Léonie de Montbreuse/14

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 74-82).


XIV


Trois jours après le départ de madame de Nelfort, nous apprîmes qu’elle était arrivée à S***, au moment où les chirurgiens venaient de déclarer qu’Alfred était hors de danger, mais que ses blessures étant près de la poitrine, la moindre imprudence pourrait lui funeste, et que sa convalescence serait longue. Cette bonne nouvelle arriva le même jour où ma fièvre commençait à diminuer, peu de temps après elle me quitta tout à fait ; je me rétablis, et, loin de me plaindre, je remerciai le ciel de m’avoir accablée d’une maladie sans laquelle je n’aurais jamais su à quel point j’étais chérie de mon père.

Eugénie ne m’avait point abandonnée pendant mes souffrances, mon père avait obtenu de la supérieure de son couvent, la permission de la faire sortir souvent pour venir me tenir compagnie, et j’éprouvais toujours un nouveau plaisir à l’entretenir des intérêts de mon cœur. De quel charme les femmes se privent en rendant l’amitié presque impossible entre elles ! Je mets au nombre des moments les plus heureux de ma vie ceux que j’ai passés près de cette bonne Eugénie qui, loin d’envier mes succès, en était fière, et dont le cœur partageait si bien tous mes sentiments ; il est vrai qu’Eugénie, assez jolie pour plaire, assez aimable pour intéresser, n’avait, ni l’ambition, ni les moyens de briller avec éclat dans le monde. Douée de plus de force d’esprit, de vraie philosophie que n’en ont ordinairement les femmes, elle était inaccessible à toutes les petitesses de la vanité et n’entendait rien à la coquetterie. Peu susceptible d’éprouver un sentiment romanesque, elle était d’une indulgence parfaite pour toutes les fautes qu’entraîne une passion exaltée, et cette qualité si souvent ignorée des personnes qui, par caractère, sont à l’abri de l’égarement, peut donner une idée de la supériorité de sa raison, de son esprit et de sa bonté. Son père, en mourant, l’avait promise au fils d’un de ses amis dont tous les avantages consistaient en une grande fortune. Eugénie aurait pu se soustraire sans beaucoup de peine à cet ordre paternel, mais son respect pour le dernier vœu de son père lui ôtait tout projet de résistance. Résignée d’avance aux sacrifices des plaisirs les plus doux de la vie, elle se consacrait tout entière à ceux de l’amitié, et c’est à cette circonstance particulière que j’ai dû le bonheur de posséder le bien le plus précieux, le plus rare du monde, une véritable amie.

Depuis que mes forces commençaient à revenir, mon père nous conduisait presque tous les matins au bois de Boulogne. Un jour que je voulais prolonger notre promenade, il me dit qu’une affaire importante l’obligeait à se rendre avant trois heures, chez un de ses amis ; nous remontâmes en voiture, et, pendant qu’il offrait la main à Eugénie, je le vis donner mystérieusement à ses gens, un ordre que je ne pus entendre. Peu de temps après, nous entrâmes dans la cour de l’hôtel de Nelfort, je jetai aussitôt les yeux sur mon père, je le vis sourire de ma surprise et je devinai le retour de ma tante. Tremblante d’émotion, appuyée sur le bras d’Eugénie, je me laissai conduire sans dire un mot jusqu’à l’appartement où nous trouvâmes madame de Nelfort occupée à retenir son fils qui voulait, à toute force, se lever de son fauteuil pour venir au-devant de nous, malgré sa faiblesse et le danger de rouvrir ses blessures. La pâleur de son visage et la joie qui brillait dans ses yeux formaient un contraste qui donnait à sa physionomie l’air du délire. Dès que mon père l’aperçut, il courut à lui et l’embrassa tendrement comme pour s’excuser de n’avoir pas reçu ses adieux, de n’avoir pas prévu en les refusant qu’il était possible qu’un malheur les séparât pour toujours, et qu’alors Alfred emporterait au tombeau le souvenir de son ressentiment sans y mêler celui de sa tendresse.

Ce moment fut entièrement consacré au bonheur de se revoir et au récit des exploits et des souffrances d’Alfred. Ma tante ne se lassait point de raconter des détails si intéressants pour son amour maternel ; mais, tout en l’écoutant attentivement, mes yeux se portaient souvent sur son fils qui, n’osant point l’interrompre et voulant me parler, portait à ses lèvres l’anneau qu’il tenait de moi. Combien j’étais heureuse alors ! Il me semblait impossible que mon père ne fût pas touché de notre émotion, et qu’il ne fût pas surtout bien convaincu qu’en s’opposant plus longtemps à nos vœux, il nous affligerait sans triompher de notre constance. En effet, je devinai assez juste ; après avoir entendu répéter dix fois à ma tante les détails de l’affaire où son fils avait été blessé, et ceux de la cure miraculeuse du chirurgien qui l’avait guéri, M. de Montbreuse, prenant affectueusement sa main, lui dit :

— Vos chagrins méritent bien des consolations, ma chère sœur, et je rends grâces au ciel de m’avoir choisi pour vous les offrir. Je ne serai plus un obstacle à la félicité de tant d’êtres chéris, Alfred deviendra l’époux de Léonie ; mais je demande à tous deux un petit sacrifice que j’espère obtenir sans peine de leur tendresse pour moi.

— Ah ! mon oncle, interrompit Alfred en se précipitant dans les bras de mon père, disposez de moi, de ma vie, je m’engage à tout pour devenir votre fils.

Ce mouvement d’une reconnaissance si exaltée, ce nom de fils prononcé avec tant d’amour, avaient visiblement attendri M. de Montbreuse. Il se retourna de mon côté, et me vit les larmes aux yeux ; je ne sais trop pourquoi je pleurais, car j’avais réellement plus de joie dans l’âme que de cette émotion tendre qui provoque les larmes, mais j’étais troublée. Ce mot de mariage déconcerte si facilement une jeune personne ! Mon père interpréta mon trouble comme il le devait, et se félicita d’une résolution qui lui avait tant coûté. Nous le pressâmes de nous dire ce qu’il exigeait de nous, et voici ce qu’il nous déclara :

— Je fixe votre mariage à l’hiver prochain. Je vois à la mine que fait Alfred combien cette première condition lui déplaît, mais ce n’est pas tout, nous passerons ces huit mois de délai au château de Montbreuse, j’obtiendrai du ministre un congé pour Alfred dont la santé ne peut de quelque temps lui permettre de reprendre son service. Nous partirons cette semaine avec ma sœur et lui, mais j’exige que, pendant toute cette saison, nous vivions dans la plus parfaite solitude ; pas le moindre petit voyage à Paris, ni à M*** où les officiers de la garnison mènent une vie scandaleuse, point de visites de voisinage, point de fêtes ; enfin, la vie la plus calme et la plus retirée. C’est là, ma chère Léonie, qu’auprès de moi et sous les yeux d’une tante qui bientôt sera votre mère, vous pourrez juger de la solidité de vos sentiments et de ceux que vous inspirez. La promenade, la musique et l’étude rempliront les moments qu’il faut toujours consacrer à l’occupation quand on veut échapper à l’ennui et se retrouver en société avec plus de plaisir. Vous pouvez compter sur moi pour chercher à réunir tous ceux qui tiennent à la vie de château. Le séjour de Montbreuse est par lui-même fort agréable ; de douloureux souvenirs m’en ont longtemps éloigné, vous me les ferez oublier, mes enfants, si je vois ces mêmes lieux témoins de votre bonheur, et si vous m’y donnez l’assurance que rien ne saurait l’altérer.

Ces conditions me parurent fort douces ; l’idée de vivre agréablement auprès des objets de toutes mes affections, et de me disposer ainsi au moment qui devait combler ma félicité, charmait mon imagination. Alfred, dont le caractère était particulièrement impatient, n’osa pas témoigner l’humeur que lui causait ce délai, mais, s’il n’en disait rien, ses yeux n’en faisaient pas mystère. Ma tante, craignant quelques réflexions déplacées de la part de son fils, s’empressa de répondre pour lui, qu’il serait trop heureux de souscrire à des conditions aussi peu sévères, et qu’elle se rendait caution de sa parfaite soumission. D’après cette assurance, on ne s’occupa plus que des arrangements de départ ; il fut fixé au surlendemain. En se levant pour sortir, mon père me conduisit auprès d’Alfred, lui présenta ma main qu’il baisa tendrement, et lui dit :

— Tu sais combien j’aime ma Léonie, mon fils, songe à la mériter.