la pensée fraternelle, Perrine fut l’intermédiaire de son frère près du peuple, et il n’est pas exagéré de dire que l’auteur des Veillées bretonnes dut à ses recherches personnelles, à son intelligence toujours en éveil, quelques-uns des plus beaux épis de sa gerbe poétique.

— Quand un gwerz ou une sône manquait à sa collection, il m’écrivait, me disait Mlle Perrine, et ne me laissait point en repos que je ne me fusse mise en campagne pour les lui trouver. Que de peine j’ai eue ainsi pour me procurer le gwerz de Jeannette Le Guern ! On m’indiqua enfin une vieille femme, Môn-ar-Bricquir, qui habitait Plouaret et qui savait ce gwerz. Je l’allai trouver : elle me reçut fort aimablement, m’offrit une tasse de café ; mais, quand je la priai de me dicter le gwerz, elle se déroba sous prétexte que c’étaient là des kojo (des « balivernes ») qui ne méritaient point l’honneur d’être imprimées. Prières, offre d’argent, rien n’y fit. « Vous vous moquez de moi », disait-elle. Je dus m’adresser ailleurs…

Voilà les surprises du métier. Ne s’improvise point collecteur de chansons qui veut. L’âme populaire a ses scrupules et ses pudeurs et elle ne s’ouvre qu’à bon escient : il faut en faire lentement le tour, s’insinuer peu à peu en elle. Toute pesée trop violente, tout crochetage indiscret risque de la fermer irrévocablement.

Perrine Luzel était devenue fort experte à ce manège. Fileuses, couturières, « pèlerines par procuration », les antiques dépositaires de la tradition locale ne lui résistaient plus. De Keramborgne, continuellement, elle adressait à son frère quelque nouveau gwerz pathétique, quelque fine et délicate sône d’amour cachés aux replis de leur mémoire d’où ses habiles sollicitations les avaient fait jaillir. Le nom de la fileuse, de la couturière ou de la pèlerine se retrouvait dans le livre, au bas de la sône ou du gwerz, jamais celui de Mlle Perrine[5]. Jusqu’au bout elle garda l’anonymat. Elle ne songe pas encore à tirer la moindre gloire de sa collaboration à l’œuvre de son frère. Si lettrée, si fine, elle est restée, dans son costume, une paysanne. Et, fidèle au vêtement de sa vie passée, elle n’a point voulu que les choses changeassent autour d’elle. L’anaon de Luzel, céans, ne risque point d’être désorientée. Voici l’étroit cabinet du maître, refuge de sa pensée. Et voici surtout la cuisine de Keramborgne, — la cuisine, cette pièce à toutes fins des métairies bretonnes, haute et large à souhait pour remplir ses quadruples attributions d’atelier, de salle de réception, de réfectoire et de dortoir : ici la cheminée monumentale, capable d’abriter une douzaine de valets de ferme sous son chambranle, et où Luzel avait son escabeau en face du conteur ou de la conteuse qui recevait l’hospitalité du manoir ; çà et là les armoires vernies, le vaisselier, la table, l’horloge, le lit-clos armorié, acheté jadis à une vente des Kergariou, avec ses fleurs de lys et ses couronnes comtales découpées en plein bois ; au plafond les côtes de lard, les vessies d’oing, le « listrier », chargé de cuillers de buis naïvement sculptées au couteau par les pâtres… Rappelez-vous les vers — pauvres de forme, riches de sens et d’émotion, — qui servent d’épigraphe à la quatrième des Veillées bretonnes :

Après le repas fait, on a dit les prières,
Sans oublier les morts couchés aux cimetières.
Allons ! qu’on jette encor quelques bûches au feu.
Que l’on forme le cercle. Enfants dont l’œil est bleu,
Grimpez sur les genoux complaisants de vos pères.
Femmes, à vos rouets ! Vos sônes amoureux,
Il faut les apprêter et vos gwerz belliqueux.

Chacun doit son tribut de contes ou de sônes,
De gwerz des anciens temps, de légendes bretonnes.
Apportez largement du cidre au vieux conteur.
Pour allumer sa verve et son esprit moqueur.
C’est bien : le cercle est fait ; on garde le silence ;
Le feu flambe joyeux. — Que Garandel commence !

Et Garandel commençait — ou Marie-Josèphe Keriwal ou Godie Rio ou le mendiant Jean Gourlaoüen ou tel autre baleer-bro (coureur-de-pays), renommé pour sa mémoire et sa langue affilée et dont Luzel, silencieux dans son coin, recueillait pieusement les kojo.

Vénérables « balivernes ! » Qui veut — mais qu’il se hâte ! — peut encore les ouïr sur la bouche de Marguerite Philippe, celle-là même dont Luzel a dit dans une note des Gwerziou :

« Marguerite Philippe est ma chanteuse et conteuse ordinaire. Pèlerine par procuration de son état, elle parcourt constamment la Basse-Bretagne en tous sens, pour se rendre (toujours à pied) aux places dévotes les plus en renom. Partout où elle passe, elle écoute, elle s’enquiert et me rapporte fidèlement toutes les chansons, tous les récits divers, toutes les pratiques superstitieuses et les coutumes qu’elle peut recueillir ou observer dans ses voyages. Sa mémoire est prodigieuse, et je n’exagère rien en portant à 200 environ le nombre des chants de toute sorte et à 130 le nombre des contes merveilleux et autres qu’elle connaît. Elle demeure au village de Pont-ann-C’hlan, en Pluzunet, arrondissement de Lannion. »

Ces lignes sont de 1874. Marguerite Philippe, en 1874, n’était déjà plus une jeune femme. C’est aujourd’hui une septuagénaire. Mais, par un privilège bien rare, cette aïeule a conservé toute la fraîcheur de sa mémoire et de sa voix.

J’en pus faire l’expérience dès le lendemain de mon pèlerinage à Keramborgne. Bien que les deux communes soient limitrophes, de Plouaret à Pluzunet la traite, pour un piéton, semblerait un peu longue : on l’abrégera en empruntant la voie ferrée jusqu’à Kerauzern. Pluzunet est encore à deux bonnes lieues de cette station : la route, après avoir quitté le plateau, sinue à travers un romantique paysage de futaies, de rochers et de landes ; elle franchit à Pont-Locer les eaux vives du Léguer, escalade une colline boisée qui prolongeait jadis jusqu’à cette rivière l’apanage des hauts et puissants seigneurs de Coëtnizan et, par un dernier raidillon, débouche à Pluzunet même sur une grande place rectangulaire ombragée de vieux ormes et dont l’un des côtés est occupé par le cimetière et l’église.

Tout cimetière breton qui se respecte doit avoir son if funéraire, contemporain de l’église et quelquefois plus ancien qu’elle : c’est le cas pour l’if de Pluzunet qui s’est nourri pendant une demi douzaine de siècles du suc des générations couchées à son ombre, alors que l’église, rebâtie en 1857, ne compte qu’un petit total d’années. Mais le style du monument est assez bon et l’architecte a pris soin d’épargner un joli porche de la Renaissance qui en relève la sévérité. Le clocher, un peu massif à sa base, monte d’un jet puissant. Il est bien conforme à l’esthétique du genre et ne déparerait point, malgré sa modernité relative, la collection de ces beaux clochers à jour du Léon et du Trégor qui m’apparaissent comme le dernier et le plus magnifique effort de l’âme indigène pour se dégager des étreintes de la matière. Exaltation vers le divin ! Si les calvaires sont des meâ culpâ plastiques, on pourrait dire des clochers bretons qu’ils sont des hosannahs de granit. Leurs flèches percent vraiment le ciel. Et, sans doute, Pluzunet fut de tout temps une contrée privilégiée. Son isolement sur un des plus hauts socles de la région trégorroise, les tranchées parallèles que creusent entre son territoire et les communes voisines le Léguer et le Guindy, lui furent, contre les entraînements du siècle, autant de défenses naturelles. Quand hommes et choses changeaient autour de lui, que les anciennes compagnies d’acteurs de mystères se disloquaient un peu partout, ce petit bourg abrupt demeurait une manière de citadelle de la littérature dramatique bretonne : il avait connu des heures glorieuses sous l’ancien régime et la Restauration avec François Le Trivédy, Claude Le Bihan, Jean Le Ménager, l’un instituteur, l’autre laboureur et le troisième fournier, qui occupaient leurs veillées d’hiver à sauver du naufrage les épaves de notre répertoire national et, l’été venu, s’improvisaient acteurs et directeurs de troupes. C’est un manuscrit de Jean Le Ménager qui a servi à Luzel pour l’établissement du texte de Sainte-Tréphine et, dans cette pièce, le touchant et ingénieux prologue de la seconde journée ainsi que le « bouquet »[6] sont de la façon personnelle du bon fournier qui s’excusait modestement de n’avoir su mieux faire, étant un homme simple, « léger de science et mince d’esprit » :

Dister enn he sludi hag izel a spered…

Les meilleurs sujets de la troupe bretonne qui figura en 1867 au Congrès celtique international de Saint-Brieuc, Pierre Huon, Jean Guélou ou Le Guélou, etc., étaient originaires de Pkizunet. À diverses reprises, notamment en 1875 et en 1878, des représentations de Pever Mab Aymon furent données au bourg même de Pluzunet, dans la cour close d’une hôtellerie. Et c’est pareillement de Pluzunet et de Plouaret que sortaient les acteurs qui jouèrent à Morlaix, en 1888, le mystère de Sainte-Tréphine. Quelques-uns de ces braves komedianchers sous les neiges de l’âge ont encore bon pied, bon œil, et, au premier signal, m’assure-t-on, leur compagnie se reformerait et aurait tôt fait de combler ses vides. Grandie parmi eux, spectatrice assidue de leurs joutes littéraires, Marguerite Philippe, dans ce milieu tout imprégné de la forte poésie des primitifs, ne pouvait que développer son penchant naturel pour la vie contemplative. Sa mère possédait elle-même un répertoire de gwerz assez étendu : elle chantait en tournant son rouet, et la mémoire de l’enfant, quasi mécaniquement, enregistrait les paroles et les airs. Ainsi se façonna, sans aucune aide extérieure (Marguerite ne sait ni lire ni écrire), ce cerveau d’une si prodigieuse plasticité et qui est comme une encyclopédie vivante des traditions de la vieille terre d’Armor…

Je venais pour la première fois à Pluzunet et, pour dénicher Marguerite, je n’avais que les indications assez vagues fournies par la note de Luzel, note vieille de plus de trente ans. Par bonheur, tout le monde ici connaît Marguerite, — Marc’harit Fulup, comme on l’appelle à la bretonne. Elle est une sorte de gloire locale, et les yeux s’illuminent, les oreilles se tendent dès que je prononce son nom.

— Par exemple, me dit-on à la première halte où je m’informe d’elle, il y a beau temps que Marguerite n’habite plus au Rigorio, près de Pont-ann-C’hlan ; vous serez obligé de pousser jusqu’au hameau de Sant-Ienet (Saint-Idunet). Mais, comme c’est fête aujourd’hui, peut-être la rencontrerez-vous à Pluzunet même, à la sortie de la grand’messe.

Marguerite n’était pas à la grand’messe. Très complaisamment, l’aubergiste chez qui j’étais descendu avait fait surveiller les abords de l’église. Au lieu de celle que j’attendais, je vis venir un petit homme d’allure timide et légèrement claudicant, qui me dit :

— Je suis René Salaün, le mari de Marguerite. Si vous voulez, j’irai la prévenir…

J’ignorais que Marguerite fût mariée ; mais je me souvins qu’en Bretagne la femme, même épouse et mère, continue à garder son nom de jeune fille. Profitant des bonnes dispositions de mon interlocuteur, je l’invitai à me servir de guide et, après un sommaire déjeuner, nous allions partir de compagnie pour Saint-Idunet, quand Marguerite, inquiète de l’absence de son mari, survint à l’improviste. Elle s’excusa du négligé de sa toilette ; mais j’avais mieux à faire qu’à détailler ses loques de mendiante : c’était elle surtout qui m’intéressait, sa physionomie aiguisée et fureteuse de campagnol en maraude, son alacrité légendaire, ses yeux restés si vifs dans une tête qui n’était plus qu’un paquet de rides et de tendons. Un de ses bras, paralysé, pendait ; l’autre, atrophié, lui rendait encore quelques services. Elle était née ainsi, m’expliqua-t-elle en chemin, et cette double infirmité avait décidé de sa vocation : pour vivre, faute d’autre métier à exercer, elle s’était faite pèlerine par procuration, ce qui veut dire qu’elle entreprenait des pèlerinages pour le compte d’autrui. Quand les pèlerinages chômaient, elle décrochait son bissac et « cherchait la charité ». L’hiver elle filait au rouet. Son mari, infirme comme elle, se louait dans les fermes voisines. Mais il gagnait peu : dix ou quinze sols par jour. Et, là-dessus, il fallait payer le loyer du « ménage » : treize écus par an, trente-neuf francs, — une vraie somme, monsieur !

Tout en bavardant, nous avions atteint le Guindy. Près de là, dans la ramée, est blotti le hameau de Saint-Idunet. Le vieux cénobite cambrien y possédé une chapelle neuve, moins curieuse assurément que son lit en plein vent et ses trois sources miraculeuses, objet d’un pèlerinage assez florissant. Pluzunet se souvient qu’Idunet est son patron et qu’il lui a donné son nom : Plou-Idunet (peuplade d’Idunet et, par contraction, Pluzunet, Plunet) : chaque année, au jour anniversaire de sa fête, la paroisse se porte vers la chapelle du saint, visite son lit, roche brute en forme de conque à demi-enclose dans un talus au pied d’une croix, s’abreuve de l’eau de ses trois sources mystiquement disposées à la file dans un bassin longitudinal [7]. Non sans fierté — car son patriotisme local est très vif, — Marguerite me fit les honneurs de la piscine sacrée, du lit et de la chapelle ; elle me chanta le cantique du saint, me vanta la puissance de son arouez[8].

— J’en ai éprouvé moi-même les bienfaits, me dit-elle, Idunet, pour le soulagement des rhumatismes, n’a pas son pareil au Paradis… Mais nous voici rendus, Monsieur : entrez donc, je vous prie.

De son bras valide elle m’indiquait, à quelques pas de la chapelle, un pauvre wigwam de pierre sèche et de tourbe planté de biais sur le bord du chemin et qui clignait son œil unique vers les pommiers d’un étroit courtil. Leur neige rose au printemps, leurs fruits d’or et de pourpre en automne, égayent un peu cette misère. La porte n’était pas fermée ; une ficelle qu’on tirait du dehors soulevait le loquet intérieur. J’entrai, suivi de Marguerite et de son mari : sur un rudiment de cloison des images étaient collées, primes de grands quotidiens ou premières pages de ces suppléments illustrés et grossièrement coloriés qui pénètrent aujourd’hui partout. Le logis n’avait qu’une pièce, meublée sommairement d’un lit-clos, de deux armoires, d’une table et d’un banc. Pour plancher, de la terre battue. Aux poutres brunies de fumée, quelques tranches de lard, le fléau d’une balance ; dans le retrait de la croisée, entre deux bouquets de papier peint, un petit autel avec une sainte Anne et la Vierge et, au-dessus, la photographie de Victor Hugo.

— Et Luzel ? demandai-je.

Aotro Luzel ? corrigea Marguerite. Oh ! je n’ai pas besoin de voir son portrait. Il est gravé là, — et elle m’indiqua son cœur.

— Vous l’aimiez donc bien ?

— Il était si bon pour moi ! Chaque année il m’envoyait 10 francs d’étrennes et, quand je me déplaçais pour l’aller trouver à Keramborgne, il m’hébergeait, me nourrissait et me donnait encore un petit écu.

— Est-ce vrai ce qu’il dit, Marguerite, que vous savez de mémoire 100 contes et 200 chansons ?

Aotro Luzel n’a point exagéré ; il serait au-dessous de la vérité plutôt. Tenez : je vais vous montrer mon « cahier ». Je n’ai point été à l’école, mais une voisine, la fille de Charles Guyomard, s’est prêtée complaisamment à transcrire sous ma dictée les gwerz et les sônes que je connais par cœur. Il y en a 259…

J’ouvris le « cahier »[9] et choisis au hasard trois ou quatre numéros, en priant Marguerite de me chanter les pièces auxquelles ils correspondaient. Elle s’exécuta de bonne grâce. Sa voix était un peu aigrelette ; mais ses yeux, tandis qu’elle chantait, regardaient par la croisée, au loin ; sa figure avait pris une noblesse et une gravité singulières. Et, sous ces poutres enfumées, dans ce taudis sordide, c’était bien réellement, comme disait Luzel, le cœur de la Bretagne qui palpitait sur les lèvres grises de la septuagénaire.



  1. Le spirituel auteur de Visages ajoute : « L’illusion est une force qu’ils emploient avec adresse comme les ingénieurs utilisent en énergie motrice les beautés inutiles de la nature. Ils n’en sont jamais dupes. »
  2. « Depuis 1842, lit-on dans la Biographie bretonne de Levol, des personnes en position d’être bien informées nous avaient assuré que tous les faits ci-dessus n’avaient jamais eu d’existence que dans l’imagination de Le Gonidec lequel, à force de les répéter dans les dernières années de sa vie, se serait habitué, de la meilleure foi du monde, à les regarder comme vrais ».
  3. V. plus loin La question du Barzaz-Breiz. — L’extraordinaire, c’est qu’après la double leçon que leur avaient infligée Macpherson et La Villemarqué, il y ait encore eu des critiques, des savants, pour se laisser prendre à la supercherie de William Sharp, l’écrivain écossais décédé il y a quelque trois ans en Sicile. Ce William Sharp, en qui s’était réincarné notre Mérimée, imagina un beau jour de publier les vers d’une Calédonienne parfaitement ignorée, Fiona Mac Leod, et de les adorner d’une galante préface de son crû qui donnait sur la vie, les goûts, les projets de la jeune poétesse, les détails les plus précis. Fiona fut tout de suite célèbre par le monde et j’ai parfaitement souvenir qu’à Cardiff, lors de la grande Eisteddfod panceltique de 1899, on nous annonça comme un événement son arrivée imminente dans la capitale des Galles du Sud. Au dernier moment Fiona se ravisa. Ce fut une grosse déception pour ses admirateurs. Ils en connurent une plus grande le jour qu’ils apprirent, par une déclaration posthume de William Sharp, que la fameuse poétesse calédonienne était morte avec lui. Et, comme le public déteste les mystificateurs, on estima généralement, à partir de 1905, que le talent de Fiona Mac Leod avait été considérablement surfait.
  4. Racheté trois fois, il avait été compris en 1813 dans la levée générale.
  5. C’est seulement dans une lettre à Hippolyte du Cleuziou, reproduite dans le tome I des Chants populaires de la Basse-Bretagne, que Luzel fait une allusion discrète à sa collaboration : « Presque tout [dans ma collection], dit-il, a été recueilli ou par moi-même ou par ma sœur, qui m’a beaucoup aidé dans ce travail souvent ingrat. »
  6. Nom donné en breton aux épilogues.
  7. À la vérité la première seule est sous l’invocation d’Idunet ; les suivantes sous l’invocation de sainte Tuval et de sainte Mine.
  8. Vertu particulière à chaque saint. V. sur ce mot l’Âme bretonne, première série, chap. : Au cœur de la Race.
  9. Le « cahier » de Marguerite n’est point terminé et il serait bien à désirer qu’il le fût et acquis par une de nos bibliothèques publiques. On peut y lire ces deux notes dictées par Marguerite et dont je respecte le style : « Je sais 259 chansons, tous les tons ; quand on me les citera en breton, je vous les chanterai toutes. Il y a des complaintes, des jolies chansons amusantes, des chansons de noblesse et de cours neuves ; je les sais par mémoire, appris par ma mère ; elle serait été en vie, elle atteindrait l’âge de 102 ans, née à Prielle (sic). Mon père avait le même âge : né à Coatreven l’an 1801. » — « J’ai plus de mémoire maintenant que j’avais la dernière fois, car j’ai mis mon esprit de plus en plus à y songer. J’ai fait une marque rouge quand j’ai copié avant les commencements. » Ajoutons que le père de Marguerite était tailleur. Elle-même était la cadette d’une lignée de deux fils et trois filles. De son mariage avec René Salaün, plus jeune qu’elle de quinze ans, elle a eu deux enfants morts en bas âge.