Léonie de Montbreuse/37

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 293-296).


XXXVII


Le surlendemain de cet heureux jour, mon père se rendit avec Edmond à Versailles. Le roi l’accueillit avec la bonté qu’il lui témoignait toujours, et daigna même lui promettre qu’il engagerait la reine à donner à la comtesse de Clarencey la place de dame du palais, qui était vacante par la retraite de la duchesse de***.

M. de Montbreuse ne devait rester que huit jours à Paris, mais une affaire importante l’y retint plus longtemps.

Cette absence me valut des lettres bien tendres, et je mets ce noviciat de bonheur au nombre des époques les plus heureuses de ma vie. Celle qui devait voir accomplir le vœu de mon père arriva enfin ; je reçus la main d’Edmond au pied de l’autel élevé au souvenir de ma mère, et je crus l’avoir pour témoin de mes serments.

Après la cérémonie, mon père nous persuada qu’il fallait profiter d’une aussi belle matinée pour faire une promenade en calèche, et il donna l’ordre de nous conduire à Champfleury.

— À Champfleury ! dit ma tante d’un air étonné : ah ! pourquoi nous mener de ce côté ? on dit le château saisi par les créanciers de madame d’Aimery, et les jardins dévastés.

— Je ne suis pas fâché, reprit mon père en souriant de voir comment le ciel fait justice des biens de madame d’Aimery. Au reste, on la dit assez malheureuse pour que je n’ose plus en parler.

En entrant dans les cours du château nous remarquâmes un grand nombre d’ouvriers occupés à rétablir des objets d’embellissement, et mon père demanda à l’un d’eux si le château était vendu. On lui répondit qu’on attendait ce matin même le nouveau propriétaire.

Dans le moment où nous descendions de voiture, il arriva un concierge dont je crus reconnaître la livrée. M. de Montbreuse demanda la permission de voir le château, mais le concierge répondit qu’il avait des ordres pour n’y laisser entrer que la marquise de Nelfort.

— Ah ! celui-là est plaisant, s’écria ma tante ; vous vous trompez, mon ami, il n’y a pas de raison pour qu’on me reçoive ici mieux que personne.

— Si madame veut se donner la peine de lire, dit le concierge en remettant un papier à ma tante, elle verra que l’ordre est positif.

Madame de Nelfort lut :

« La terre de Champfleury venant d’être adjugée à M. le marquis de Nelfort, le concierge du château n’en permettra l’entrée qu’à madame la marquise sa mère. »

À ce peu de mots, ma tante reconnut la générosité de son frère et l’embrassa tendrement.

Les portes du château s’ouvrirent et nous y trouvâmes un déjeuner préparé dans le logement le plus agréable.

C’est ici qu’Alfred nous recevra, dit mon père, quand il aura assez vu le monde pour apprécier les charmes de la retraite.

— Comme il est capable, reprit ma tante en souriant, de nous faire attendre ce moment un peu de temps encore, permettez que je le remplace en faisant les honneurs de sa maison, et promettez-moi de revenir ici chaque année célébrer l’anniversaire de ce beau jour.

— Ce n’est pas moi qui manquerai au rendez-vous, dit Edmond en me baisant la main, et je consacre dès à présent ce jour à la reconnaissance.

— C’est en faire hommage à mon père, répondis-je.

— Mon enfant, je l’accepterai cet hommage, reprit mon père, si vous revenez dans un an me prouver que de tous les moyens d’arriver au bonheur, le plus sûr est celui que choisit la prévoyante tendresse d’un père.


FIN