Léonie de Montbreuse/2

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 7-10).


II


Au jour marqué pour mon départ, mademoiselle Duplessis, en qualité de gouvernante choisie par mon père pour m’accompagner, vint me chercher, et je quittai ce triste couvent en versant autant de larmes que j’en eusse répandues si l’on était venu me dire qu’il y fallait passer un an de plus. Je sanglotais encore quand la voiture entra dans la cour de l’hôtel de Montbreuse, mais les regrets ne devaient pas aller plus loin. La magnificence des nouveaux lieux que j’allais habiter, la curiosité dont j’étais l’objet et qui se peignait sur tous les visages que je rencontrais, l’empressement respectueux des gens de M. de Montbreuse à servir la fille de leur maître, tout ce bruit, ce mouvement pour l’arrivée d’une petite pensionnaire, me paraissaient la chose la plus étrange et la plus agréable. Après avoir traversé d’immenses salons, un laquais ouvrit tout à coup les deux battants d’une porte, en annonçant mademoiselle de Montbreuse et mademoiselle Duplessis, et je me trouvai dans le cabinet de mon père un peu interdite du cérémonial qui m’y devançait. Mon père s’aperçut de mon embarras ; il vint à moi avec cette manière gracieuse qui rassure et promet la bienveillance, mais il me parut si faiblement ému du plaisir de me voir, si peu occupé d’un événement qui me tournait la tête, que j’en fus déconcertée. Il me fit asseoir pendant qu’il fermait une lettre, ensuite m’ayant proposé de me conduire à l’appartement qu’il m’avait fait préparer, il m’offrit la main du ton le plus affectueusement poli, et me conduisit dans un salon de musique du meilleur goût auquel attenaient un cabinet d’étude, une chambre à coucher, enfin tout ce qui compose l’appartement le mieux orné et le plus complet.

— J’ai rassemblé ici, me dit-il, ma chère Léonie, ce qui doit servir à votre instruction et à vos plaisirs ; ne vous imaginez pas qu’à votre âge, l’éducation soit achevée, une jeune personne intéressante est bien loin encore d’être une femme aimable. Pour mériter ce titre, il faut joindre à toutes les qualités précieuses qu’on a le droit d’exiger, un esprit cultivé, des talents ; il faut donc se donner de la peine pour les acquérir et beaucoup de soins pour en faire supporter la supériorité à ceux qui n’en possèdent aucun. Mais j’ai tort de vouloir vous apprendre comment on devient aimable, vous avez l’air de le savoir déjà bien mieux que moi.

J’étais peu faite à ce langage flatteur, et j’y répondis gauchement en balbutiant quelques mots de reconnaissance. On vint avertir M. de Montbreuse que madame de Nelfort, sa sœur, l’attendait au salon.

— Ah, je comptais bien sur elle, dit mon père, l’impatience de me revoir lui a fait quitter la campagne deux mois plutôt qu’à l’ordinaire. C’est une excellente femme qui n’a pas le sens commun, mais qu’il faut aimer en dépit de sa folie ; je cours la recevoir et lui annoncer la visite de ma Léonie.

En disant ces mots il me quitta. Je restai longtemps à réfléchir sur les différentes manières de M. de Montbreuse, celles que je lui avais vues lors de son retour, n’avaient rien de commun avec ce ton froidement gracieux qui me glaçait tout en me paraissant aimable. Je cherchai des motifs à cet étrange changement, et n’en trouvant point, je me résignai à supporter ce que je croyais être l’effet d’un caprice ; mais tout en accusant mon père d’inconséquence, je me décidai à l’aimer sans le comprendre.

Ce parti était fort sage, car si j’eusse attendu que son caractère me fût bien connu pour le chérir autant qu’il le méritait, je me serais donné le double tort d’être injuste et ingrate envers lui.