Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome I/03

Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (1p. 19-30).

LE CAP MARTIN



C’était en 1854. Quatre étudiants, qui ont joué plus tard un rôle assez marquant dans l’histoire de notre jeune pays, étaient nonchalamment assis sur le versant septentrional du cap Martin, à l’ombre d’une touffe d’arbres toujours verdoyants, et causaient gaiement des examens qu’ils avaient subis à la fin de l’année scolaire, tout en dégustant un goûter délicieux qu’ils avaient eux-mêmes apprêté.

Le cap Martin ! Qui n’a entendu parler de ce lieu enchanteur situé à environ un mille et demi à l’ouest du collège Sainte-Anne, sur le bord du Saint-Laurent, de ces parages si chers à tous les jeunes gens qui font leurs études dans cette admirable institution, de ce petit paradis terrestre si recherché pour les bains, les parties de pêche, les pique-niques et les amusements de tous genres ? Le cap Martin ! Comme ce nom retentit agréablement à l’oreille de l’écolier le matin d’un grand congé, lorsque le premier maître de salle annonce que la communauté ira passer la journée sur cette charmante colline. Mais trêve à nos souvenirs de collège et revenons à nos… nous allions dire moutons ! à nos quatre étudiants, qui venaient de terminer leur cours classique ; c’étaient donc, en langage scolaire, quatre physiciens ou finissants, de grands sires, quoi !

Le repas était servi sur l’herbe ; chaque convive était étendu à la mode des anciens Romains couchés sur leurs divans. L’air pur et frais qu’on respire continuellement en cet endroit aiguisait l’appétit. Aussi, il était amusant de voir disparaître les mets succulents de la table champêtre au cliquetis du couteau et… du pouce et de l’index ; dans cette collation, la fourchette brillait par son absence. L’eau remplaçait le vin, et certes cette boisson est toujours la plus naturelle. Nos joyeux dîneurs étaient arrivés à la partie la plus alléchante du menu : le dessert, qui se composait uniquement de tranches dorées. De notre temps, tous les élèves, du plus petit au plus grand, connaissaient la manière de faire des tranches dorées. C’était la première leçon de cuisine, — si nous en exceptons toutefois le hachis, — que nous apprenions en faisant nos excursions au Lac à Bourgelas, à la Montagne à Bouthot, au Bras, à la Montagne Ronde, etc. Ce n’est pas difficile, il faut l’avouer ; nous prenons des tranches de pain et nous les faisons rôtir dans un mélange de lait, d’œufs et de sucre. Et puis voilà ; le mets est préparé.

Les tranches dorées confectionnées par les quatre étudiants étaient menacées d’un bien triste sort, lorsque la collation fut interrompue par l’arrivée inattendue d’un respectable vieillard, qui fit tout à coup son apparition au milieu de l’épais feuillage, en s’écriant :

« Ah ! mes brigands, je vous prends en flagrant délit. Non contents d’avoir dévalisé mes nids de poules en descendant ici, vous avez ravagé mon joli bocage pour faire bouillir la marmite, et vous vous régalez maintenant comme des princes. »

On aurait dit alors que les finissants étaient mus par la vapeur ou par l’électricité ; car, aussi prompts que l’éclair, ils sont debout, frappent des mains, lancent leurs casquettes en l’air et font retentir la montagne de leurs exclamations :

« Vive le père Martin ! Hourra pour le père Martin ! »

Oui, c’était bien le père Martin qui arrivait, un cultivateur âgé de plus de quatre-vingts ans, au port noble et fier, comme dirait le rhétoricien, au regard vif et sympathique ; un vétéran de 1812 qui avait combattu aux côtés du héros de Châteauguay ; un de ces patriarches vénérables et respectés que nous rencontrons encore si souvent dans nos heureuses campagnes ; un de ces Canadiens français enfin, qui n’ont jamais oublié leur noble devise : Religion et Patrie.

« Hourra ! tant que vous voudrez, reprit le père Martin après le bienveillant accueil que lui faisaient les écoliers ; mais cela n’empêche pas que vous ne mangiez mes œufs et que vous ne brûliez mon bois.

— Pardon, pardon, père Martin, s’écrièrent en chœur les étudiants, nous n’avons pas cet honneur-là. Nous avons acheté nos œufs chez M. Valence Garon, au village. Quant au bois, c’est du bois que nous avons ramassé sur la plage, au milieu des cailloux, au risque de nous casser mille fois le cou en sautant d’un précipice à l’autre. Tenez, père Martin, venez goûter nos tranches dorées, et ne pensez plus aux petites fredaines dont vous nous accusez.

— Des tranches dorées ! C’est bien ; j’accepte votre invitation. Ce que je mangerai sera autant d’ôté sur votre conscience ; car ces tranches sont préparées avec mes œufs et mon bois.

— Quelle triste opinion vous avez des étudiants. Vous les prenez donc tous pour des voleurs ?

— Oh ! non ; mais ce sont de petits faiseurs de tours. Et quand on est enfant, voyez-vous, on ne se gêne pas de pénétrer dans le poulailler, le jardin et le verger. La gourmandise est bien forte à cet âge si tendre ; j’en sais quelque chose par expérience.

— Bravo ! père Martin. Vous avez été jeune, vous aussi ; c’est tout dire. Mangeons. »

Il nous semble inutile d’ajouter que l’existence des tranches dorées fut après cela de courte durée. Le repas terminé et après avoir fumé le calumet de la paix avec le père Martin, le doyen des étudiants pria le vieillard de vouloir bien raconter une histoire du bon vieux temps pour récréer ses petits amis, — s’il vous plaît ses grands amis : ce sont des finissants. Le père Martin se rendit avec plaisir à l’invitation ; son répertoire de légendes et de contes était aussi volumineux que l’ouvrage intitulé : Les mille et une nuits. Le narrateur commença donc ainsi son récit, qu’il assura être la pure vérité.

« Mes amis, vous vous rappelez sans doute l’année du grand choléra, cette année où l’épidémie asiatique fit tant de victimes à Québec. Ce fut en 1832. Toute la population était plongée dans la plus grande désolation et désertait la ville en foule pour échapper au terrible fléau. Trois pères de famille, dont les femmes et les enfants reposaient dans leur dernière demeure, au cimetière du Gros-Pin à Charlesbourg, montèrent un soir sur une frêle embarcation et partirent de Québec pour descendre à la Rivière-Ouelle. Une légère brise soufflait alors du sud-ouest, et la lune brillait dans tout son éclat. Le voyage promettait d’être des plus heureux. En effet, la nacelle glissa d’abord, pour ainsi dire, sur la plaine liquide et allait même toucher bientôt au terme de sa course, lorsque, rendus à la Traverse de Saint-Roch des Aulnaies, les nouveaux mariniers sont tout à coup assaillis par une furieuse tempête de vent de nord qui, dans l’espace de quelques minutes, se change en véritable ouragan. Le tonnerre gronde avec un fracas épouvantable ; les éclairs succèdent aux éclairs avec une rapidité vertigineuse ; le firmament présente parfois l’apparence d’un vaste incendie ; la pluie tombe par torrents ; le jour vient de finir et de faire place à une nuit d’horreur et de désespoir ; les vagues moutonnent et déferlent même avec fureur ; la fragile embarcation gémit, bondit, disparaît sous les flots courroucés, rebondit, se tord sous la violence du vent et, à chaque instant, semble devenir la proie des éléments déchaînés. Une bourrasque, plus terrible que les autres, met en pièces l’unique voile ; le mât craque, plie, casse et tombe dans les flots ; le gouvernail est arraché de ses gonds et emporté par une vague. La mort, la pâle mort s’avance avec son cortège de souffrances ; encore quelques instants, et la nacelle, secouée comme le plus petit copeau, sera engloutie dans la profondeur des ondes. Les malheureux nautonniers ont perdu tout espoir de salut et ont tourné leurs regards vers le Ciel, qui seul peut les sauver en faisant un miracle ; ils prient de toute la ferveur de leur âme et demandent pardon à Dieu des péchés dont ils se sont rendus coupables.

« Tout à coup, une vague énorme, aussi haute qu’une montagne, surgit à côté de la chaloupe, l’enveloppe bientôt d’un linceul et l’entraîne dans l’abîme. C’en est fini, l’embarcation est culbutée sens dessus dessous à quelques arpents du Fer à cheval, vis-à-vis de Sainte-Anne, et les malheureux qui la montent disparaissent en poussant ce cri suprême : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Le drame est terminé, et un voile lugubre se dresse devant la scène. Il est alors minuit.

« Le lendemain, vers 3 heures du matin, deux braves habitants de cette paroisse viennent visiter leur pêche que vous voyez en face de vous, près de cette pointe (le narrateur montre du doigt l’endroit désigné). En arrivant au pied du rocher, leurs regards tombent sur une épave ; c’est une chaloupe qui repose sur des cailloux, la quille en l’air. Ils s’approchent de l’embarcation naufragée ; ils la retournent, et, ô surprise ! ils sont en présence d’un noyé qui se tient cramponné à un banc de la nacelle ; de la main gauche, le noyé presse sur sa poitrine le scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel.

« Les deux pêcheurs enlèvent de la chaloupe la malheureuse victime de la tempête de la nuit précédente, et la déposent sur le vaste plateau sur lequel nous sommes assis. L’un d’eux examine attentivement le noyé.

« — Ô miracle, s’écrie-t-il, il n’est pas mort. Non, il respire encore, j’en suis certain. Regarde, dit-il en s’adressant à son compagnon ; le petit miroir que je viens de lui poser près de la bouche s’est couvert de sueur. Cette espèce de rosée est produite sans aucun doute par sa respiration, bien que les mouvements en soient imperceptibles. »

« À l’instant, les pêcheurs se mettent à frictionner le noyé, à le rouler sur un baril et à lui administrer, en un mot, tous les remèdes que suggère l’expérience en pareil cas. Non, il n’est pas mort ; car bientôt le noyé commence à vomir, et le vomissement dure au moins dix minutes ; dans ce moment, les minutes paraissent plus longues que les heures. Quelques secondes s’écoulent encore et sa poitrine se soulève ; le noyé remue un bras et une jambe.

« — Miracle ! miracle ! s’exclament les deux pêcheurs. Il est sauvé ! »

« Aussitôt le prétendu noyé agite l’autre bras et l’autre jambe ; il ouvre les yeux, qu’il promène de tous les côtés, et on l’entend alors murmurer :

« — Mon Dieu ! où suis-je ? »

« Ses sauveurs lui défendent de parler et lui conseillent de rester calme et de contenir les émotions qui l’assiègent :

« — Plus tard vous remercierez le Ciel de vous avoir protégé d’une manière aussi visible. »

« Le noyé obéit, ferme les yeux et dort d’un profond sommeil jusqu’au lever du soleil. Les pêcheurs lui avaient dressé une couche de sapin et l’avaient recouvert de leurs habits d’étoffe du pays.

« À son réveil, le naufragé ressentait encore une grande faiblesse dans tout son être, et tout le corps lui paraissait comme meurtri. Sac à papier ! il ne faut pas vous étonner, mes amis, si cet homme était faible alors après la nuit terrible qu’il venait de passer. Son premier soin en revenant à la vie fut de se jeter à genoux, de remercier la sainte Vierge, qui l’avait arraché à une mort certaine, et de témoigner sa reconnaissance à ses sauveteurs, qui n’avaient rien épargné pour secourir leur semblable. Les pêcheurs lui demandèrent ensuite le récit de l’effroyable tempête qu’il avait essuyée pendant la nuit. Le naufragé exauça leurs vœux et leur raconta ce que vous connaissez déjà. Je me contenterai de vous rapporter la fin de sa narration.

« — Lorsque notre embarcation chavira, — c’est le naufragé qui parle, — mes deux infortunés compagnons de voyage furent emportés par la vague énorme qui nous enveloppait de toutes parts, et ils ne reparurent plus. En constatant l’imminence du danger auquel nous étions sans cesse exposés, je saisis un banc de la chaloupe de la main droite, et je pris mon scapulaire de la main gauche en disant à ma bonne mère Marie : « Ô Vierge immaculée, sauvez-moi du danger. » Ce furent mes dernières paroles ; j’enfonçai dans les flots avec la chaloupe et je perdis connaissance. Vous savez le reste. C’est mon scapulaire qui m’a sauvé ; j’en rendrai éternellement grâces à la glorieuse mère de Dieu. »

Le père Martin avait fini son histoire.

« Mais, père Martin, lui demandèrent les étudiants, connaissez-vous le nom de ce naufragé ?

— Sans doute, répliqua le conteur. C’était mon père. Après avoir été sauvé de la mort comme vous venez de le voir, il prit la résolution de demeurer à la campagne, dans un lieu solitaire, loin du fracas et du tumulte de la ville ; il acheta une terre ; il se truisit une élégante maisonnette que vous pouvez admirer encore à quelques arpents au sud de ce cap ; il se maria en secondes noces, et quand il descendit dans la tombe, il était entouré d’une nombreuse famille, six garçons et six filles. C’est en souvenir et en l’honneur de mon vénérable père que les habitants de la paroisse ont baptisé cette montagne du nom de cap Martin. »

Les ombres commençaient alors à s’allonger dans la plaine. Les quatre étudiants se levèrent, serrèrent affectueusement la main du patriarche et reprirent le chemin du village, en faisant retentir la colline du cri de : « Vive le père Martin ! »