Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome I/04

Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (1p. 31-41).

LE DOCTEUR L’INDIENNE



Il y a plus de quarante ans, nous quittions le toit paternel pour faire une courte promenade dans quelques-unes de ces belles paroisses du comté de l’Islet qui bordent le majestueux Saint-Laurent. Nous étions alors en vacances ; tous ceux qui ont passé sur les bancs d’un séminaire ou d’un collège savent que les écoliers consacrent consciencieusement au plaisir ces quelques jours de repos et de loisir. Promenades, parties de chasse et de pêche, visites aux parents et aux amis, en un mot tous les amusements sont employés pour améliorer la santé délabrée du jeune étudiant. Les parents mettent le plus grand empressement à satisfaire les moindres désirs de leurs enfants, qui méritent certainement qu’on leur procure un peu de récréation après une année des plus rudes labeurs.

Donc, un beau matin du mois d’août, nous partons quatre écoliers dans une calèche aux ailes jaunes et traînée par un vieux cheval qui parcourait infailliblement quatorze lieues en quinze jours.

Nous nous acheminons vers Saint-Jean-Port-Joli d’un pas tranquille et lent comme les rois fainéants dans les rues de Paris, avec cette différence que nous sommes transportés par un cheval, tandis que les monarques se payaient le luxe de se faire voiturer par quatre bœufs. C’était plus poétique, n’est-ce pas ?

Pourtant, sous le rapport de la poésie, nous n’avons rien à envier à ces riches et à ces puissants de la terre. Le panorama qui se déroule devant nos regards est splendide. Nous venons de quitter la charmante paroisse de Sainte-Anne avec son superbe collège et ses élégantes maisonnettes, pour entrer dans le « Domaine », — c’est ainsi qu’on désigne le rang qui longe la grande anse de Saint-Roch des Aulnaies, depuis le moulin de feu M. Dupuis, ancien député, jusqu’au village. À notre gauche, nous voyons la paroisse de Sainte-Louise, qui, par l’effet de la perspective, semble s’adosser au liane des Alléghanys, dont les cimes, toujours verdoyantes, se perdent dans la nue. Devant nous, nous avons l’église et le village de Saint-Roch, qui se mirent, dans les eaux limpides du fleuve géant. À notre droite, le Saint-Laurent, que sillonnent des centaines d’embarcations, s’étend à perte de vue ; plus loin, l’Île-aux-Coudres, qui se dresse comme une élégante corbeille de verdure et de fleurs, et ferme pour ainsi dire l’entrée de la baie Saint-Paul. Cette île nous rappelle un souvenir bien cher aux Canadiens français : l’arrivée de l’intrépide découvreur du Canada, le courageux marin de Saint-Malo, l’illustre Jacques Cartier. Plus loin encore s’élèvent les paroisses des Éboulements et de la baie Saint-Paul, si recherchées des touristes pendant la saison des chaleurs. Au fond ou au sommet du tableau, surgissent les magnifiques chaînes de montagnes appelées Laurentides, dont les énormes assises se baignent dans les eaux du Saint-Laurent.

Après avoir contourné la pointe Saint-Roch, la vue rencontre les Piliers, rocher escarpé sur lequel s’élève un phare lumineux qui guide le nautonnier au milieu des ténèbres et de la tempête. Du même coup d’œil, nous admirons un charmant groupe d’îles, qui attirent l’attention de l’étranger par leur aspect sauvage et pittoresque ; nous voulons parler de l’Ile-aux-Oies, de l’Ile-aux-Grues, etc.

Comme on peut facilement en juger, nous sommes de vrais écoliers dont la curiosité est sans cesse excitée par les beautés qui nous entourent ; il nous faut tout voir et tout contempler. Aussi nous avons bien le temps, avec notre vieille bourrique, qui sue déjà sang et eau, bien qu’elle n’ait pas encore fait un pas de course. Tout de même nous avançons toujours. Et puis, nous sommes heureux : nous éprouvons de douces et pures jouissances, nous respirons à l’aise, nos forces se retrempent, notre imagination s’échauffe et s’enflamme, notre intelligence se développe en présence des merveilles de la nature, le but de notre voyage enfin est atteint.

Cependant notre voyage n’est pas encore terminé, il nous faut visiter cette paroisse qu’on appelle à si juste titre Saint-Jean-Port-Joli. Oui, c’est vraiment un joli port, et le parrain qui l’a ainsi baptisé mérite nos plus sincères félicitations ; car il est impossible de redire ici toutes les beautés, tous les charmes, tous les sites enchanteurs qui s’offrent à nos regards quand nous entrons dans cette riche paroisse. La nature s’est plu à verser ses trésors les plus précieux en ces parages pour en faire un véritable paradis terrestre. Tous les voyageurs qui visitent Saint-Jean-Port-Joli pour la première fois éprouvent les mêmes impressions, les mêmes émotions que nous avons ressenties nous-mêmes en cette circonstance. Mais trêve à l’admiration, et continuons notre promenade, nous allions dire notre course, avec notre cavale.

À peine avons-nous fait quelques pas, qu’un de nos compagnons de classe s’écrie ;

« Ah ! regardez à gauche ; nous voyons l’emplacement qu’occupa la demeure d’un célèbre meurtrier, d’un assassin qui a, pendant assez longtemps, semé la terreur et l’épouvante parmi les paisibles habitants de cette délicieuse retraite. »

Cette exclamation subite nous arrache de nos méditations poétiques et nous glace d’effroi. Il nous semble voir le meurtrier devant nous et nous crier ; « La bourse ou la vie ! » Cependant cette frayeur, bien naturelle aux jeunes gens, disparaît bientôt pour faire place à notre sang-froid habituel. « Mais dis donc, l’ami, de qui veux-tu parler ?

— Vous vous rappelez sans doute le fameux docteur l’Indienne et sa misérable fin, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, répondons-nous en chœur.

— Eh bien ! c’est là qu’il demeurait, continua-t-il en nous montrant du doigt l’endroit désigné.

— Tu nous ferais grand plaisir, si tu nous racontais l’histoire du docteur l’Indienne ; car nous avons entendu citer son nom bien souvent et même nos grand’mères nous menaçaient des foudres du fameux docteur lorsque nous étions trop dissipés dans notre bas âge. Mais nous ne connaissons qu’imparfaitement la vie de ce véritable bandit.

— Je vais essayer de satisfaire votre curiosité, sans entrer néanmoins dans tous les détails d’une carrière aussi tristement remplie. Je me contenterai de vous narrer aussi brièvement que possible le dernier meurtre qu’il a commis et qui a comblé la mesure de ses iniquités.

— Commence ; nous t’écoutons.

— Le docteur l’Indienne, — ainsi nommé parce qu’il portait presque continuellement une robe d’indienne, — vivait seul dans sa sombre demeure et jouissait d’une bien mauvaise réputation parmi les habitants de Saint-Jean, qui tous le redoutaient et fuyaient son contact comme on fuit un pestiféré ou un lépreux. Un soir, un de ces colporteurs qu’on rencontrait à la campagne, il y a quelques années, entra chez le docteur et lui demanda l’hospitalité. Guillemette, — c’était le nom du marchand ambulant, — était loin de se douter que sa dernière heure allait bientôt sonner. En pénétrant dans l’antre du bandit, il mettait pour ainsi dire un pied dans l’éternité.

« Le docteur acquiesça avec empressement à la demande du colporteur, et, pour le soulager de sa longue course de la journée, il lui offrit un verre de rhum de la Jamaïque. Guillemette but donc à la santé docteur, — boire à la santé d’un autre, ça fait tant de bien ! — mais en même temps que l’alcool, il avala un narcotique puissant que le docteur avait mis dans le verre lorsqu’il alla quérir le rhum dans son cabinet. Le colporteur se coucha quelques instants plus tard et dormit du plus profond sommeil.

« Pendant la nuit, à cette heure où la nature entière semble se reposer, le docteur l’Indienne se lève, prend une bougie et, armé d’un lourd marteau, se dirige vers le lit de Guillemette. Il contemple un moment le visage calme et souriant de celui qu’il allait bientôt assommer. C’est le démon de l’or seul qui pousse ce monstre à tremper ses mains dans le sang de son semblable.

« Le docteur l’Indienne hésite alors ; on dirait qu’il a peur ; c’est peut-être l’ombre de Caïn qui voltige devant ses yeux et arrête son bras meurtrier.

Il lui offrit un verre de rhum. Mais non, il n’en est rien ; cette hésitation ne dure qu’une seconde. Aussi prompt que l’éclair, il lève son énorme marteau, qui retombe ensuite avec une rapidité étonnante et s’enfonce dans le front de Guillemette. Ce dernier n’est pas mort ; d’un bon il est sur pieds et empoigne l’assassin avec l’énergie du désespoir.

« Il s’ensuit une lutte terrible entre le bourreau et la victime ; l’obscurité de la nuit, — la bougie s’était éteinte dans la mêlée, — ajoute encore à l’horreur de la scène.

« Le docteur, redoublant d’efforts, se débarrasse de l’étreinte du jeune homme, lui assène un nouveau coup de marteau sur la tête et l’étend raide mort à ses pieds. Le nouveau Caïn avait tué son frère Abel.

« Sans perdre de temps, le monstre à figure humaine charge le cadavre sur ses épaules et le transporte sur le bord du fleuve. Une chaloupe qui se trouvait là reçoit le corps de Guillemette, et le meurtrier, muni d’un aviron, dirige l’embarcation à quelques arpents du rivage. Là, il s’arrête ; il soulève le corps de Guillemette et le lance dans l’onde bouillonnante. Les flots s’entr’ouvrent, et Guillemette disparaît au milieu du gouffre béant. Le crime est consommé.

« Le docteur retourne à son gîte, lave les taches de sang qui recouvrent le parquet de la chambre où reposait Guillemette une heure auparavant, place dans un lieu sûr tous les effets qui avaient appartenu à la victime, et s’étend nonchalamment sur son lit avec la satisfaction d’un homme qui a fait le bien toute sa vie.

« Pendant que le meurtrier se livre encore aux douceurs du sommeil, la plus grande excitation règne dans le village. Toute la population est plongée dans la consternation : elle vient d’apprendre qu’un crime horrible a été commis dans la paroisse, mais sans savoir encore en quel endroit. Une femme s’étant levée de grand matin s’était rendue à la pêche pour profiter de la basse marée. Mais elle en était revenue en criant : « Il y a un cadavre dans notre pêche. » Les villageois accourent à ses cris et trouvent le malheureux Guillemette, que les flots ont rejeté sur le rivage. Ils se rappellent tous avoir vu le défunt, le jour précédent, parcourir la paroisse de Saint-Jean-Port-Joli. Quelques-uns d’entre eux l’ont vu même entrer chez le docteur l’Indienne à la tombée de la nuit. Il n’y a plus de doute, c’est le docteur qui l’a tué pour s’emparer de son argent.

« La justice est informée du crime ; elle fait des recherches, et la culpabilité du docteur est prouvée. Le sang d’Abel criait vengeance. Aussi, quelques semaines plus tard, le célèbre docteur l’Indienne montait sur l’échafaud pour subir le châtiment de ses nombreux forfaits. Le meurtrier, si ma mémoire est fidèle, fut exécuté à Québec, devant l’ancienne prison, en compagnie de trois autres grands criminels.

« Voilà, autant que je puis me le rappeler, dit le narrateur en terminant, le récit du dernier crime de cet homme tristement célèbre, dont le souvenir est encore vivace dans toutes les paroisses du comté de l’Islet[1]. »



  1. Le Soleil a publié, il y a quelque temps, une notice sur ce personnage de célèbre mémoire. On peut y ajouter ce qui suit ; j’étais présent à sa mort sur la potence :

    Quand on l’a fait prisonnier, on l’a attaché à une cloison dans sa maison. On avait percé des trous dans cette cloison ; ses pieds et ses mains étaient attachés avec de fortes cordes. Il se déclarait innocent du crime dont on l’accusait ; il se comparait « humblement » semblable à Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié.

    Sur la potence, il portail sa robe d’indienne avec un bonnet blanc sur la tête.

    Il a fait un discours ; il a avoué sou crime et s’est recommandé aux prières des spectateurs, qui ont été fortement impressionnés. Avant de venir à Saint-Jean-Port-Joli, le docteur avait résidé à l’Île-aux-Coudres, où il a possédé une terre, qu’il confiait à un fermier… Il en a fait mourir deux.

    À cette époque, M. Asselin était curé de l’Île-aux-Coudres ; le docteur était son grand ami. Le curé avait établi dans son église le premier chemin de la croix du pays ; et le docteur faisait l’exercice du chemin de la croix tous les dimanches.

    Qui sait si cet exercice de piété n’a pas attiré la miséricorde de Dieu sur les derniers instants de sa vie ?

    Sa vie a été criminelle, mais sa mort a été consolante. La foule a été vivement impressionnée par ses dernières paroles.

    Un témoin de la scène.