Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 40-48).


VI

L’ATTAQUE DU TRAINEAU

Tous deux, cette nuit-là, trouvèrent un paisible abri sous les baumiers et les sapins épais. Le sol, tapissé de fines aiguilles que la neige n’avait point recouvertes, leur offrit pour s’y étendre son moelleux capiton. Louve Grise pelotonna son corps chaud contre celui de Kazan, en continuant à lécher ses blessures.

Au point du jour, une neige épaisse et veloutée tomba, voilant le paysage autour d’eux, comme d’un rideau. La température s'était radoucie et l'on n'entendait rien, dans l’immense silence, que le volètement des blancs flocons. Toute la journée, Kazan et Louve Grise coururent de compagnie. De temps à autre, Kazan tournait la tête vers la crête qu’il avait franchie l’avant-veille et Louve Grise ne pouvait s’expliquer les sons étrangers qui roulaient dans sa gorge.

Vers le soir, le couple n’ayant rencontré aucun gibier, Kazan ramena Louve Grise au bord du lac, vers les débris du double festin du jour précédent qui pouvaient encore subsister.

Quoique Louve Grise n’eût point fait directement connaissance avec les viandes empoisonnées, avec les appâts savamment disposés par l’homme sur le feuillage des fosses invisibles et traîtresses, et sur les pièges d’acier, l’éternel instinct du Wilderness était dans ses veines et lui enseignait qu’il y avait péril à toucher aux chairs mortes, lorsqu’elles étaient devenues froides.

Kazan, au contraire, était mieux renseigné qu’elle. Il avait côtoyé, avec ses maîtres, maintes vieilles carcasses inoffensives, en même temps qu’il les avait vus disposer leurs pièges et rouler de petites capsules de strychnine dans les boyaux de bêtes mortes, qui servaient d’appât. Une fois, même, il s’était, par mégarde, laissé happer la patte par une trappe et il en avait ressenti l’étreinte cuisante. Mais il savait que nul homme n’était venu ici depuis la veille et il invitait Louve Grise, demeurée sur le bord du lac, à s’aventurer avec lui parmi les gros blocs de glace entassés.[1]

Elle se décida à l’accompagner. Mais elle était dans un tel état d’agitation qu’elle en culbuta lourdement sur le derrière, tandis que Kazan creusait avec ses pattes, dans la neige fraîche, afin d’en extraire les débris du caribou, qui s’y étaient bien conservés. Elle refusa obstinément d’y toucher et Kazan, finalement, ne réussissant pas à la décider, prit peur lui aussi et agit comme elle.

Ils se dirent bien d’autres choses durant les jours et les nuits qui suivirent. Au cours de la troisième nuit, Kazan, lançant son appel, réunit autour de lui la même horde et prit la direction de la chasse. Trois fois il en fut de même durant le mois, avant que la lune décroissante eût quitté les cieux. Et, chaque fois, il y eut une proie. Puis il chassa dans la seule compagnie de Louve Grise, qui était pour lui une société de plus en plus douce, et ils vécurent de lapins blancs.

Quel que fût l’attrait de sa compagne, il arrivait souvent que Kazan montât avec elle sur la crête qui dominait la vaste plaine, dont il ne s’était pas éloigné, et il tentait de lui expliquer tout ce qu’il avait laissé derrière lui. Cet appel du passé était si fort, parfois, qu’il avait grand peine à résister au désir de s'en retourner vers la tente de Thorpe, en entraînant Louve Grise à sa suite.

Puis un événement inattendu se produisit. Comme le couple errait un jour au pied d’un petit chaînon montagneux, Kazan aperçut, sur la pente qui le dominait, quelque chose qui arrêta brusquement les battements de son cœur. Un homme, avec un traîneau et son attelage de chiens, descendait dans leur monde. Le vent, qui était contraire, ne l’avait point averti, ni Louve Grise, et Kazan vit tout à coup un objet qui, sous le soleil, étincelait dans les mains de l'homme. Il n’ignorait point ce qu’était cela, c’est-à-dire l'objet qui crache le feu et le tonnerre, et qui tue. Il donna l’alerte, aussitôt, à Louve Grise et ils filèrent ensemble, à toutes pattes. Mais une détonation retentit et, tandis que Kazan grognait furieusement sa haine à l’objet qui tuait et aux hommes, un sifflement passa au-dessus de sa tête. Puis il y eut une seconde détonation et Louve Grise, cette fois, poussant un glapissement de douleur, s’en alla rouler dans la neige.

Elle se releva aussitôt et, escortée de Kazan, reprit sa course vers l’abri d’un petit bois. Là, elle fit halte afin de lécher son épaule blessée, tandis que Kazan continuait à observer.

L’homme au fusil avait pris leur piste. Il s'arrêta à la place où Louve Grise était tombée et examina la neige. Puis il continua à avancer.


Kazan, de son museau, aida Louve Grise à se remettre sur ses pattes. Ils filèrent rapidement et trouvèrent un refuge plus sûr dans l'épaisse végétation qui bordait les rives du lac. Toute la journée, tandis que Louve Grise était étendue sur la neige, Kazan demeura aux aguets, retournant furtivement en arrière pour observer, et flairant le vent. Mais l’homme avait abandonné.

Le lendemain, Louve Grise boitait. En explorant avec soin tous les replis du terrain, le couple arriva aux restes d’un ancien campement. Les dents de Kazan se découvrirent et il grogna sa haine de l’homme qui, en s’en allant, avait laissé son odeur. Le désir croissait en lui de venger la blessure de Louve Grise. Ses propres blessures, mal fermées, augmentaient son irritation. Le museau au ras du sol, il s’efforçait à découvrir, sous la neige nouvelle, la direction que l’ennemi avait prise. Il en oubliait le fusil.

Trois jours durant, Kazan et Louve Grise, celle-ci en dépit de sa boiterie qui continuait, coururent à l’aventure, droit devant eux, et parcoururent un chemin assez considérable. La nuit du troisième jour, qui était celle où apparaissait le premier quartier de la nouvelle lune, Kazan rencontra une piste fraîche. Si fraîche était-elle qu’il s’arrêta net, aussi soudainement que si une balle l’avait frappé dans sa course. Chaque muscle de son corps se mit à frémir et ses poils se hérissèrent.

C’était la piste de l’homme. Il y avait et les empreintes du traîneau, et celles des pattes des chiens, et celles aussi des raquettes de l’homme, qui allait à pied.

Alors Kazan leva son museau vers les étoiles et de sa gorge jaillit, roulant au loin, parmi le Wilderness, l’appel sauvage et farouche à la horde de ses frères.


Jamais encore cet appel, qu’il répéta à plusieurs reprises, n’avait été aussi infernal et sinistre. Il fut entendu et un premier cri lui répondit, puis un second, puis un troisième, puis d’autres encore. Si bien que Louve Grise s’assit à son tour sur son derrière et mêla sa voix à celle de Kazan.

Et là-bas, sur la neige blanche, l’homme, livide et hagard, fit halte avec ses chiens, pour écouter, tandis qu’une faible voix qui venait du traîneau disait :

— Père, ce sont les loups. Est-ce qu’ils nous poursuivent ?

L’homme se taisait. Il n’était plus jeune. La lune brillait sur sa longue barbe blanche et rendait plus fantomatique sa haute stature. Sur le traîneau était une jeune femme, qui leva la tête, d’une peau d'ours où elle s’appuyait, comme sur un oreiller. Les yeux de la jeune femme s’illuminèrent de la clarté lunaire qu’ils reflétèrent. Elle était pâle, elle aussi. Ses cheveux retombaient sur ses épaules en une tresse épaisse et soyeuse, et, contre sa poitrine, il y avait quelque chose qu’elle pressait.

L’homme, au bout de quelques instants, répondit :

— Es suivent une piste, sans doute celle d'un renne ou d’un caribou.

Il fixa du regard la culasse de son fusil et ajouta :

— Ne t’inquiète pas, Jeannie ! Nous camperons au prochain bouquet d’arbres où nous pourrons trouver assez de bois sec pour établir notre feu. Allons, les chiens ! Remettons-nous en route, les amis ! Ah ! ah ! ah ! ah ! Kouche ! Kouche !

Et le fouet claqua au-dessus de l’attelage. Du paquet que la jeune femme tenait serré sur sa poitrine, sortit un petit cri plaintif, auquel semblèrent répondre les voix dispersées des loups. Kazan, cependant, songeait qu’il allait bientôt pouvoir prendre sa vengeance sur un de ces hommes qui l'avaient si longtemps mis en servage. Il se remit à trotter lentement, cote à côte avec Louve Grise, s’arrêtant seulement, tous les trois ou quatre cents yards, pour renouveler son appel.

Une forme grise et bondissante, qui arrivait par derrière, ne tarda pas à rejoindre le couple. Une autre suivit. Puis deux autres, à droite et à gauche. Et au cri d’appel de Kazan succéda, entre les loups rassemblés, un jacassement varié de voix rauques. La petite troupe s’accrut peu à peu et, à mesure qu’elle devenait plus nombreuse, son allure se faisait plus rapide. Quatre, six, sept, dix, quatorze…

La bande ainsi constituée, qui atteignait l'espace découvert où se trouvait le traîneau et que balayait le vent, était composée de bêtes adultes et fortes. Louve Grise était la plus jeune parmi ces hardis chasseurs et son museau ne quittait pas l'épaule de Kazan.

La horde était devenue silencieuse. On n’entendait que le halètement des respirations et le battement mou des pattes sur la neige. Les loups allaient très rapidement, en rangs serrés. Et toujours Kazan les précédait, de la longueur d’un bond, avec Louve Grise à son épaule.

Pour la première fois de sa vie, il ne redoutait plus l’homme, ni le gourdin et le fouet, ni la chose mystérieuse qui crachait au loin le feu et la mort. Et, s'il courait si vite, c’était afin de surprendre plus tôt son vieil ennemi, de plus tôt lui livrer bataille. Toute la compression de sa fureur, durant quatre ans d'esclavage et d’abus de la force, se détendait à travers ses veines, en courants de feu. Et, quand enfin il avait aperçu au loin, sur la plaine neigeuse, de petits points noirs qui se mouvaient, le cri qui sortit de sa gorge avait été si étrange que Louve Grise n’avait pas compris ce qu’il signifiait. A toute vitesse, les loups foncèrent, et sur les petits points noirs, et sur la mince charpente de bois du traîneau, qui se profilait sur la neige. Mais, avant qu’ils n’eussent atteint leur but, le traîneau s’était arrêté et avaient apparu soudain ces langues de feu intermittentes, si redoutées de Kazan, qui fusaient dans l’air en sifflant, ces piquantes abeilles de la mort. Dans sa folie de meurtre, Kazan cependant ne se laissa pas effrayer et, ni lui, ni ses frères ne ralentirent leur élan.

Les abeilles de la mort, une, deux, trois, quatre, cinq, passaient, cependant, impétueuses comme l’éclair. Déjà trois loups avaient roulé sur la neige et les autres s’écartaient de droite et de gauche. La seconde des balles de l’homme qui tirait, avait, une première fois, dans l’ombre noire, frôlé Kazan de la tête à la queue, rasant le poil sur son passage. Au dernier coup de feu, il sentit la chose brûlante qui longeait son épaule et piquait ensuite dans sa chair. Mais il continua à avancer quand même, seul avec Louve Grise, qui fidèlement le suivait.

Les chiens du traîneau avaient été détachés des harnais et, avant qu’il pût atteindre l’homme qu’il avait devant lui, Kazan se heurta à leur masse combattante. Il lutta comme un démon, et il y avait en lui la force de deux loups, tandis qu’il jouait follement des crocs.

Deux de ses frères vinrent le rejoindre et se précipiter dans la mêlée. Et, deux fois encore, il entendit retentir le fusil terrible, deux fois encore il vit les deux bêtes s’abattre, l’échine brisée. L’homme avait pris son fusil par le canon et le tenait comme un gourdin. Vers le gourdin tant haï, Kazan redoubla ses efforts. Voilà ce qu’il voulait atteindre !

Se dégageant de la meute des chiens, il bondit soudain jusqu’au traîneau. Alors seulement il s’aperçut qu’il y avait là un autre être humain, enveloppé dans des fourrures. Ses dents s’enfoncèrent dans le poil épais. Et il entendit une voix, une voix dont le timbre doux le fit tressaillir. C’était sa voix, sa voix à elle ! Chaque muscle de son corps se bloqua et il parut comme pétrifié.

En même temps, la peau d’ours s’écarta et, dans la lueur lunaire, sous la clarté diffuse des étoiles, il découvrit qui était celle qui parlait.

Il s’était trompé, Ce n’était pas elle. Mais la voix était toute pareille à la sienne. Mais, dans le blanc visage de femme qu’il avait là, devant ses prunelles ardentes comme des braises, il y avait comme une mystérieuse image de celle qu’il avait appris à tant aimer. Et, contre sa poitrine, cette forme tremblante pressait un autre être, plus petit, qui émettait un cri singulier, un vagissement frémissant.

Plus prompt que le raisonnement humain, l’instinct avait joué chez Kazan. En moins d’une seconde, faisant volte-face, il fit claquer ses dents vers Louve Grise, si férocement que celle-ci en recula, avec un glapissement d’effroi. Puis, tandis que l’homme, à demi-renversé, vacillait avec son fusil, Kazan, lui passant sous le nez, se rua contre ce qui restait de la bande des loups. Plus sauvagement encore qu’il n’avait lutté tout à l’heure contre les chiens, il combattait à présent, à côté d’eux, ses crocs taillant et coupant comme des couteaux. Et l’homme chancelant, tout couvert de sang, s’émerveillait de ce qui advenait. Louve Grise elle-même s’était rangée au côté de Kazan, en bonne compagne, et, quoique sans comprendre, faisait face aux hurlements ennemis, donnant de la gueule de son mieux.

Lorsque la bataille fut terminée, Kazan et Louve Grise étaient seuls sur la plaine neigeuse. Le traîneau avait disparu. Kazan et Louve Grise étaient blessés, et lui plus gravement qu’elle. Il était tout saignant et déchiré. Une de ses pattes était profondément entaillée. À la lisière d’un bois, un feu brillait. Il vit ce feu et un impérieux désir le saisit de ramper vers lui, de sentir sur sa tête passer la caresse de la main de la femme qu’il savait là, comme il avait jadis senti l’autre main. Vers cette caresse il serait allé, en tâchant de décider Louve Grise à le suivre. Mais, près de la femme, il y avait un homme. Il se prit à gémir.

Il sentait qu’il était désormais un paria dans le monde. Il avait combattu contre ses frères sauvages, qui jamais plus désormais ne viendraient à son appel, quand il pousserait vers le ciel son hurlement. Ce ciel, la lune et les étoiles, et les vastes plaines neigeuses étaient contre lui maintenant. Et vers l’homme il n’osait pas non plus retourner.

Avec Louve Grise il se dirigea vers le bois, loin du feu brillant. Si mal en point était-il qu’à peine l’eut-il atteint, il dut se coucher sur le sol. Les relents du campement arrivaient cependant jusqu’à lui et Louve Grise, se serrant câlinement contre son corps, s’efforçait de calmer, de sa tendre langue, ses blessures saignantes, tandis que, soulevant sa tête, il gémissait doucement aux étoiles.

  1. Ces blocs, les hummocks, proviennent de la pression de la glace sur elle-même, lorsque se congèle l’eau des lacs.