Léonie de Montbreuse/36

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 283-292).


XXXVI


Pendant le reste de cette journée M. de Montbreuse essaya de ranimer la gaieté des autres en paraissant s’y livrer lui-même. Il avait l’air d’un homme qui prend son parti sur un événement inévitable, en cherchant à s’en distraire. Eugénie, et ma tante le secondaient de leur mieux, mais Alfred semblait accablé sous le poids de réflexions pénibles, et madame de Ravenay exprimait sa mauvaise humeur par des airs de pitié pour moi ou pour son neveu, à qui elle demandait sans cesse des nouvelles de sa blessure, autant par intérêt pour Edmond que par rancune contre Alfred.

Enfin, le moment de se séparer arriva, et j’eus besoin de rassembler toutes mes forces lorsque Edmond vint nous adresser à toutes quelques mots qui n’étaient un adieu que pour moi.

Je ne me couchai point de la nuit. À quatre heures du matin, j’entendis marcher dans les corridors du château ; m’étant approchée des fenêtres d’un cabinet qui donnait sur la cour, j’aperçus, à la lueur d’une lanterne, deux chevaux tout sellés que retenait un palefrenier.

Bientôt après, je vis Edmond s’élancer sur son cheval, tourner les yeux du côté de mon appartement, me saluer et partir.

Je ne sais ce que je devins après ce cruel départ. Quand le jour me surprit, je me retrouvai étendue sur le tapis, auprès de cette même fenêtre où je l’avais vu pour la dernière fois.

J’eus honte de succomber ainsi à ma faiblesse, et je me promis de dévorer mes larmes ; c’est dans cette occasion que j’appris tout ce qu’une femme courageuse peut obtenir de sa force quand elle est appuyée sur un grand sentiment.

Je pouvais à peine me soutenir ; épuisée par de longues veilles, ma santé était fort altérée, et je puis affirmer que la seule volonté de cacher mes souffrances à mon père me donna la puissance de les surmonter. Ne me sentant pas en état de soutenir aucune conversation, même avec mon Eugénie, que je ne voulais ni instruire, ni tromper sur ce que j’éprouvais, je ne me rendis au déjeuner qu’au moment où l’on se mettait à table. En entrant, j’entendis madame de Ravenay qui disait d’une voix émue à mon père :

Il est parti cette nuit en me priant de l’excuser auprès de vous, monsieur le comte ; un ordre du roi l’oblige à se rendre à Versailles.

— Un ordre du roi ! répéta mon père en fixant ses yeux sur moi, un ordre du roi ?…

La rougeur qui couvrit aussitôt mon visage ne lui laissa pas longtemps ignorer de quelle main cet ordre était signé ; mais, respectant mon embarras, il évita tout ce qui pouvait l’augmenter et se contenta de demander pourquoi Alfred se faisait attendre.

Ma tante lui répondit qu’Alfred était venu la prévenir de grand matin qu’il ne rentrerait que pour l’heure du dîner. Cette nouvelle fit faire un mouvement à madame de Ravenay qui me laissa soupçonner quelque mystère.

Dans tout autre temps, cette singulière absence m’aurait fort inquiétée, mais dans la position où je me trouvais, je croyais n’avoir plus rien à redouter des événements. Un vif chagrin a cela de bon qu’il pallie tous les autres.

À midi, le valet de chambre de mon père vint lui dire assez mystérieusement que quelqu’un l’attendait dans son cabinet ; je profitai de ce moment pour me retirer chez moi et me dédommager de l’horrible contrainte que m’imposait la présence de mon père.

À force de réfléchir sur l’avenir qui m’attendait, je tombai dans cette espèce de stupeur qui succède à une méditation fatigante, et qu’on pourrait appeler le sommeil de l’âme, souvent troublé par de tristes songes.

Un bruit soudain me tira de cette rêverie ; ces mots, Que la volonté de ta mère soit faite, frappèrent mes oreilles. Une autre voix qui retentit encore à mon cœur s’écria : Léonie !… et, dans le même instant, je vis Edmond à mes pieds, et je me sentis serrer dans les bras de mon père.

Cette heureuse surprise pensa me coûter la vie, mais je ne fus pas longtemps privée de la faculté d’apprécier mon bonheur après en avoir tant pleuré le sacrifice.

— Tiens, lis cette lettre me dit mon père, et sois fière d’inspirer de tels sentiments.


ALFRED AU COMTE DE MONTBREUSE.
« Mon cher oncle,

» J’ai causé depuis un an tous les chagrins de votre famille, permettez-moi de les réparer en cédant la main de votre fille au seul homme digne de la posséder. En outrageant le cœur de Léonie, je l’ai perdu, et je ne puis accepter le sacrifice que sa générosité veut me faire. Lisez la lettre que je viens d’arracher à mon ami, et récompenser tant de sentiments vertueux par le bonheur de Léonie.

» Pardonnez au malheureux qui pouvait en être l’arbitre d’avoir si mal reconnu vos bienfaits ; mais, croyez, mon cher oncle, que je n’aurai jamais le tort de les oublier, et qu’au milieu des dangers auxquels je vais livrer ma vie, je saurai la défendre ou la perdre en méritant encore le nom de votre fils.

» J’ai l’honneur, etc. »

Plus bas on lisait :

« Adieu Léonie, consolez ma mère. »


— Brave jeune homme, s’écria mon père, oui, tu seras mon fils, je veux te rendre en bonheur tout celui que m’assure ta noble conduite, je vais en faire le serment à ta mère.

En finissant ces mots, il nous quitta et revint bientôt accompagné de madame de Nelfort.

Je ne saurais exprimer avec quelle touchante sensibilité cette excellente amie chercha à nous rassurer sur la crainte de la voir affligée de notre bonheur ; mais elle n’y parvint pas complétement ; l’expression des plus vifs regrets se peignait sur sa physionomie.

Fière de l’action généreuse d’Alfred envers nous, elle aurait voulu pouvoir l’imiter en sacrifiant de bonne grâce les intérêts de son fils à ceux de notre amour ; mais on voyait que sa faiblesse maternelle se refusait à cet excès de désintéressement ; cependant elle nous disait en essuyant ses larmes :

— Ne me plaignez plus, mes enfants ; je perds à la vérité ma plus douce espérance, mais elle n’était pas fondée, et je suis forcée de convenir que mon frère avait raison.

— Ah ! madame interrompit Edmond, je sens que vous me haïrez.

— Vous haïr ! vous qui n’avez pas craint d’exposer votre vie pour la sienne, vous qui lui sacrifiiez jusqu’à l’amour de Léonie ! ah ! mon cher Edmond, ne me jugez pas si mal.

— Dans tout ceci, dit mon père, il n’y a vraiment que moi de coupable, et je m’accuse d’avoir conspiré de toute ma puissance pour notre félicité commune ; il est vrai que j’avais pour complices l’infidélité d’un étourdi, la constance d’un amant passionné, une imagination de seize ans, et le temps.

— Quoi ! mon père, dis-je en souriant, vous aviez formé le projet ?…

— Oui, reprit-il, j’ai conçu le projet téméraire d’unir un jour ma fille au fils de mon ami, malgré le refus positif que mademoiselle de Montbreuse avait fait au roi d’épouser M. de Clarencey ; mais je vous proteste, ajouta-t-il en regardant Edmond, que cette résolution fut un secret pour tout le monde, et le serait encore, si vous ne m’aviez tous deux aussi bien deviné.

Ma tante voulut savoir ce qui avait décidé son fils à courir sur les traces d’Edmond, et c’est alors que j’appris qu’un des gens de M. de Montbreuse ayant averti la femme de chambre de la baronne de Ravenay de l’ordre que M. de Clarencey venait de donner pour qu’on lui tînt ses chevaux prêts à quatre heures du matin, celle-ci en prévint sa maîtresse.

Sur cet avis, madame de Ravenay se rend chez son neveu, elle le voit disposant tout pour son départ, c’est en vain qu’elle le conjure d’attendre au moins que sa blessure soit guérie pour se mettre en route. Edmond proteste qu’il ne peut rester un moment de plus dans le même lieu où Léonie va jurer de vivre pour Alfred, et il s’échappe malgré les instances et les pleurs de sa malheureuse tante.

À son réveil, Alfred apprend le départ précipité de son ami ; il en vient demander la cause à madame de Ravenay, et la trouve baignée de larmes.

Quelques mots échappés à sa douleur confirment, dans l’esprit d’Alfred, des soupçons que la veille avait vus naître ; il veut se convaincre et part sans délai pour rejoindre Edmond. Il apprend à six lieues de Montbreuse que le comte de Clarencey vient de s’arrêter dans la maison de poste pour y attendre sa voiture.

Alfred demande à lui parler, et, sans permettre qu’on l’annonce, il entre subitement dans la chambre où se trouvait M. de Clarencey. À sa vue, Edmond jette un cri de surprise. Une lettre tombe de ses mains ; Alfred reconnaît l’écriture de Léonie, s’en saisit et dit d’une voix étouffée.

— Ne me trompez plus Edmond, je sais tout.

À ces mots, Edmond interdit n’ose pas lui arracher sa lettre, mais il se lève en jurant à son ami de s’exiler à jamais des lieux qu’habitera Léonie. Alfred ne le laisse pas achever ce serment et ne lui demande que celui de rendre Léonie heureuse.

Après de longs débats dictés par la plus noble générosité, le bonheur de Léonie l’emporte sur toutes les autres considérations. Edmond obéit et cède sa voiture à Alfred qui part pour Paris, presque aussi content d’avoir recouvré sa liberté par une bonne action, qu’Emond l’était de la seule idée de revoir Léonie.