Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 8-15).

II

LE RETOUR À LA TERRE DU NORD

D’autres jours heureux devaient suivre pour Kazan, dans la confortable demeure où Thorpe, son maître, était venu se reposer près de sa jeune femme, loin de la Terre du Nord.

Il lui manquait sans doute les épaisses forêts et les vastes champs de neige, et les joies de la bataille avec les autres chiens quand, attelé à leur tête et leurs abois menaçants à ses trousses, il tirait le traîneau du maître à travers les clairières et les Barrens. Il s’étonnait de ne plus entendre le Kouche ! Kouche ! Hou-yah ! du conducteur du traîneau et le claquement redoutable de l’immense fouet, de vingt pieds de long, fait en boyau de caribou, toujours prêt à le cingler et à cingler la meute glapissante dont les épaules s’alignaient derrière lui. Mais une autre chose, infiniment suave, l’affection ensorceleuse d’une femme, était venue prendre la place de ce qui lui manquait.

Ce charme mystérieux flottait sans cesse autour de lui ; même lorsqu’elle était sortie, il demeurait épars dans la chambre et occupait sa solitude. Parfois, durant la nuit, en sentant près de lui l’odeur de la jeune femme, Kazan se mettait à gémir et à pleurnicher timidement. Un matin, comme il avait passé une partie de la nuit à courir sous les étoiles, la femme de Thorpe le trouva enroulé et blotti tout contre la porte de la maison. Elle s’était alors baissée vers lui, l’avait serré dans ses bras et l’avait enveloppé, comme d’un nuage, du parfum de ses longs cheveux. Et toujours depuis lors, si Kazan, le soir, n’était pas rentré, elle avait déposé une couverture sur le seuil de la porte, afin qu’il pût y dormir confortablement. Il savait qu’elle était derrière cette porte et il reposait heureux.

Si bien que, chaque jour davantage, Kazan oubliait le désert et s’attachait, d’une affection plus passionnée, à la jeune femme. Il en fut ainsi durant une quinzaine environ.

Mais un moment advint où un changement commença à se dessiner. Il y avait dans la maison, tout autour de Kazan, un mouvement inaccoutumé, une inexplicable agitation, et la femme détournait de lui son attention. Un vague malaise s’empara de lui. Il reniflait dans l’air l’événement qui se préparait. Il tâchait de lire sur le visage de son maître ce que celui-ci pouvait bien méditer.

Puis, un certain matin, le solide collier de babiche[1], avec la chaîne de fer qui y était jointe, fut attaché de nouveau au cou de Kazan, et le maître voulut le tirer sur la route. Que lui voulait-on ? Sans doute, on l’expulsait de la maison. Il s’assit tout net sur son derrière et refusa de bouger.

Le maître insista.

— Viens, Kazan ! dit-il, d’une voix caressante. Allons, viens, mon petit !

Mais l’animal se recula et montra ses crocs. Il s’attendait au cinglement d’un fouet ou à un coup de gourdin. Il n’en fut rien. Le maître se mit à rire et rentra avec lui dans la maison.

Docilement, Kazan en ressortait peu après. Isabelle l’accompagnait, la main posée sur sa tête. Ce fut elle encore, qui l’invita à sauter d’un bond dans l’intérieur obscur d’une sorte de voiture devant laquelle ils étaient arrivés. Elle encore qui l’attira dans le coin le plus noir de cette voiture, où le maître attacha la chaîne. Après quoi, lui et elle sortirent en riant aux éclats, comme deux enfants.

Durant de longues heures, Kazan demeura ensuite couché, raide et immobile, écoutant sous lui l’étrange et bruyant roulement des roues, tandis que retentissaient de temps à autre des sons stridents. Plusieurs fois les roues s’arrêtèrent et il entendit des voix au dehors.

Finalement, à un dernier arrêt, il reconnut avec certitude une voix qui lui était familière. Il se leva, tira sur sa chaîne et pleurnicha. La porte de l’étrange voiture glissa dans ses rainures et un homme apparut, portant une lanterne et suivi de son maître.

Kazan ne fit point attention à eux. Il jeta dehors un regard rapide et, se laissant à peine détacher, il fut d’un bond sur la neige blanche. Ne trouvant point ce qu’il cherchait, il se dressa et huma l’air.

Au-dessus de sa tête étaient ces mêmes étoiles auxquelles il avait hurlé, toute sa vie. Autour de lui, l’encerclant comme un mur, s’étendaient jusqu’à l’horizon les noires forêts silencieuses. À quelque distance était un groupe d’autres lanternes.

Thorpe prit celle que tenait son compagnon et l’éleva en l’air. À ce signal, une voix sortit de la nuit, qui appelait :

— Kaa…aa…zan !

Kazan virevolta sur lui-même et partit comme un bolide. Son maître le suivit, riant et grommelant :

— Vieux pirate !

Lorsqu’il rejoignit le chien, parmi le groupe des lanternes, Thorpe le trouva qui rampait aux pieds d’Isabelle. Elle ramassa la chaîne.

— Chère amie, dit Thorpe, il est ton chien et lui-même est venu ici se remettre sous ta loi. Mais continuons à être prudents avec lui, car l’air natal peut réveiller sa férocité. Il y a du loup en lui et de l’oullaw[2] Je l’ai vu arracher la main d’un Indien, d’un simple claquement de sa mâchoire, et, d’un coup de dent, trancher la veine jugulaire d’un autre chien. Évidemment, il m’a sauvé la vie… Et pourtant je ne puis avoir confiance en lui. Méfions-nous !

Thorpe n’avait pas achevé que, comme pour lui donner raison, Kazan poussait un grognement de bête féroce, en retroussant ses lèvres et en découvrant ses longs crocs. Le poil de son dos se hérissait.

Déjà Thorpe avait porté la main au revolver qu’il avait à la ceinture. Mais ce n’était pas à lui qu’en voulait Kazan.

Une autre forme venait en effet de sortir de l’ombre et de faire son apparition dans les lumières. C’était Mac Cready, le guide qui devait, du point terminus de la voie ferrée où ils étaient descendus, accompagner Thorpe et sa jeune femme jusqu’au campement de la Rivière Rouge, où le maître de Kazan, son congé terminé, s’en revenait diriger les travaux du chemin de fer transcontinental destiné à relier, à travers le Canada, l’Atlantique au Pacifique.[3]

La mâchoire de l’homme était carrée, presque bestiale, et dans ses yeux effrontés, qui dévisageaient Isabelle, avaient lui soudain les mêmes lueurs d’un désir sauvage qui passaient parfois dans les prunelles de Kazan, lorsque celui-ci contemplait la jeune femme.

Isabelle et le chien-loup avaient été les seuls à percevoir ces lueurs fugitives. Le béret de laine rouge de la femme de Thorpe avait glissé vers son épaule, découvrant l’or chaud de sa chevelure, qui brillait sous l’éclat blafard des lanternes. Elle se tut, tandis que s’empourpraient ses joues et que deux diamants s’allumaient dans ses yeux offusqués. Mac Cready baissa son regard devant le sien et elle appuya instinctivement sa main sur la tête de Kazan.

L’animal continuait à gronder vers l’homme et la menace qui roulait dans sa gorge se faisait de plus en plus rauque. Isabelle donna à la chaîne une légère secousse.

— Couché, Kazan ! ordonna-t-elle.

À sa voix, il se détendit un peu.

— Couché, répéta-t-elle, en appuyant plus fort sur la tête de Kazan, qui se laissa tomber à ses pieds, les lèvres toujours retroussées. Thorpe observait la scène et s’étonnait de la haine mal contenue qui brûlait dans les yeux du chien-loup.

Tout à coup le guide déroula son long fouet à chiens. Sa physionomie se durcit, et oubliant les deux yeux bleus qui, eux, ne le quittaient point, il se prit à fixer automatiquement Kazan.

— Hou ! Kouche ! Ici, Pedro ! cria-t-il.

Mais Kazan ne bougea point.

Mac Cready tendit ses muscles. Décrivant dans la nuit une vaste et rapide spirale avec l’immense lanière de son fouet, il le fit claquer, avec un bruit semblable à la détonation d’un pistolet. Et il répéta :

— Ici ! Pedro ! Ici !

Kazan s’était repris à gronder sourdement. Mais rien de lui ne bougeait toujours, Mac Cready se tourna vers Thorpe.

— C’est curieux, dit-il. J’aurais juré que je connaissais ce chien. Si c’est Pedro, comme je le crois, il est mauvais.

Son regard revint vers celui d’Isabelle et la même flamme y fulgura à nouveau. Elle en frissonna. Déjà, quand, à la descente du train, cet homme lui avait tendu la main, elle avait senti, à son aspect, son sang se glacer. Mais, domptant son émotion, elle se souvint des récits que lui avait faits souvent son mari de ces rudes hommes qui vivaient dans les forêts du Nord. Il les lui avait montrés un peu frustes, mais énergiques et virils, et loyaux, et elle avait appris, avant de venir près d’eux, à les admirer et aimer.

Elle refoula l’aversion instinctive qu’elle éprouvait pour Mac Cready et, l’interpellant avec un sourire :

— Le chien, dit-elle gentiment, ne vous aime pas. Voulez-vous que je vous réconcilie avec lui ? Elle se pencha sur Kazan, dont Thorpe avait pris la chaine dans sa main, prêt à le retenir, s’il était nécessaire.

Mac Cready se courba aussi vers le chien. Son visage et celui d’Isabelle se rencontrèrent presque. Le guide vit, à quelques pouces de sa bouche, la bouche de la jeune femme qui, une petite moue harmonieuse au coin de la lèvre, morigénait Kazan et tentait de faire rentrer ses grognements dans sa gorge. Mac Cready, profitant de ce que Thorpe, à qui il tournait le dos, ne pouvait le voir, recommença à fixer la jeune femme, qui paraissait l’intéresser infiniment plus que Kazan.

— Faites comme moi, dit-elle. Caressez-le… Mais Mac Cready s’était déjà redressé.

— Vous êtes brave ! repartit-il. Moi je n’oserais pas. Il m’arracherait la main.


On se mit en route, par un étroit sentier qui dessinait sa piste sur la neige.

Après avoir traversé un bois épais de sapins qui le dissimulait, on arriva bientôt au campement, que Thorpe avait abandonné quinze jours auparavant, et où il revenait accompagné de sa jeune femme. Sa tente, où il avait vécu en société de son ancien guide, était toujours là et une nouvelle, qui était destiné à Mac Cready, se dressait tout à côté. Un grand feu brulait et, près du feu, était un long traîneau. Liées aux arbres voisins, des formes ombreuses, aux yeux luisants, étaient celles des anciens compagnons d’attelage que Kazan venait de retrouver. Il se raidit, immobile, tandis que Thorpe attachait sa chaîne au bois du traîneau. Il allait recommencer, dans ses forêts, l’existence coutumière et son rôle de chef de file des autres chiens.

Curieuse de la vie surprenante et nouvelle pour elle, dont elle allait désormais prendre sa part, Isabelle s’amusait de tout et battait joyeusement des mains. Thorpe, soulevant et rejetant en arrière la porte de toile de la tente, l’invita à y pénétrer devant lui. Comme elle était entrée sans un regard en arrière vers Kazan, sans un mot à son adresse, celui-ci en eut grand chagrin et, avec un gémissement, reporta ses yeux vers Mac Cready.

À l’intérieur de la tente, Thorpe disait :

— Je suis désolé, chère amie, que le vieux Jackpine, mon ancien guide, n’ait pas consenti à demeurer avec nous. C’était un Indien converti et un homme sûr, et c'est lui qui m’avait amené ici. Mais il a tenu ensuite à s’en retourner chez lui. Mes prières, ni mes offres pécuniaires, n’ont pu le fléchir. Je donnerais un mois de mes appointements, Isabelle, pour te procurer le plaisir de le voir conduire un traîneau. Ce Mac Cready ne m’inspire qu’à moitié confiance. C’est un drôle de type, m’a dit l’agent de la Compagnie, qui me l’a procuré, mais il connaît comme une carte de géographie la région boisée où nous devons circuler. Les chiens n’aiment pas changer de conducteur et le boudent. Kazan surtout, j’en suis certain ne s’attachera pas à lui pour un penny.

Kazan, l’oreille aux aguets, écoutait la voix d’Isabelle, qui maintenant parlait dans la tente.

Aussi ne vit-il point, ni n’entendit-il Mac Cready qui se glissait cauteleusement derrière son dos et qui, comme éclate un coup de feu, lança soudain son appel :

— Pedro !

Kazan sursauta, puis se ramassa sur lui-même, comme si la lanière d’un fouet l’avait cinglé.

— Je t’y ai pris, cette fois, vieux diable ! murmura Mac Cready, tout pâle dans la lueur du feu. On t’a changé ton nom, hein ? Mais je savais bien que nous étions de vieilles connaissances !

  1. Courroie très solide, faite de lanières entrelacées de caribou.
  2. Outlaw, hors-la-loi. On dit couramment que les loups sont les outlaws de la Terre du Nord.
  3. Le transcontinental canadien part, sur l’Atlantique d’Halifax et de la Nouvelle-Écosse, passe au nord du Grand Lac Supérieur, qui marque la frontière entre les États-Unis et le Canada, et, après un parcours de 5.000 kilomètres, aboutit au Pacifique, à la côte de Vancouver.