Léonie de Montbreuse/15

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 82-85).


XV


De retour chez moi, je passai la nuit entière à causer avec Eugénie des événements de la journée et de ma destinée future. Elle me félicita sincèrement sur le bonheur dont j’allais jouir, mais elle convint avec moi que, tout en satisfaisant à mes vœux, mon père semblait éprouver une tristesse insurmontable ; la nécessité de renoncer à un mariage qui eût flatté davantage son ambition nous parut la seule cause de ce chagrin, et bientôt nous n’y pensâmes plus.

Eugénie ne pouvant me suivre à Montbreuse, je lui promis de lui écrire exactement, et d’avoir toujours en elle la confiance qu’elle méritait à tant de titres. Le regret de la quitter fut le seul chagrin qui troubla la joie que m’inspirait le voyage ; il dura deux jours, pendant lesquels la gaieté d’Alfred prit un tel ascendant sur la gravité de mon père qu’il finit par se prêter de la meilleure grâce à toutes ses folies.

L’aspect des avenues du château changea tout à coup cette disposition. M. de Montbreuse prit un air sombre, ma tante se retourna pour cacher les larmes qui s’échappaient de ses yeux, Alfred devint silencieux ; tout m’avertit que j’approchais du tombeau de ma mère, et la plus profonde mélancolie s’empara de mon âme. Je me rappelai la confidence d’Étienne, les regrets de Suzette et mille souvenirs de mon enfance qui se rattachaient à cette mère tant regrettée ; je devinai ce qui devait se passer dans le cœur de mon père, et quand la voiture s’arrêta, je me jetai dans ses bras, fondant en larmes. Il me serra tendrement contre son sein et descendit, sans me dire un seul mot, pour répondre à l’accueil des bons paysans qui étaient venus à sa rencontre et s’empressaient de lui témoigner combien ils étaient heureux de son retour. Au milieu de cette foule, j’eus bientôt reconnu Suzette ; un joli visage, une taille élégante, une mise aussi soignée que simple, la rendaient facile à distinguer de ses compagnes, aussi le fut-elle bientôt d’Alfred qui s’écria assez militairement :

— Ah ! la jolie petite personne !

Cette exclamation me déplut ; je trouvais son admiration juste, mais son enthousiasme me choqua.

J’avais reconnu cette même inflexion de voix dont il s’était servi souvent pour me dire : Ma cousine est charmante, » et, dès ce moment, je ne me trouvai plus flattée de ses éloges.

Dans ma simplicité, je croyais alors qu’un homme bien amoureux ne pouvait parler avec chaleur d’aucune autre beauté que de celle de l’objet de son amour, mais l’expérience m’a prouvé, depuis, que les femmes étaient bien plus susceptibles d’un sentiment exclusif ; l’amant le plus passionné pour sa maîtresse n’en est pas moins sensible aux charmes de toutes les jolies femmes, tandis que celle qui aime ne voit que son amant.