Léonie de Montbreuse/3

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 10-15).


III


Bien décidée à ne plus tourmenter mon esprit par des craintes mal fondées, je m’occupai de ma toilette ; je n’étais pas fâchée de paraître avec avantage devant les amis de mon père, et quand je descendis au salon je fus assez satisfaite de la petite sensation que j’y produisis. On se parlait bas à l’oreille comme pour épargner ma modestie ; ceux qui se trouvaient plus près de mon père s’écriaient, feignant de ne pas l’apercevoir :

— Elle est charmante, ce sera dans deux ans la plus belle femme de la cour.

Ces éloges me flattaient bien un peu, mais je n’étais pas dupe de leur exagération ; j’y lisais trop visiblement le désir de plaire au maître de la maison. Les caresses de ma tante, ses vives démonstrations me plaisaient bien davantage. Retirée dans ses terres depuis deux ans, elle n’était point venue à Paris, et je la revoyais pour la première fois. Rien n’égalait sa joie de me voir aussi grandie, embellie ; elle ne parlait de moi que par exclamations, et je commençais à en être fort embarrassée quand M. de Montbreuse s’approchant d’elle, lui dit avec ironie :

— Que vous a fait, ma sœur, cette pauvre Léonie pour la louer vive aussi longtemps ? Vraiment, si je ne connaissais pas votre aveuglement pour tout ce que vous aimez, je vous croirais perfide.

J’étais importunée de l’enthousiasme de madame de Nelfort, je fus blessée de l’observation de mon père, et je m’en vengeai en prodigant à ma tante les soins les plus caressants ; j’affectai de lui parler avec autant d’abandon que je mettais de réserve dans mes réponses à M. de Montbreuse. J’aurais voulu pouvoir lui inspirer quelque jalousie de ma tendresse pour sa sœur : l’amour-propre ne dédaigne aucun moyen quand il veut se venger.

On se mit bientôt à table ; ma tante et moi étions seules de femmes, le reste des convives était composé du vieux maréchal de C…, de son fils, jeune homme rempli de suffisance et pédant comme s’il eût été le fils d’un maître d’école, de plusieurs étrangers recommandés à M. de Montbreuse, et d’un M. de Frémur, dont la grande prétention était de savoir les aventures les plus secrètes de Paris. Il les insinuait plus qu’il ne les racontait, ce qui donnait à chacun la liberté de les interpréter à sa manière et le mettait à l’abri de toute responsabilité. Il parla longtemps d’un air si fin et si mystérieux, que je ne compris pas un mot de ses piquants récits. Ce que je me rappelle bien mieux, c’est le moment où ma tante l’interrompit en lui disant :

— Vous, qui savez tout, monsieur de Frémur, comment n’avez-vous point encore parlé d’une nouvelle qui fait pourtant assez de bruit dans le monde, et à laquelle je suis bien forcée de prendre quelqu’intérêt puisque mon fils en est le héros ?…

— C’est par pure discrétion que je n’en disais rien, madame, répondit M. de Frémur ; vous pensez bien qu’elle m’était parvenue ; on ne se fait pas suivre à l’armée par la plus jolie femme de Paris sans qu’il n’en résulte un peu de scandale.

— N’en accusez pas Alfred, reprit vivement madame de Nelfort, on sait tout ce qu’il a tenté inutilement pour épargner cette extravagance à madame de Rosbel, mais elle était jalouse, et elle a ordonné impérieusement le sacrifice de sa rivale, Alfred a résisté plus par caprice que par amour. Les scènes s’en sont suivies, madame de Rosbel, dans son dépit, a fait défendre sa porte à Alfred. Celui-ci s’est piqué, il est parti sur-le-champ pour l’armée voulant constater la rupture. Madame de Rosbel au désespoir a couru sur ses traces ; son frère l’a trouvé mauvais, il s’en est plaint à mon fils, ils se sont battus. La belle madame de Rosbel n’a pu abandonner son amant quoique légèrement blessé. Voilà ce qui explique son séjour à S***, et ce qui justifie complétement la conduite d’Alfred ; ce n’est pas sa faute si madame de Rosbel le préfère à toute considération. Il est bien assez aimable pour lui servir d’excuse, et malgré l’inconvenance qu’il y a à faire l’éloge de son fils, moi, j’avoue franchement que j’aurai une haute idée de la vertu ou de la sottise des femmes qui sauront lui résister.

— Que de progrès en trois années ! s’écria M. de Montbreuse ; comment, c’est mon neveu qui fait tout ce bruit ? je le croyais encore écolier, mais je vois qu’il a mis à profit mon absence.

— Ah ! vous savez, mon frère, qu’à vingt-trois ans, avec un régiment et une jolie figure, on ne manque pas de succès.

— Ni de ridicules, reprit M. de Montbreuse. Si Alfred tient tout ce que promet ce brillant début, je le vois à regret condamné au métier d’homme à bonnes fortunes ; c’est une profession dans laquelle un homme de bonne compagnie ne doit jamais être qu’amateur. Par pitié, ma sœur, ne l’encouragez pas dans ses folies, c’est bien assez de les tolérer ; grâce à son bon naturel, votre faiblesse n’en a fait que le chef-d’œuvre des enfants gâtés. Un peu plus de défauts, et ce serait un mauvais sujet, je vous en avertis.

— Vous êtes par trop sévère, monsieur de Montbreuse, mais je ne le défendrai pas. Il arrive demain, muni d’un congé qui lui donnera le temps de se justifier près de vous ; il brûle de voir sa jolie cousine.

En finissant ces mots, madame de Nelfort se leva de table. Rentré dans le salon, M. de Frémur parla longtemps bas avec elle, les yeux fixés sur moi, et d’un air si mystérieux, que je prêtai l’oreille à leur conversation ; mais excepté le nom d’Alfred qu’ils ne cessaient de répéter, je ne pus rien entendre. Impatientée de me voir l’objet continuel de leur observation, je me retirai dans mon appartement, et, sans trop savoir pourquoi, je rêvai à cet Alfred qu’il fallait tant de sottise ou de vertu pour braver.