Léonie de Montbreuse/4

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 16-23).


IV


Le lendemain matin, mon père envoya son valet de chambre s’informer de mes nouvelles, et me demander si je voulais permettre qu’il vînt déjeuner avec moi dans mon cabinet d’étude. Charmée de me voir traitée avec tant d’importance, je répondis d’un ton fort digne que j’allais me rendre aux ordres de mon père, et, faisant préparer son déjeuner chez moi, je me rendis en effet aussitôt dans le cabinet ; j’y trouvai un vieux concierge qui m’avait vue naître et désirait bien savoir s’il serait reconnu par la fille de sa bonne maîtresse ; c’est ainsi qu’il m’appelait. C’était l’ancien jardinier, le gardien du château de Montbreuse où j’avais passé mon enfance, c’était ce bon Étienne qui me laissait dévaster son parterre avec tant de patience et qui tournait le dos quand je dérobais quelques fruits. Comment ne l’aurais-je pas reconnu ? Je pris avec plaisir le bouquet qu’il m’apportait et lui demandai des nouvelles de chacun de ses enfants en particulier pour mieux lui prouver le souvenir que j’en conservais.

— Ah ! mademoiselle, me répondit-il, les pauvres enfants ont cruellement perdu à la mort de madame. Ce n’est pas que M. le comte, nous refuse rien ; quand je suis devenu trop vieux pour travailler au jardin, il m’a donné la place de concierge en me permettant de céder la mienne à mon fils Pierre, et nous sommes loin d’être malheureux ; mais c’est ma petite Suzette, la filleule de madame, à qui elle avait fait apprendre tant de belles choses pour jouer avec vous, c’est elle qui ne sera jamais heureuse ; la pauvre enfant, depuis le jour où l’on vous a conduite au couvent, après la triste cérémonie, n’a cessé de s’affliger. Tenez, mademoiselle, elle a été trop bien élevée pour se plaire avec nous autres gens de la campagne ; quand elle a perdu sa marraine, elle aurait dû abandonner toutes ces études qui ne pouvaient plus lui servir à rien, puisqu’elle ne devait plus vivre qu’avec nous ; mais pas du tout, elle a voulu faire tout ce qu’elle aurait fait pour plaire à sa marraine, et ce qui est arrivé de là, c’est qu’elle sait bien lire, écrire, dessiner, et qu’elle pleure toujours.

— Je veux la consoler, bon Étienne, et lui rendre, s’il se peut, le bonheur que lui destinait ma mère. Je demanderai à mon père la permission de la placer auprès de moi.

— Mademoiselle sait bien que cela n’est pas possible, M. le comte n’a-t-il pas fait défendre à Suzette de jamais paraître devant lui, non pas qu’elle lui déplaise, bien au contraire, il lui envoie toujours de beaux cadeaux au jour de l’an : mais il n’aime pas à voir les personnes qui étaient particulièrement attachées à madame, pas plus que les endroits qu’elle habitait. Il a vendu l’ancien hôtel qu’elle occupait, et je crois que c’est bien la même raison qui l’a empêché de venir, depuis sa mort, au château de Montbreuse. Il est bien naturel qu’il la regrette ; si bonne, si généreuse, mourir aussi jeune, et peut-être bien parce qu’elle n’était pas aussi heureuse qu’elle méritait de l’être.

Cette dernière phrase me troubla si visiblement que le brave Étienne me demanda pardon d’avoir osé me rappeler un souvenir qui paraissait m’affliger autant. Je me tournai pour lui cacher mes larmes ; dans ce moment mon père entra. Je congédiai Étienne en détachant de mon col une petite croix que je le chargeai de remettre à Suzette. Il sortit sans oser dire un mot de sa reconnaissance ; mais son regard m’en répondit. M. de Montbreuse, frappé de mon émotion et des larmes dont mes yeux étaient encore humides, garda quelques instants le silence, probablement pour chercher à en deviner le motif. Je m’attendais à le lui entendre demander, et j’éprouvais déjà l’embarras de la réponse ; mais je ne connaissais pas encore l’antipathie de M. de Montbreuse pour les questions, et l’esprit de justice qui l’empêchait d’imposer aux autres une sorte d’ennui qui lui était insupportable. Il ne m’en fit aucune, et, sans me laisser le moindre doute sur sa pénétration et sa discrétion, il me dit :

— On donne ce soir le ballet nouveau, je suis chargé de vous prévenir que ma sœur se fait une grande joie de vous y conduire ; elle viendra vous prendre à sept heures. J’ai consenti de bon cœur à satisfaire son désir ; je pense que vous ne serez pas plus cruelle que moi. C’est un usage consacré dans le monde, d’aller tout droit du couvent à l’Opéra.

Je lui répondis en souriant que je me conformerais très-facilement à cet usage.

— Je comptais sur votre docilité, reprit-il, mais j’ai voulu vous donner quelques avis avant de vous livrer à la tendresse passionnée de madame de Nelfort. Son titre de proche parente, son âge et ses qualités estimables lui donnent sur vous des droits presque maternels ; je suis loin de les lui disputer, mais je voudrais vous garantir des inconvénients qui pourraient en résulter pour vous. Il est bien rare, mon enfant, que l’on n’ait pas les défauts de ses qualités ; l’extrême franchise mène à l’inconséquence, la vivacité à l’emportement, la sensibilité à la faiblesse et l’enthousiasme à la folie. Voilà ce qui explique le caractère de votre tante, ma chère Léonie. Mariée de bonne heure à un homme fort aimable, elle avait conçu pour lui un amour passionné qui aurait fait le malheur de sa vie si tout autre en eût été l’objet. Je ne crois pas que ma sœur ait jamais éprouvé d’autre chagrin que celui de perdre son mari, mais aussi dans quel affreux désespoir sa mort l’a-t-elle plongée ! Je suis convaincu que sans l’obligation de vivre pour son fils, elle aurait succombé à sa douleur ; car sur les caractères de cette nature la philosophie ne peut rien : c’est une passion qui en remplace une autre. Alfred devint bientôt l’objet de tous ses sentiments. Élevé près d’elle par un gouverneur instruit, spirituel, mais dont la complaisance surpassait le mérite, Alfred ne sait que les noms de tout ce qui s’apprend, et se sert d’un esprit vif et gai pour déraisonner sur tous les sujets de la manière la plus amusante. Avec une telle éducation, et fils d’un officier général, il ne pouvait suivre d’autre carrière que celle de son père ; aussi me suis-je empressé de lui faire obtenir un régiment. Je dois lui rendre justice : sa réputation militaire ferait honneur aux meilleurs officiers du roi ; mais, s’il en faut croire sa mère, celle des jolies femmes qui le reçoivent souvent n’est pas en sûreté, et cet éloge de sa part doit être un avis pour vous, Léonie. Alfred vous verra souvent, vous lui paraîtrez ce que vous êtes ; il voudra vous plaire, et lors même que votre raison vous éclairerait sur le danger de flatter les espérances d’un jeune extravagant qui ne doute de rien, parce qu’il a plu à quelques femmes sans pudeur de s’afficher pour lui, vous ne sauriez mettre trop de circonspection dans vos rapports avec lui. Quand on est jeune et jolie, ma fille, il faut encore plus de soins pour se mettre à l’abri du soupçon que de la faute. Vous êtes loin de l’un et de l’autre, et si je vous préviens sur les suites souvent irréparables de l’inconséquence, cet excès de prévoyance n’est motivé que par l’extrême attachement que je vous porte. Je veux votre bonheur, Léonie, c’est la dernière volonté de ma vie, mais elle est absolue, dussiez-vous la contrarier, je suis décidé à l’accomplir.

En finissant ces mots, il se leva, m’embrassa presque aussi tendrement que le jour de son retour, et sortit. Je restai quelques moments sans pouvoir définir ce que ce discours me faisait éprouver. Je me reprochais d’avoir passé une partie de la nuit à penser à cet Alfred que je ne connaissais pas et que déjà l’on me défendait d’aimer ; je regrettais de me voir obligée de sacrifier une rêverie qui amusait mon cœur, et tout en me promettant de suivre ponctuellement les avis de mon père, j’attendis avec impatience le moment où madame de Nelfort devait venir me prendre, et quand je la vis seule dans son carrosse avec M. de Frémur, il me vint à l’idée que je pourrais bien m’ennuyer à l’Opéra.