Léonie de Montbreuse/1

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 1-6).


I


Depuis bien des siècles, les parents s’épuisent en préceptes, en conseils sages, en prédictions effrayantes pour épargner à leurs enfants le tort de tomber dans les mêmes fautes que leurs pères ont commises, et dans le malheur qui en résulte toujours. Ne feraient-ils pas mieux de leur confier franchement comment ils ont acquis cette expérience qui doit servir à les guider ? On en croit mieux les faits que la morale. Cette vérité me détermine à raconter simplement à ma fille, les chagrins qui m’ont affligée à son âge, les torts qui en ont été la cause, et le moyen qu’une ingénieuse tendresse fournit à mon père, pour assurer le bonheur de ma vie.

J’avais seize ans lorsque la tourière du couvent où j’étais élevée depuis mon enfance, vint me dire avec cet empressement qu’ont toujours les vieilles femmes d’apprendre une nouvelle quelconque :

— Accourez donc, mademoiselle Léonie ; n’entendez-vous pas qu’on ouvre la grande grille ? c’est M. de Montbreuse qui arrive. J’ai reconnu sa livrée, son ancien cocher, et je suis vite accourue pour vous dire d’arranger un peu vos cheveux, de renouer votre…

— C’est mon père ! m’écriai-je.

Et sans écouter davantage le bavardage de cette bonne sœur, je courus de toutes mes forces au parloir, renversant les tables qui se trouvaient sur mon passage, accrochant ma robe à chaque porte, ayant perdu au milieu de l’escalier le peigne qui retenait mes cheveux ; j’arrivai près de mon père dans un désordre que l’excès de ma joie pouvait seul excuser. Avec quelle tendresse il me serra dans ses bras ! Combien il était ravi du changement qui s’était opéré en moi, pendant les trois années qu’il venait de passer en Allemagne ! Ne cessant de répéter : — Ô ma chère Léonie, je crois revoir ta mère. Il m’apprit que j’étais jolie ; j’en fus charmée, mais par la seule idée de lui plaire davantage. J’avais lu qu’il entrait toujours un peu de vanité dans l’amour paternel, qu’il fallait être mère pour aimer également l’enfant disgracié de la nature, et celui qu’elle avait paré de tous ses dons, et je me trouvais heureuse de n’avoir point à craindre d’être chérie faiblement. Affligée d’une imagination vive et passionnée, dédaignant tous les intérêts médiocres, je n’ai jamais pu supporter l’idée d’en inspirer de ce genre. Je voulais être des plus distinguées, ou complétement ignorée : adorée ou indifférente, voilà tout le secret des chagrins de ma vie.

Après avoir répondu à une foule de questions, mon père nous apprit comment il avait obtenu son rappel du roi, la manière gracieuse dont il l’avait reçu au retour de son ambassade et le présent honorable qu’il venait de lui accorder pour prix de ses services.

— Voici ma carrière politique finie, ajouta M. de Montbreuse ; je n’ai plus qu’une ambition, le bonheur de ma Léonie peut seul la satisfaire, et je n’y vois point d’obstacle ; avec ses avantages naturels, sa fortune et ma tendresse pour elle, il faudrait qu’elle s’y prêtât bien peu, dit-il en souriant, pour n’être pas heureuse. Dans huit jours je viendrai la chercher, je veux lui laisser le temps de faire ses adieux à ses jeunes compagnes, et celui de vous témoigner, — Madame (dit-il à notre supérieure) toute la reconnaissance des soins dont vous l’avez comblée.

En finissant ces mots, il salua madame la supérieure, m’embrassa et partit.

Pendant cette semaine qui séparait ma vie solitaire de mon entrée dans le monde ; je vécus dans une agitation inexprimable ; l’image des plaisirs qui m’attendaient faisait battre mon cœur d’impatience et de joie, et le regret de quitter cette bonne supérieure qui m’aimait comme une mère, et ma chère Eugénie, ma compagne favorite, me causait une vive douleur. Je riais, je pleurais alternativement, je formais les projets les plus insensés. Eugénie en recevait la confidence avec un air d’incrédulité qui m’offensait souvent. Je ne concevais pas qu’on osât douter des résolutions d’une personne dont le caractère était aussi soutenu dans ses goûts que dans ses sentiments. Eugénie, plus âgée et moins exagérée que moi, voyait plus juste et réfléchissait mieux ; mais son estime allait jusqu’à l’admiration pour ce qu’elle appelait un grand caractère. Je lui avais souvent entendu répéter qu’il y avait une insigne lâcheté à abandonner son opinion ou à céder sa volonté quand on était persuadé de la bonté de l’une et l’autre, et sans examiner si ce précepte, bon à suivre dans l’âge où l’expérience et la raison ont assuré le jugement, ne pouvait pas conduire un jeune esprit droit à l’entêtement, je pensais comme elle, qu’en écoutant les avis de sa conscience et de son cœur, on ne pouvait jamais se tromper.

La veille de notre séparation elle me fit promettre de lui écrire souvent et avec la même confiance que je lui avais toujours témoignée.

— Surtout, me dit-elle, si tu rencontres dans ce monde nouveau où tu vas vivre, un jeune homme assez heureux pour t’intéresser ; ne m’en fais pas mystère. Tu vas être entourée d’adorateurs ; je veux connaître tous tes succès ; songe que dans ma retraite je n’aurai d’autre plaisir que le récit des tiens.

Je la remerciai des expressions touchantes de son amitié, mais ce peu de mots fit sur mon esprit une profonde impression. Jusqu’alors je n’avais vu dans mon changement de situation que le plaisir de sortir d’une retraite dont la vie monotone était peu de mon goût, pour aller passer mes jours auprès d’un père uniquement occupé du soin de mon bonheur, et ce bonheur, l’Opéra, le bal et les parties de campagne me paraissaient devoir le composer tout entier ; je n’imaginais rien de mieux, quand Eugénie vint me découvrir que j’y pouvais ajouter le désir de plaire, la certitude d’être aimée et le plaisir de faire un choix. Cette nouvelle idée domina bientôt toutes les autres, et j’étais à peine arrivée chez mon père que je cherchais déjà en faveur de qui je me déciderais.