L’Âme bretonne série 2/Deux Discours


Honoré Champion (série 2 (1908)p. 133-148).

DEUX DISCOURS[1]




I


UN ASSIMILÉ : GABRIEL VICAIRE


Mesdames et Messieurs.


Gabriel Vicaire n’est peut-être pas le premier qui ait senti de quelle efficacité serait pour notre poésie le retour à la tradition populaire, « source presque intarissable de rajeunissement ». Gérard de Nerval, avant lui, avait découvert cette Jouvence, mais il avait négligé d’en éprouver les vertus sur lui-même. On en concluait, un peu hâtivement, que l’épreuve était faite et qu’il y avait incompatibilité d’humeur entre l’âme populaire et notre littérature de mandarins.

Les Émaux bressans témoignèrent à quel point on se trompait[2]. Du premier coup, presque sans effort, Vicaire avait résolu ce problème, plus compliqué que celui de la quadrature du cercle, d’accorder dans ses vers la naïveté du sentiment avec l’observation étroite, scrupuleuse, des procédés de la technique moderne. On pouvait goûter chez lui, suivant l’expression de Jules Tellier, cette rare union de qualités qui ont coutume de s’exclure : le « faire » le plus subtil et la jeunesse de cœur la plus spontanée.

Grande fut la surprise du public. Plus grande encore celle des critiques, visiblement désorientés et qui commençaient à se demander si nous n’étions pas à la veille d’un renouveau poétique comme celui que marqua pour l’Allemagne, au déclin du XVIIIe siècle, la publication des chansons populaires de Percy et de Herder. Mais l’attitude de chef d’école, l’espèce d’hiérophantisme qu’elle implique nécessairement, répugnaient à notre ami. C’était le plus modeste en même temps que le plus malicieux des hommes : il avait horreur de la réclame, des formules et des manifestes. En compagnie de quelques bons camarades de lettres qui lui donnaient la réplique, d’un Blémont, d’un Bouchor, d’un Truffier, d’un Beauclair, d’un Frémine, d’un Gineste, d’un Quellien, il continua de mener, par les garennes et les sentes, le branle fleuri de ses chansons. Où elles passaient, l’air s’épurait : le joli ciel de France, masqué par les brumes pesantes du symbolisme, se dégageait comme par enchantement.

Il arriva que le caprice de sa muse le mena jusqu’en Bretagne. Je ne saurais l’oublier ici. Pour être franc, Vicaire n’était point sans inquiétude le jour qu’il pénétra, un peu par effraction, sur cette terre réservée de la Légende et de la Foi. Quel accueil l’Ancêtre aux cheveux gris, penchée sur ses sources miraculeuses, repliée dans son deuil millénaire, ménagerait-elle à ce poète de toute grâce et de toute légèreté ? N’allait-elle point crier au sacrilège ? À l’audacieux qui venait troubler le songe de son dernier soir ne répondrait-elle point, comme Renan jadis à un poète de combat : « Jeune homme, la Bretagne se meurt. Ne troublez point son agonie » ?

Messieurs, il y avait une vertu magique dans les vers de notre ami. Il parut, il chanta, et tout de suite la triste aïeule s’apprivoisa. Elle lui délégua son vieux saint national, Yves de-Vérité, que les Bretons nomment Ervoan Héloury, et messire saint Yves, en sa qualité d’avocat juré, s’acquitta fort bien de l’ambassade. Vous n’avez point oublié les paroles pleines d’onction qu’il fit entendre à Gabriel Vicaire :


Que tu viennes de France ou d’un monde inconnu,
Que tes pieds aient foulé la plaine ou la montagne,
Mon fils, je le salue au nom de la Bretagne :
Entre sur mon domaine et sois le bienvenu !

Nos genêts d’or, nos clairs ajoncs, nos blanches roses,
Si tu comprends leur âme, enchanteront tes yeux ;
Notre mer te dira le secret des aïeux ;
Ecoute-la parler ! Elle sait bien des choses…

Vois ! La sainte Bretagne a pour toi revêtu
Sa parure d’ajoncs, son manteau de bruyères.
Un esprit bienfaisant respire dans ces pierres :
De ces mille fleurs d’or s’exhale une vertu.


C’est un rêve d’argent qui bat le pied des roches ;
D’angéliques parfums s’élèvent du ravin ;
El, comme un frais écho du royaume divin.
Dans l’azur infini passe le chant des cloches.

Ô mon fils, c’est ici la terre de beauté,
C’est le pays d’amour où le soleil se couche.
Si quelque chant léger s’envole de ta bouche,
Qu’il soit fait d’innocence et de simplicité !


« Ainsi soit-il ! » répondit dévotement notre ami. Et ce ne fut point sur ses lèvres une vaine formule de politesse. Vicaire avait reçu le baptême breton ; saint Yves lui avait imposé les mains : il eut désormais deux petites patries, en plus de la grande, sa Bresse et la Bretagne. Il avait chanté la première dans les Émaux bressans ; il chanta, la seconde dans Au Pays des Ajoncs.

Vous savez que notre ami avait planté sa tente à La Clarté, sur ce promontoire de la Manche bretonne d’où l’œil embrasse le plus merveilleux panorama qui soit peut-être au monde : le chaos marin du Skevel, les fiords des Traoïero, Ploumanac’h, Meur-Ruz, Trégastel, les Sept-Îles, pays de silence et d’effroi, mais fleuri d’une prodigieuse végétation lithique dont Vicaire a su faire passer dans ses poèmes les tonalités tour à tour grises jusqu’à l’effacement et somptueuses jusqu’à la violence. C’est de la contemplation assidue de ce paysage tourmenté que sont sorties tant de belles pièces, comme Keris, le chef-d’œuvre peut-être de Gabriel Vicaire et qui témoigne combien, chez ce poète d’une verve si gauloise, il y avait à l’occasion de mélancolie pénétrante, de grandeur simple et naturelle.

Ainsi la Bretagne l’avait à ce point adopté, pétri et refondu, si l’on peut dire, que les Bretons se reconnaissaient en lui et le saluaient comme un de leurs bardes nationaux. Ils m’ont prié d’être leur interprète, de joindre leur hommage à celui des poètes de la tradition française et de le déposer au pied de ce monument. S’il est vrai que nos jours soient comptés et que l’heure soit venue où la vieille Âme Bretonne doive s’en aller de ce monde[3], celui est une consolation, au milieu de l’ingratitude universelle, d’avoir trouvé un refuge momentané dans l’œuvre de Gabriel Vicaire : accueillie comme une seconde mère au foyer du poète, elle n’oubliera point cette halte suprême sur le chemin de l’exil ; elle paiera d’une reconnaissance éternelle cette hospitalité passagère ; elle associera son nom à ceux des plus illustres et des meilleurs de ses enfants.


II


LE RÉGIONALISME BRETON


Mesdames, Messieurs,


Je veux reporter à mon pays natal l’honneur que vous me faites aujourd hui. Votre premier banquet, sous la présidence d’un académicien illustre, M. André Theuriet, fut une sorte de préface, de magnifique introduction à la série que vous ouvrez ce soir par la Bretagne. Elle avait quelque droit, notre vieille province, et quand ce ne serait qu’un droit géologique, un droit d’aînesse, à cette prééminence. Mais elle ne s’est pas contentée d’émerger la première de l’abîme silurien : les Bretons ont été les professeurs d’idéalisme de l’Occident. Leurs légendes ont enchanté le moyen-âge ; elles lui ont enseigné ces touchantes faiblesses du cœur et ce trouble de l’esprit devant le mystère de la destinée que n’avait point connu la sagesse antique elles ont élargi prodigieusement les frontières de la vie morale en lui annexant les domaines infinis du rêve. Jardin de féerie, « le plus beau qui soit en terre ! » s’exclamait un de nos Maîtres. L’âme moderne y vient encore, parfois, cueillir des illusions…

Et voici ces Bretons, ces fils de la Chimère, qui se rangent ce soir, autour de M. Roger-Ballu et de M. Le Fur, sous la bannière de la Renaissance provinciale. Ils n’abdiquent point pour cela leurs credo respectifs. Le régionalisme est une maison commode, un large foyer où toutes les opinions tiennent à l’aise. On peut être régionaliste et on peut être en même temps conservateur, nationaliste, progressiste, radical ou socialiste à tous crins. Que dis-je ? Je sais des libertaires comme l’auteur de la Psychologie du Militaire professionnel, Augustin hamon, qui sont aussi des régionalistes. Et, de la bouche de ministres en activité, tel M. Rouvier hier, nous avons entendu des professions de foi que ne désavouerait pas Charles Brun.

Déduisons-en que le régionalisme est un état d’esprit général et qu’aucun parti n’a le droit de s’en prévaloir à l’exclusion des autres. Et c’est peut-être pour cette raison que la cause du régionalisme fait si peu de progrès en France. Nous souffrons du mal de l’unanimité et d’être tous d’accord sur le but à atteindre. Et nous ne serions pas des Français enfin si, quand, à la tribune du Parlement, dans nos congrès ou nos banquets régionaux, nous avons affirmé, d’un verbe éloquent, l’urgente nécessité de « décongestionner » la France, nous ne nous tenions point pour satisfaits de cette dépense d’énergie et convaincus que l’Idée est en marche, cependant que nous retournons nous asseoir.

Messieurs, je ne veux pas dire que nous nous asseyons dessus. Mais enfin regardez, examinez ! Nous sommes en Bretagne ce soir : y a-t-il quelque chose, décentralisateurs, régionalistes, fédéralistes, que nous considérions comme plus sacré, plus intangible, que la langue parlée dans nos provinces respectives ? Cette langue, quand elle ne serait plus qu’un patois informe, elle est le palladium de nos nationalités agonisantes. Qu’on ne dise point qu’elle est aussi l’arme empoisonnée des séparatistes. Michelet note quelque part, comme un fait extrêmement antique et propre à la France, la perfection avec laquelle la fusion des races s’est accomplie chez nous, « tantôt marquée, dit-il, par la langue commune, la diminution des dialectes provinciaux, tantôt (sans qu’il y ait communauté absolue de langue) par une profonde communion d’esprit, au point qu’on peut dire que, par certains côtés, il n’y a rien de plus français que des populations qui ne parlent point le français, comme nos Basques nos Bretons et nos Alsaciens ». Voilà, Messieurs, le jugement d’un historien peu suspect. Il suffirait à la défense de nos patois les plus inorganiques : mais combien il prend de force appliqué au breton, ce « verbe royal », ainsi que l’appelait un jour Maurice Barrès ! Hier, pourtant, sur un mot d’ordre venu de je ne sais où, se déchaînait contre ce « verbe royal » une effroyable tourmente républicaine. Qu’il eût été beau alors, quand il soutenait ces attaques, de voir se lever à la Chambre, non point un conservateur comme M. le duc de Rohan, non point un progressiste comme M. Louis Hémon, mais un de ces représentants des partis avancés qui sont aussi nos amis, nos frères d’armes, nos compagnons de lutte, et dont la foi régionaliste ne s’était jamais trouvée, semble-t-il, à une plus rude épreuve. J’ai la tristesse de constater que nos amis ne se levèrent point, qu’ils restèrent assis à leur banc — et, ce jour-là, Messieurs, ils étaient bien assis sur leurs convictions.

Défendons, répandons de plus en plus la langue française, la langue nationale : élargissons au dedans et au dehors sa sphère d’influence : ne détruisons pas les dialectes ni même les patois régionaux. « Un homme qui parle deux langues vaut deux hommes », disait Charles Quint. Et le mot est vrai, si vrai que la Convention avait décrété que le breton ne serait pas proscrit des écoles[4] et qu’on l’utiliserait comme langue auxiliaire pour renseignement du français…

Je vous laisse à juger si, depuis la Convention, nous avons fait du chemin en avant ou à rebours. Et, pourtant, directoire, consulat, monarchie, empire, république, nous avons épuisé en un siècle toutes les formes de gouvernement. Mais les constitutions passent, la centralisation demeure, et c’est qu’on ne se prive point volontiers, quand on est au pouvoir, d’un si commode instrument de domination. Je crois pourtant, Messieurs, au succès final de nos idées. Je crois que la décentralisation se fera un jour. Mais je crois aussi que les partis n’y seront pour rien et qu’elle sera tout simplement l’œuvre de cette « force des choses », dont mon ami Charles Maurras se moque un peu légèrement dans son admirable livre l’Avenir de l’intelligence et qui n’est cependant pas un facteur si négligeable.

L’auteur de la loi de 1881 sur les syndicats professionnels poursuivait, par exemple, j’imagine, toute espèce de fins, excepté de faire de cette loi « un formidable instrument de décentralisation ». Or c’est ce qu’elle est devenue, si l’on en croit M. Paul Boncour. « Elle a rendu, dit-il, à nos régions opprimées la condition nécessaire et préalable de toute autonomie : l’expression et la défense des intérêts économiques communs. » Et comme la loi sur les syndicats, sans le vouloir, a aidé au progrès de nos idées, les découvertes scientifiques vont y aider à leur tour : la vapeur, l’électricité, l’automobilisme renverront vers les extrémités du pays les afflux d’énergie qu’ils attirèrent si longtemps vers le centre. Phénomènes de « régionalisation spontanée », observe avec beaucoup de finesse Charles-Brun. C’est un fait particulièrement digne d’attention à cet égard que la transformation du journalisme provincial, la poussée récente, sur tant de points du territoire, de grands organes régionaux tendant de plus en plus à se substituer dans la faveur du public aux journaux parisiens qui monopolisaient jusqu’ici l’industrie des informations rapides. Soyez persuadés qu’il faudra très peu de temps à ces organes régionaux, puissamment outillés, pouvant distribuer les « dernières nouvelles » sept ou huit heures avant la presse de Paris, pour éliminer complètement cette presse du marché provincial ; faute de clientèle, il ne subsistera plus dans la capitale que trois ou quatre journaux doctrinaires et quelques gazettes mondaines. Encore inféodés à la politique centraliste, ces organes régionaux — toujours par la " force des choses » — deviendront à la longue de merveilleux, d’irrésistibles agents de décentralisation. Et ainsi prendra fin peut-être, sans qu’aucun parti y ait poussé et puisse revendiquer l’honneur de la victoire, l’atrophie séculaire dont souffraient nos vieilles provinces françaises…

Donnons-nous l’illusion ce soir, autour de cette table où s’épanouit la fleur de nos costumes nationaux, que cette atrophie est conjurée pour la Bretagne. Me voici moi-même, comme seront peut-être mes petits-fils en « julot » du Léon : costume sévère qui s’harmonise avec mon front dégarni et la gravité de mes passagères fonctions présidentielles… Mais vous, Mesdames, que vous avez eu raison d’incliner vos préférences vers la vive et pittoresque Cornouaille du sud ! C’est le pays de la couleur. Les femmes y sont grandes et brunes et, dans leur fraise à godron et leur jupe évasée, semblent descendues tout exprès, pour confondre la chronologie et l’histoire, d’une toile du Pacheco ou de Velasquez. Il faut les voir au « pardon », le cierge en main, raides comme des nonnes, et il faut les voir à la danse, celles du moins qui, bravant les foudres de « M. le Recteur »,

D’une hanche agaçante ont appris le secret
Et font, d’un lourde tête aussi vif qu’un coup d’aile,
Sur leur col gracieux voltiger la dentelle…

Ainsi fredonne Jos Parker, le « chantre de Fouesnant ». Et il faudrait écouter encore, sur les filles de Paimpol et de Tréguier, le magicien du verbe Anatole Le Braz, les alertes « monférines » qu’en l’honneur des Bigoudens et des Châtellinoises sonna Frédéric Le Guyader, les élégies alréennes de Pierre Laurent et les confidences qu’aux lèvres d’Auguste Dupouy, sur les quais d’un port breton baigné de lune, chuchotait, l’autre soir, une sardinière de Douarnenez. Il faudrait vous entendre, maîtres chansonniers de Bretagne, Théodore Botrel, Yann Nibor, Heurtel, Jean Franc, Cherouvrier, et toi, grandiloque pentyern de la bonne duchesse, Léon Durocher, prince de l’humour bretonne, Rabelais armoricain… Ô poètes, ô chansonniers, ô pentyern, vous êtes les meilleurs ouvriers de la décentralisation ! Cette province française si diverse, si prenante, cette jolie âme bigarrée qui fleurissait dans les mœurs et les parlers dialectaux, que fût-il resté d’elle, si vous n’aviez enclos aux pages de vos livres un peu de son parfum ? Payons-la de réciprocité ; penchons-nous sur elle, tandis qu’il en est temps encore. Et ne méprisons point trop ce rôle d’embaumeurs qui est l’éternelle condition des poètes. Quand Virgile s’en allait demandant aux bouviers et aux chevrières les reliques dispersées de la vieille âme latine, pour la coucher, suivant l’involontaire alexandrin de Renan.

Dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts,


il ne faisait qu’obéir à la même loi mystérieuse qui nous incline aujourd’hui sur le passé de notre chère Bretagne.

Et enfin ce passé… il est peut-être l’avenir, s’il n’est plus le présent. La puissance de redressement des races celtiques est infinie. Qui le sait mieux que M. Roger-Ballu, M. Le Fur, M. Hugues Lapairo, qui ont inscrit sur leur drapeau ces mots magiques : Renaissance provinciale ? Votre œuvre est belle et courageuse, Messieurs. Je m’y associe de tout cœur. J’ai confiance, pour la faire triompher, dans votre grande intelligence, votre inlassable activité, aidées de cette « justice immanente » qui n’est que le synonyme républicain de la Providence et dont Victor Hugo avait déjà dit :

La justice est boiteuse ; elle vient à pas lents,
Mais elle vient…

De fait, elle est déjà venue, au moins pour une des pièces essentielles de notre costume national. Je vous prie de croire que je parle sérieusement. Aussi bien ceux d’entre vous qui n’auraient pas lu le dernier livre de M. d’Arbois de Jubainville sur les Celtes n’ont-ils qu’à feuilleter le chapitre consacré par l’illustre professeur au pantalon.

Pendant tout indiqué au fameux chapitre des chapeaux ! Aristote et M. d’Arbois de Jubainville, à quelque deux mille ans d’intervalle, se donnent la réplique. Hommes vains et légers de ce temps, suis-je tenté de m’écrier après avoir lu ce chapitre d’un savant que tous ici respectent et qui est la plus haute autorité du monde celtique, vous ne savez pas ce que vous faites en portant des pantalons : tout bonnement, vous affirmez la victoire définitive du celtisme sur l’esprit latin !

C’est ainsi. Le pantalon, dit M. d’Arbois de Jubainville, apparaît chez les Gaulois dès l’époque même où les Gaulois commencent d’occuper les auteurs anciens. Son nom était braca. Cicéron désignait sous le nom de bracati (porteurs de pantalons) les habitants de la Gaule transalpine ; Martial, mort au commencement du second siècle de notre ère, vers 102-104, parle du vieux pantalon, veteres bracæ, d’un pauvre Breton, pauperis Brittonis. Mais, de grâce, Messieurs, là où je dis pantalon, n’entendez point culotte, encore que l’origine du mot braca ne soit pas beaucoup plus noble que celle du mot culotte, sensible, oserai-je dire, aux oreilles les moins averties. La culotte ne descendait pas plus bas que les genoux : la braca ou pantalon descendait, comme aujourd’hui, jusqu’aux chevilles.

Les Romains, peuple foncièrement assimilateur, acceptèrent bien de porter la culotte le jour qu’ils eurent reconnu l’avantage de cette sorte de vêtement : ils ne voulurent jamais porter le pantalon ou braca. Cette braca leur semblait de si mauvais ton qu’à la fin du IVe siècle après Jésus-Christ, l’empereur Honorius en défendit l’usage dans la ville de Rome, sous peine de l’exil et de la confiscation des biens. Or, ce même Honorius tolérait le port de la culotte. Il y a des soldats romains en culotte sur les bas-reliefs de la colonne Trajane. Qu’était-ce pourtant que cette culotte, sinon le pantalon gaulois raccourci ? Sans doute ; mais enfin, cette légère différence suffisait à l’amour-propre des Romains. La culotte l’emporta si bien que, sauf dans les classes inférieures, elle s’imposa au monde occidental pendant tout le moyen-âge et jusqu’aux temps modernes. Ce n’est que depuis une cinquantaine d’années que le pantalon gaulois s’est victorieusement substitué à elle.

Concluons ou plutôt rendons pour conclure la parole à M. d’Arbois de Jubainville :

« L’envahissement du monde occidental par le pantalon, dit l’éminent professeur au Collège de France, marque la revanche de l’aristocratie gauloise qui, vaincue, dut, pour subsister, subir la honte de revêtir la toge romaine. Cette toge n’est plus portée par personne ; c’est elle qui, aujourd’hui, est la vaincue et le pantalon gaulois qui a triomphé ; c’est vêtus du pantalon gaulois qu’aujourd’hui les Romains montent au Capitole. »

Je m’en voudrais, Mesdames et Messieurs, d’ajouter un commentaire quelconque à ces fortes paroles. M. d’Arbois de Jubainville y révèle la savoureuse ingénuité d’un émule de Sylvestre Bonnard. Mais nous autres, régionalistes, qui plaçons au premier rang de nos préoccupations la sauvegarde des costumes nationaux, nous avons bien le droit de ne pas sourire. Encore ne puis-je m’empêcher de remarquer que le pantalon celtique a mis dix-huit cent ans pour triompher de la toge romaine. Voilà qui doit nous apprendre à ne jamais désespérer des revanches de l’histoire. Buffon, à qui l’on demandait un jour la définition du génie, répondit qu’il n’était qu’une longue patience. C’est peut-être aussi, après tout, la définition qui convient le mieux au régionalisme[5].


  1. Le premier de ces discours fut prononcé le 23 octobre 1904 devant le monument élevé, dans le jardin du Luxembourg, à Gabriel Vicaire ; le second fut prononcé en 1907 au Banquet du Terroir.
  2. Sur les Emaux bressans, comme sur toute la partie de l’œuvre de Gabriel Vicaire antérieure à son séjour en Bretagne, je me permets de renvoyer le lecteur à l’étude que j’ai publiée dans la Revue Bleue du 18 août 1894.
  3. On était au plein de l’effervescence causée par l’interdiction de l’emploi du breton au catéchisme et dans les prônes. Seuls, les députés conservateurs et progressistes — notamment MM. Louis Hémon, Lamy, le duc de Rohan, le marquis de l’Estourbeillon, l’abbé Gayraud à la tribune, M. le comte de Mun, grande voix momentanément condamnée au silence, dans la presse — s’étaient élevés contre cette inqualifiable atteinte à l’un de nos droits les plus certains. Voir, plus loin, p. 140 et s.
  4. Voir L’Âme bretonne, 1re série, chap. : Le Mouvement panceltique.
  5. On ne me pardonnerait pas de renvoyer à l’Appendice la belle et curieuse lettre qu’à la suite de la lecture de ce discours voulut bien m’adresser le grand poète Frédéric Mistral. Je crois, en effet, qu’on y trouvera matière à quelques réflexions intéressantes :
    Maillane (Provence) 24 mars 1907.

    Mon cher ami, j’ai eu trop de plaisir à lire votre discours au Dîner du Terroir en l’honneur de la sainte Bretagne, pour ne pas vous exprimer mon admiration et ma gratitude, particulièrement pour la très juste et courageuse remontrance que vous y adressez aux représentants officiels de votre province. Les députés et sénateurs de la Provence, si bons félibres que soient quelques-uns en petit comité, peuvent en prendre leur part. Merci donc, mon cher maître, pour la vive espérance que vous nous donnez à tous !

    F. Mistral,
    (de la Gallia Braccata, Gaule Narbonnaise,
    où nos pêcheurs ont toujours porté li grand braio).