L’Âme bretonne série 2/Au pays de La Tour d’Auvergne


Honoré Champion (série 2 (1908)p. 149-168).


AU PAYS DE LA TOUR D’AUVERGNE




À Fernand Guéguen.


I


LES RELIQUES D’UN HÉROS


Du 26 au 28 juin, Carhaix, chaque année, est en fête pour la commémoration de l’anniversaire du premier grenadier de France. Feux de joie, salves d’artillerie, retraites aux flambeaux, illuminations, sonneries de cloches, courses en sac, etc., rien ne manque au programme. Les honneurs sont rendus à La Tour d’Auvergne par une compagnie du 118e d’infanterie, casernée à Morlaix. Ce 118e représente en la circonstance la 46e demi-brigade. Devant la statue du héros, on procède à l’appel des hommes de la compagnie. Au nom de La Tour d’Auvergne, le plus vieux sous-officier se détache des rangs, fait le salut militaire et répond :

— Mort au champ d’honneur !

Pendant longtemps, le sous-officier chargé de faire cette réponse désignait du doigt l’urne funéraire où reposait le cœur de La Tour d’Auvergne et dont la garde était confiée à un fourrier de la 1re compagnie du 46e de ligne, qui la portait suspendue à un baudrier de velours. J’ignore par suite de quelles circonstances le 46e fut amené à s’en dessaisir. Toujours est-il que l’urne d’argent qui contient le cœur de La Tour d’Auvergne appartenait jusqu’à ces derniers temps au descendant du héros, le colonel du Pontavice du Heussey.

M. du Pontavice a bien voulu l’offrir au musée des Invalides. L’urne avait déjà figuré, en 1900, à l’exposition du palais des armées de terre et de mer, avec la lance qui, dans la charge d’Oberhausen, occit le premier grenadier de France, un fragment de son chapeau, son épée[1], son plumet, sa tabatière et deux exemplaires des Origines gauloises. Carhaix, de son côté, possède diverses reliques du héros, qui, chaque année, le 27 juin, sont exposées sur le socle du beau monument dû au sculpteur Marochetti. Ces reliques consistent en une dent, une mèche de cheveux bruns, deux boutons de guêtre et l’épingle qui fixait le ruban à la cadenette des grenadiers. Dent, mèche, boutons, épingle, pieusement rangés sur le velours d’un petit écrin, dans un coffret de cristal, furent offerts à la ville de Carhaix par le roi de Bavière, lors de l’exhumation du héros, en 1837.

Voilà tout ce qui reste, à Paris et à Carhaix, du premier grenadier de France[2]. On lit bien un peu partout et jusque chez M. Ardouin-Dumazet, d’ordinaire mieux informé, que la ville natale de La Tour d’Auvergne posséda longtemps une relique plus importante, à savoir le portrait du héros en lieutenant du régiment d’Angoumois, dans son uniforme blanc à revers bleus. Le fait en lui-même est exact : mais, à la manière dont en parle M. Ardouin-Dumazet, on pourrait croire que ce portrait était une œuvre originale, alors qu’il s’agissait d’une simple copie. Les regrets que nous cause sa perte en sont sensiblement atténués.

L’auteur du Voyage en France raconte qu’il y a plusieurs années, comme on procédait à des réparations à l’hôtel de ville de Carhaix, ce portrait et celui d’un autre enfant de la cité, l’amiral Emériau, furent déposés dans un « couvent de sœurs », en attendant de reprendre leur place dans la maison municipale.

« Les sœurs, dit-il, mirent les deux tableaux dans la cour ! Les élèves prirent plaisir à lapider les portraits ; à l’aide de ciseaux, de morceaux de bois et d’épingles, on enleva la couleur, on troua la toile. Lorsqu’on voulut replacer les tableaux, on n’en trouva plus que d’informes débris. »

Informes, c’est le mot. Mais les élèves des sœurs furent-elles si coupables ? L’enfance est, de sa nature, iconoclaste. La responsabilité des sœurs elles-mêmes, en l’occurrence, me paraît moins engagée que celle de l’administrateur qui fit déposer au premier endroit venu les tableaux dont il avait la garde[3]. Du portrait de l’amiral Emeriau, il ne reste que le cadre ; de celui de la Tour d’Auvergne, qui m’intéresse surtout et qu’on a fini par dénicher dans le grenier où il est relégué, tout le corps subsiste. Par exemple, le héros est complètement décapité. Et des coups de ciseaux, çà et là, ont lardé l’uniforme, les revers bleus, le ceinturon et sa boucle fleurdelysée. M. Ardouin-Dumazet a grand’raison de s’indigner. Le mal n’a pas l’importance qu’il croit cependant, puisque, je le répète, il ne s’agit là que d’une copie. Elle fut faite par Mme Blanche Yunker[4], femme de l’ingénieur des mines de Poullaouën, sur l’original du portrait qui appartient au colonel du Pontavice et que celui-ci aurait promis de léguer à la ville de Carhaix.

Une terre cuite de l’héros, dans la grande salle du conseil, préside, en attendant, aux délibérations des édiles carhaisiens. Elle voisine avec une assez bonne reproduction du monument d’Oberhausen, don du général Lambert, autre Carhaisien célèbre, qui la rapporta de sa captivité en Allemagne. Quant aux souvenirs dont j’ai parlé plus haut et qui sont exposés, pendant les fêtes, sur le piédestal de la statue de La Tour d’Auvergne, on me les présenta dans un reliquaire en cuivre doré que recouvrait la dalmatique du dernier héraut d’armes du Carhaix (1551), écussonné d’or au bœuf passant de sable armé et clarine d’argent.

Je ne fus certes pas insensible à la beauté de cette « vesture » en fin drap cousu de fil d’argent et frappé d’hermines noires. Le secrétaire de la mairie, l’aimable M. Delpeuch, m’apprit qu’elle avait coûté, d’après les vieux comptes, 593 livres et 9 sols. Grosse somme pour l’époque : mais Carhaix, ville parlementaire, dotée d’une cour royale, tenait rang de cité magistrale parmi les cités bretonnes. C’est un rang dont elle est fort déchue. Elle-même ne s’en souvient plus guère ; elle ne veut dater que de 89 et de la Déclaration des droits de l’homme. Et c’est une prétention qu’on excuserait, si Carhaix veillait avec plus de soin sur la mémoire de ses héros de l’ère nouvelle.

Des personnages moins considérables que La Tour d’Auvergne ont des musées ou des salles particulières de musée dans leur ville natale. Or, n’était le cadeau du roi de Bavière, on chercherait vainement ici même l’embryon d’un pareil musée. De cet homme qui a tant écrit — presque autant écrit qu’agi — et dont on ne consulte pas encore sans profit les Origines gauloises et les Recherches sur les antiquités des Bretons, sa ville natale ne possède qu’un roman catalan et un recueil de redondillas où se lisent quelques notes marginales de sa main. Carnavalet est mieux partagé : il a l’épée et des lettres du premier grenadier de France. Et la Bibliothèque Nationale, l’Arsenal détiennent la collection complète de ses ouvrages.

Mais y a-t-il seulement, à l’hôtel de ville de Carhaix, un exemplaire des Origines ou des Recherches ? À diverses reprises on annonça la publication des Mémoires de La Tour d’Auvergne. Ces Mémoires existent-ils ? Sont-ils la propriété de la famille du Pontavice ? Si Carhaix avait un musée La Tour d’Auvergne, comme Domrémy un musée Jeanne d’Arc, Dieppe un musée Saint-Saëns, Arles un musée Mistral, Paris un musée Victor Hugo, ces Mémoires lui eussent fait retour, tandis qu’ils iront vraisemblablement à la Bibliothèque Nationale ou dans les collections particulières de quelque riche amateur[5]

On n’aime bien, comme on ne comprend bien certains hommes que dans leur milieu de formation, dans l’atmosphère qui les imprégna enfants.

La Tour d’Auvergne est inséparable de la Cornouaille où il est né. Elle s’exprime en lui, comme il s’explique par elle. Du haut de ce puissant socle de schiste qu’est le plateau carhaisien, on domine de vastes étendues marécageuses, un long moutonnement de cimes sombres, hêtraies et sapinières, que cerne sur Thorizon la ligne bleue des Mènez. Rude paysage, balayé des grands souffles iodés accourus de l’Atlantique et de la Manche et qui s’y livrent bataille ! La terre, par places, apparaît comme écorchée, son ossature à vif. Carhaix, la ville aux maisons noires, est à cheval sur l’échine de la Bretagne, keign-Breiz, une échine maigre, dépouillée, sans grâce. Que nous voilà loin du plantureux Trégorrois, de la légère Cornouaille du sud ! La Bretagne, ici, a je ne sais quoi de puritain, en tout cas de plus grave et de plus sévèrement mélancolique qu’ailleurs, qui semble s’être communiqué à La Tour d’Auvergne. L’homme qui avait pris pour devise : « Du pain, du lait et la liberté » pouvait avoir quelques gouttes de sang étranger dans les veines : il reste bien et avant tout le fils de ces sommets âpres et pauvres.

Et c’est pourquoi l’on aimerait tant l’y retrouver autrement que dans le bronze de Marochetti et dans les quelques reliques éparses à l’hôtel de ville. Nul cadre plus à souhait pour lire les Origines et, peut-être un jour, les Mémoires… Le souhait n’a-t-il donc aucune chance de se réaliser ? Les édiles carhaisiens se croiraient-ils indéfiniment tenus par les fâcheux errements des municipalités précédentes ? Il appartient, ce me semble, à M. Lancien, l’actif et intelligent maire que Carhaix vient de se donner, de rompre avec ces errements en demandant l’inscription au budget local d’une somme annuelle pour la création et l’entretien à l’hôtel de ville d’une salle ou d’un musée La Tour d’Auvergne. Les dons afflueraient d’eux-mêmes à ce musée et les crédits municipaux feraient le reste[6].


II


LE PROBLÈME DES ORIGINES


Rien n’est indifférent d’un grand homme. La Tour d’Auvergne a pris place depuis longtemps au Panthéon de nos gloires nationales. On l’a honoré dans le bronze et le marbre, en prose et en vers, sous la tente et dans l’enceinte des Académies, à Oberhausen où il est mort, à Passy où il a vécu, à Carhaix où l’on veut qu’il soit né, à Quimper, qui en sa qualité de capitale de la Cornouaille, ne pouvait manquer de se l’annexer et va lui élever dans quelques jours une nouvelle statue. Il est de ces héros exceptionnels qui font l’unanimité autour de leur mémoire et, par une ironie de la destinée, il est en même temps de tous nos héros celui dont l’histoire est la plus embarrassée de légendes, la plus semée d’énigmes et de chausse-trappes.

M. Émile Chasles l’a appelé quelque part l’homme-mystère. Et cette appellation rocambolesque est largement justifiée par les brumes qui entourent son berceau et qui continuèrent d’envelopper sa vie, comme ces nuages de la mythologie homérique qui cachaient la présence d’un dieu. J’entends bien que, pour les Carhaisiens, il ne fait aucun doute que la Tour d’Auvergne leur appartienne. N’ont-ils point conservé le registre de baptême sur lequel fut inscrit, à la date du 23 décembre 1743, celui qui devait être le premier grenadier de France et qui ne portait encore que les prénoms de Théophile-Malo, fils légitime de noble maître Olivier-Louis Corret, avocat à la cour, sénéchal de Trébrivan, et de dame Jeanne-Lucresse (sic) Salaün, son épouse[7] ? L’authenticité de l’inscription n’a jamais été contestée. Mais, de ce que La Tour d’Auvergne figure au registre des baptêmes de Carhaix, s’ensuit-il absolument qu’il soit né dans cette ville le 25 décembre 1743 ?

La vérité est qu’entre la date de l’inscription et celle de la naissance du héros en herbe (23 décembre), il y a un écart de deux jours. C’est fort troublant — sauf pour les Carhaisiens, race de granit, cerveaux imperturbables : ils auraient la propre déclaration des ascendants de La Tour d’Auvergne qu’ils refuseraient encore de se rendre ! Ainsi les Havrais ne purent jamais consentir que Mme de la Fayette fût née hors de leurs murs. Le débat, en ce qui concerne La Tour d’Auvergne, est, du reste, fort ancien. Sept villes se disputaient l’honneur d’avoir engendré Homère. Un accident semblable est arrivé au premier grenadier de France. Interrogez les habitants de Trémargat (Côtes-du-Nord) : il n’en est point un qui ne vous jurera tous les saints du calendrier que La Tour d’Auvergne a bien pu être baptisé à Carhaix, mais qu’il a sûrement vu le jour sur le territoire de Trémargat, au manoir de Lampoul-Huellaf, propriété de la famille Corret. À l’appui de ces dires, les Trémargatiens invoquent la tradition locale, qui n’est point à dédaigner sans doute, mais qui, en l’espèce, manque un peu de consistance ; car c’est aussi la tradition sur quoi s’appuient les gens de Trébrivan, autre commune des Côtes-du-Nord, pour revendiquer La Tour d’Auvergne.

— La preuve qu’il est bien nôtre, disent-ils, est que, vers la moitié du XIXe siècle encore, des vieillards qui avaient connu le premier grenadier de France affirmaient tenir de sa propre bouche qu’il était né dans leur paroisse, non à Trémargat ni à Carhaix où il aurait seulement été baptisé, puis élevé par son père, lequel, d’ailleurs, portait le titre de sénéchal de Trébrivan.

Carhaix, Trémargat, Trébrivan, sommes-nous au bout de notre rouleau ? Point. Car voici qu’une quatrième commune bretonne entre en lice, Laniscat. Un annaliste guingampais, Benjamin Jollivet, remarqua que le territoire de cette commune possédait une maison noble appelée le Correc et qui appartenait en 1787, suivant le géographe Ogée, à la famille du même nom. Or, de cette famille, on ne trouve trace nulle part. De là à conclure qu’Ogée s’est trompé et qu’il a écrit par erreur Correc pour Corret, il n’y avait qu’un pas. Ce pas, Jollivet l’eût vite franchi.

« En effet, dit-il, la distance entre Laniscat et Carhaix est assez peu considérable pour qu’on puisse admettre que la terre de Corret —, si nous lui donnons ce nom, — a bien pu appartenir au père de Théophile-Malo de Corret qui, vraisemblablement, avait des propriétés dans le pays où est né son fils et qu’il habitait lui-même. Or, nul n’indique la maison où est né le premier grenadier de France ; nul n’indique la demeure du père, que les contemporains ont dû connaître, puisqu’il a donné son nom à son fils ; nul n’indique où demeurait la mère ! Sur ces différents points règne l’obscurité la plus complète, ce qui permet à toutes les suppositions de se produire ».

Jollivet, une fois lancé, n’y va pas par quatre chemins : pour lui il n’est point douteux que La Tour d’Auvergne ne soit point originaire de Carhaix ; il y a été baptisé, puis élevé, et c’est tout. Observant, d’autre part, que Trébrivan, où La Tour d’Auvergne aurait dit lui-même être né, se trouve situé entre Carhaix et Laniscat, c’est-à-dire à quelques kilomètres de la terre de Correc ou Corret, Jollivet voit dans ce rapprochement une nouvelle présomption en faveur de sa thèse.

Que vaut exactement cette thèse ? Le livre de Jollivet [8] est de 1856. Or en 1841, à Paris, imprimerie et librairie de Gaultier Taguionie, avait paru une brochure sur La Tour d’Auvergne Corret, premier grenadier de France, par F. C… de Carhaix (Finistère), chasseur à la première Légion de la Garde nationale. Pages 4 et 5 de cette brochure il est fait allusion à une note écrite, « de la main même de La Tour d’Auvergne au dos de son portrait, qui se trouve au château de la Haye, près Carhaix, propriété de sa petite nièce, Mme du Pontavice du Heussey, née Guillard de Kersausie ». Et cette note porterait expressément : « Théophile Malo de Corret de Kerbeauffret de La Tour d’Auvergne, premier grenadier de France, chevalier de l’ordre militaire de Saint-Louis et de l’ordre militaire de Charles III (Espagne), membre de l’Académie Celtique et de l’Académie espagnole d’Histoire, né le 23 décembre 1743 à Carhaix, ville de Cornouailles, en Basse-Bretagne, aujourd’hui chef-lieu du canton de Châteaulin (Finistère). » Si la note est reconnue de la main de La Tour d’Auvergne, voilà sans contredit un grand argument pour les Carhaisiens. Le portrait dont il s’agit a quitté La Haye, aux trois quarts ruinée et convertie en débarras ; mais il existe toujours ; il est en la possession du colonel du Pontavice : qu’on l’examine et qu’on vérifie !

De fait, c’est par quoi l’on aurait dû commencer. Authentique, la note trancherait le problème des origines. Et il est vrai que certaines obscurités subsisteraient encore, car, s’il était prouvé par la note que le premier grenadier de France est bien né à Carhaix, il resterait toujours à connaître si la maison qu’on lui assigne pour maison natale correspond bien à celle qui reçut en 1832 une plaque commémorative mentionnée par Guillaume Le Jean, Pierre Zaccone et l’auteur de la brochure de 1841 : « Théophile-Malo Corret de La Tour d’Auvergne, premier grenadier de France, est né dans cette maison le 23 décembre 1743. » Qu’est devenue la plaque ? Mystère ! S’était-on trompé dans son apposition ou ne serait-ce point que la maison dont elle repérait la façade a été démolie ? On sait seulement que cette maison était située rue Saint-Joseph. Le renseignement devrait suffire, semble-t-il, pour orienter les recherches. Encore faudrait-il que MM. les notaires de Carhaix y donnassent la main. On les en a sollicités à diverses reprisés : ils n’ont point fait mine d’entendre et on peut le regretter. L’énigme serait vite éclaircie, si l’on savait : 1o qu’Olivier-Louis de Corret de Kerbeauffret, père du premier grenadier de France, fut propriétaire par lui ou sa femme, Jeanne Lucrèce Salaün, dame du Rest, d’une maison familiale sise rue Saint-Joseph, à Carhaix ; 2o quelle était cette maison ou quel emplacement elle occupait. Celle qu’on a tenté d’authentifier officiellement pour la maison natale du héros et qui est portée comme telle dans tous les guides ne me paraît avoir d’autre droit à ce titre que la tradition et une tradition qui ne saurait remonter très haut, puisque, nonobstant la plaque posée en 1832 et si mystérieusement disparue, Jollivet pouvait écrire au milieu du siècle dernier : « Nul n’indique la maison où est né le premier grenadier de France. »

On l’« indique » aujourd’hui, et une plaque — qui n’est pas celle de 1832 — signale l’immeuble au respect du passant. La recommandation n’est peut-être pas superflue : rares seraient les pèlerins qui s’arrêteraient devant cette maison, si, d’ordre administratif, à raison ou à tort, on ne la leur avait donnée pour historique. M. Ardouin-Dumazet, qui la visita en 1896, lui fut particulièrement sévère : il lui découvrait « un caractère froid, banal, pauvre, jurant avec le pittoresque des hauts pignons, des murs ventrus, des façades sculptées qui l’avoisinent. » Comme eux pourtant, elle est bâtie « de robuste granit à gros grain » ; des « pierres énormes forment le linteau et les montants des portes et des fenêtres ; le reste (?) est un crépi qui depuis longtemps n’a été renouvelé ». En résumé « rien n’y sent la race et le terroir », ce qui trouve son explication, au regard de M. Dumazet, dans le fait que Théophile-Malo n’était Breton que par sa mère et ce qui s’expliquerait encore bien mieux, — si tant est que les demeures dussent s’ajuster à nos caractères — dans le fait que celle-ci est apocryphe et n’a rien à démêler avec Malo-Théophile[9].


III


L’ENVERS D’UN HÉROS


… On connaissait le La Tour d’Auvergne celtisant, le La Tour d’Auvergne amoureux, le La Tour d’Auvergne républicain ; personne n’avait soufflé mot encore du La Tour d’Auvergne homme d’affaires.

Ce La Tour d’Auvergne inconnu ou quasi m’a été révélé par M. l’abbé Gairriec, recteur de Locmaria, petite paroisse de la Cornouaille qui n’aurait rien de remarquable, si l’on n’y voyait le manoir de La Haye et si ce manoir n’avait été habité de son vivant par La Tour d’Auvergne et, après sa mort, par le cœur du héros.

La Haye a fait l’objet d’une intéressante notice de M. Antoine Favé. On y lit qu’acquis en 1289 de Guillaume, fils de Henry de la Haye, le château passa aux mains de Hervé de Léon, que les Jacques de la révolte du Papier-Timbré le saccagèrent et l’incendièrent en 1675 et que, sur ses ruines, on éleva le manoir actuel. Celui-ci appartint successivement aux Kernéguez, aux Touronce, aux Le Postec des Îles et aux Poulmic. En février 1779, les Poulmic le vendirent à Guillard de Kersauzie, lequel épousa Jeanne-Marie-Cinthe Limon du Tymeur, fille mineure de feue Marie-Anne-Michelle de La Tour d’Auvergne-Corret, elle-même sœur aînée du premier grenadier de France.

Or, La Tour d’Auvergne avait une affection particulière pour cette fille de sa sœur aînée et, toutes les fois que les loisirs de sa vie de garnison le lui permettaient, il accourait chez elle, c’est-à-dire à La Haye, où il avait sa chambre réservée, où il retrouvait ses chers bouquins, ses notes et ses cahiers.

J’ai visité La Haye, l’an passé, en compagnie de l’abbé Guirriec et de mon vieil ami Georges Dugoy, les meilleurs ciceroni qu’on put désirer en la circonstance. Tous les détails de cette visite sont restés présents à ma mémoire Je revois la large avenue de hêtres et d’ormes alternés qui menait au manoir, la ferme à droite, le manoir lui-même à gauche, jolie construction de la fin du XVIIe siècle, d’un étage sur rez-de-chaussée, raboutée d’une aile au siècle suivant. Une petite cour, ornée d’un puits à poulie et ombragée de grands lauriers arborescents contemporains du château, régnait devant la façade qu’elle séparait primitivement des jardins par une grille semblable à celle de l’entrée principale et scellée comme elle dans de grands pilastres Renaissance. La partie la plus intéressante de la construction était incontestablement l’annexe, avec son œil-de-bœuf, sa porte cintrée, ses cheminées magistrales et la ligne brisée de son grand comble à la Mansard. C’est dans cette annexe qu’était l’appartement de La Tour d’Auvergne. Mais tout y était ruiné, les murs seuls tenaient debout. Il y a beau temps que La Haye n’est plus habitée. Le fermier y loge ses fourrages ; les pièces du rez-de-chaussée servent d’écurie et d’étable.

On peut le regretter, quand on sait que La Tour d’Auvergne y vécut. L’abbé Le Guirriec a trouvé tout un paquet de lettres datées de La Haye et qui nous révèlent, dans le premier grenadier de France, un homme d’affaires fort avisé, très jaloux de ses droits, signant avec complaisance, à la veille même de la Révolution, des noms et titres de « seigneur de Keryolet, de Kerstrat, de Guernavillin et d’autres lieux ». Tantôt il s’y plaint des dégradations d’arbres commises par le fermier Jean Bozec ; tantôt il négocie avec le chargé d’affaires du marquis de la Jaille pour l’affranchissement d’une petite rente de cinq francs que lui doit ce dernier et dont il demande la somme de douze louis. Somme excessive, lui répond son correspondant.

« Il me semble que vous en demandez beaucoup trop cher ; je crois que, si je la payais le denier 25, elle serait bien payée ».

Ailleurs, La Tour d’Auvergne s’enquiert près de Mme de Cornouailles si la rente qu’elle possède sur le Guern Veil est une rente domaniale et foncière : comme il possède une rente de même nature sur ce domaine, il ne serait pas fâché de faire valoir ses droits. Et tout le reste de la liasse de lettres est sur ce ton. La Tour d’Auvergne ne met sans doute aucune âpreté dans ses réclamations, mais il entend que ses vassaux acquittent à jour fixe leurs redevances, que ses bois et ses tailles ne soient pas appauvris par des coupes à blanc étoc, que les acheteurs lui donnent des fagots et des pieds d’arbres le prix qu’ils valent — et même un peu plus. Son mandataire n’y perdra rien. C’est en l’espèce l’abbé Le Bozec, curé de Courlizon, paroisse de Ploaré, près Douarnenez. S’il mène l’affaire comme il faut, il lui reviendra un Louis de commission, qu’il pourra « convertir en un castor » pour son usage.

M. du Couédic, cojuseigneur avec La Tour d’Auvergne de la portion du domaine de Kerstrat occupée par Marie Cosmao, veuve Le Gac, ayant obtenu de cette veuve 120 livres pour ne pas céder la baillée à un autre, La Tour d’Auvergne ne croit pas qu’il doive être traité moins favorablement, d’autant que la rente de M. du Couédic, montant à 39 livres, est bien moins considérable que la sienne, qui est de 50 livres.

« J’exige, écrit-il à son mandataire, qu’elle (la veuve Le Gac) compte sans le moindre délai 150 livres à M. Gaillard, procureur à Quimper, chargé de mes affaires, ou je passerai outre et donnerai certainement ma baillée à un autre, lui déclarant, si elle m’oblige à aller à Douarnenez pour régler cette affaire, qu’elle n’en sera pas quitte à si bon marché et qu’elle n’aura plus à attendre de moi la moindre préférence, d’autant qu’ayant bâti sur mon terrain et sans permission de ma part, j’ai lieu de n’être pas content de ces vassaux. »

Afin de stimuler le zèle de son mandataire, La Tour d’Auvergne, au cas où la veuve Le Gac accepterait ses propositions, le priera « de réserver 12 livres sur cette somme de 150 livres pour sa provision de tabac ».

En vérité, on est confus de trouver au bas de ces lettres la signature de celui qui devait être le premier grenadier de France. Que voilà donc un homme attentif à ses intérêts, soigneux de son patrimoine et, sinon retors, du moins singulièrement avisé, ponctuel et méticuleux en affaires ! Où est cette générosité, où ce désintéressement, cette abnégation, que nous lui verrons plus tard ?

Veut-on mon sentiment ? Je croirais assez que ces lettres lui ont été dictées, inspirées tout au moins par ses neveux Kersauzie et que c’étaient eux qui le poussaient à se montrer si intransigeant avec ses fermiers. La Tour d’Auvergne, vieux garçon, était, dès cette époque, un « oncle à héritage ». Toute sa fortune devait revenir à ses neveux et ils profitaient de son séjour à la Haye pour l’inciter à mettre de l’ordre dans ses affaires. Voilà, peut-être, le secret de cette correspondance étrange, découverte par l’abbé Guirriec, et qui nous montre sous un jour inattendu, avec les griffes d’un procureur et le faciès d’un chicanoux, l’homme de ce temps qui fait le plus songer aux héros de Plutarque.




  1. On sait que cette épée, offerte à Garibaldi par le capitaine de Kersauzie, fut restituée en 1883 à la ville de Paris par les fils du célèbre condottiere italien.
  2. Aux deux villes précédentes il faudrait joindre Dinan qui a hérité de la giberne du héros, en cuir grenat réhaussé de broderies d’argent, mesurant 0m 16 de hauteur, 0m 20 de largeur, 0m 4 d’épaisseur et portant à l’intérieur une inscription qui indique qu’elle a appartenu à La Tour d’Auvergne. Cette précieuse relique est déposée au musée municipal sous un globe de verre ; elle fut léguée à la ville de Dinan par un ancien officier, M. Bonnelin.
  3. D’après une communication de Mme Marie Roy-Duc au journal Ar Bobl, les portraits avaient été déposés, d’ailleurs, non dans la cour du couvent, mais « dans une salle inhabitée de l’Hôpital ».
  4. Le nom de cette aimable artiste est également attaché à l’église de Poullaouën qui possède d’elle « un tableau réprésentant le Martyre de Sainte-Barbe. La figure de la sainte était, assurait-on, le portrait de sa fille ». (Mme Marie Roy-Duc)
  5. Je lis dans le Fureteur breton de janvier 1907 : « M. Le Sauz, charron à Carhaix, possède un manuscrit de La Tour d’Auvergne écrit en espagnol. » Qu’est-ce exactement que ce manuscrit ? Il vaudrait la peine qu’on le vérifiât.
  6. Voir à l’Appendice.
  7. Voir, sur la famille Salaün du Rest et ses branches collatérales, la communication faite par M. Trévédy à la Société archéologique du Finistère (1906). L’érudit et consciencieux magistrat y a établi que le premier du nom, Pierre Salaün, vivait (seconde moitié du XVIIe siècle) dans une terre dite du Rest, dont il prit le titre. Son fils, Théophile, suivit la carrière des armes et eut un fils, Charles, qui fut avocat au Parlement et conseiller du Roy. C’est la fille de ce dernier, Lucrèce, qui épousa Olivier Corret, avocat, dont l’aïeul, Henri, était fils naturel non reconnu d’Henri de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon.
  8. Les Côtes-du-Nord, tome III, Guingamp, imp. Rouquette.
  9. On n’y montre pas moins, au premier étage, la chambre où « naquit » le héros ; mais on ne la montre qu’à bon escient et sur présentation en due forme. J’en fis l’expérience personnelle au cours d’un récent voyage à Carhaix : mon nom n’éveillant aucun souvenir héraldique chez Mme de la Goupillière, cette haute et puissante dame me consigna la porte de ses appartements. Je me consolai de la mésaventure en visitant le rez-de-chaussée de la maison occupé par une famille d’artisans, laquelle n’avait point les scrupules aristocratiques de ses voisins et me laissa tout à loisir admirer les fortes solives du plafond et la cheminée monumentale surmontée d’un trumeau enfumé où je crus distinguer au premier abord un vieux soldat en demi-solde, quelque Bélisaire de la Grande-Armée battant l’estrade en compagnie de son chien. Mais mon hôtesse m’expliqua que ce que je prenais pour une scène à la Charlet était un sujet religieux, œuvre de jeunesse de l’excellent peintre carhaisien Félix Jobbé-Duval, et représentait « saint Antoine et son cochon » Tant il est vrai que Berkeley parlait d’or et que la réalité du monde sensible est une simple illusion !