Jock et ses amis/XI

Alice Decker d’après E. Hohler
Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XVIII, 1903



XI

Le mystère dévoilé.


Trébuchant sous le poids de son fardeau, Jock jetait des yeux hagards tout autour de lui, dans l’espoir de rencontrer quelque secours ou protection.

L’enfant était fort, et il était un bon coureur ; mais le poids de Tramp, la fatigue de sa marche, de sa nuit presque sans sommeil, se faisaient sentir.

Jamais il ne pourrait échapper à la poursuite de Bagshaw. Se souvenant de la longueur et de la solitude de la route qui le séparait de l’habitation la plus proche, il frémit de terreur.

Il avait traversé les champs, et maintenant dévalait le rude sentier des landes. À chaque pas, il sentait ses forces diminuer et se disait que sa capture n’était l’affaire que de quelques instants ; tout à coup, un nuage noir cacha la lune et l’obscurité devint complète.

Avec un nouvel espoir, Jock abandonnant le sentier se jeta dans la lande. S’il amortissait le bruit de ses pas, peut-être échapperait-il à Bagshaw. Subitement le pied de l’enfant s’accrocha à une racine, et il tomba.

Il lui sembla descendre, descendre toujours sans qu’il lui fût possible de s’arrêter ou de se guider dans sa chute ; ses efforts tendaient à protéger Tramp. Enfin ils atteignirent le sol. Jock demeura immobile, à demi étourdi ; il n’avait cependant aucune blessure. Bientôt il eut repris assez de calme pour écouter les pas de Bagshaw. Quelle fut sa joie de les entendre bien au-dessus de l’endroit où il était couché, puis bientôt expirer dans le lointain !

À ce moment, la lune, se dévoilant, lui montra à proximité les rochers entre lesquels il avait déjà passé une fois. Dans cet étroit couloir il serait sauvé, car son ennemi était trop gros pour l’y poursuivre.

Saisissant alors Tramp dans ses bras, Jock se leva pour traverser la parcelle de terrain marécageuse. Il entendit les pas du fermier qui rebroussait chemin sur la grand’route, mais le salut était à la portée de Jock. Dans un dernier effort désespéré, il gagna l’étroite ouverture des rochers ; il y pénétra à grand’peine, sans faire attention aux meurtrissures.

Puis, il tomba épuisé dans cet abri.

« Tramp, murmura-t-il bientôt, pourquoi ne bouges-tu pas ? Es-tu mort, cher Tramp ? »

À la voix de son maître, l’animal essaya de remuer la queue ; il lécha la main qui soutenait sa tête, puis retomba en poussant un faible soupir. Jock resta désolé, le corps inanimé de son chien sur ses genoux.

Quand M. Harrison revint chez lui, ce soir-là, il se rendit d’abord, suivant son habitude, dans son bureau.

Là, il se trouva en face d’une apparition inattendue. Devant lui se tenait Molly, enveloppée de sa robe de chambre ; sa figure, qui portait des traces de larmes récentes, avait une expression douloureusement sérieuse.

« Grand-père, dit-elle, je croyais que vous ne viendriez jamais ! Voilà des siècles que je vous attends !

— Mais, Molly, ma chérie, que fais-tu ici à cette heure ? C’est très mal de te relever ainsi, s’écria M. Harrison, d’un ton sévère.

— Suzanne m’a mise au lit, mais je me suis échappée. Il le fallait : Jock m’a permis de vous dire où il était allé s’il n’était pas de retour dans deux heures. Il est parti depuis un temps bien plus long, aussi ne perdez pas une minute ; partez le chercher à l’instant, s’écria Molly dans une précipitation que causait son émotion.

— Jock !… fit le grand-père commençant à s’inquiéter. Ma chère enfant, rêves-tu encore ? Ton ami est chez lui, bien loin de nous !

— Non, Jock est ici. Il est arrivé un peu après votre départ ; il a été désolé de ne pas vous rencontrer, car il avait un impérieux besoin de vous parler. Tramp et lui ont fait la route à pied depuis Drisley, parce qu’ils n’avaient pas d’argent pour payer leur place dans le train.

— Quelle raison l’amène ici ? Ne pouvait-il pas m’écrire au lieu de se mettre en route ? s’écria M. Harrison avec stupéfaction. Mais où est-il ?

— Il est venu vous dire de ne pas vendre Beggarmoor. Il ne faut pas vous fâcher contre lui, car vous lui avez recommandé de recourir à vous, en cas de besoin. Il est monté là-haut, tout seul, il y a longtemps. Oh ! grand-père ! allez le chercher ! Je suis sûre que ce méchant homme l’a blessé ; sans cela il serait déjà revenu. Et les larmes de Molly coulaient avec abondance.

— Monté jusqu’à Beggarmoor, tout seul, à pareille heure, la nuit ! s’écria M. Harrison. Et encore après avoir marché depuis Drisley ! mais l’enfant en mourra ! Aide-moi à remettre mon pardessus, Molly, il faut que j’aille à sa recherche… Mais, qu’est-ce que cela ? » ajouta-t-il en apercevant une dépêche sur la table.

Il l’ouvrit et lut à haute voix : « Avez-vous nouvelles de Jock ? Parti depuis hier matin. Réponse télégraphique, ici. »

Puis, suivaient le nom de Mme Pole et son adresse à Londres.

« Vous pourrez répondre demain matin ; le plus pressé est de retrouver Jock, déclara Molly.

— À bientôt, ma chérie. Pauvre mère ! Combien elle doit être inquiète ! Je suppose qu’elle a suivi le fugitif jusqu’à Londres. Avant de répondre, il me faut savoir ce qui est arrivé à ce jeune garnement », et M. Harrison, saisissant son chapeau, se préparait à sortir.

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Soudain, la porte s’ouvrit et Jock parut.

L’enfant avait les vêtements couverts de boue, les mains en sang, les yeux hagards, la figure bouleversée. Il portait le corps inanimé de Tramp, dont les longues pattes pendaient inertes.

« Je l’ai ! s’écria Jock, le papier du trésor caché de Beggarmoor. Dites-moi si je n’avais pas raison de le poursuivre ! » Il tendit le papier à M. Harrison ; puis, se tournant vers Molly, il lui posa Tramp dans les bras.

« Peu m’importent maintenant les trésors de l’univers, car je crois que ce misérable a tué mon chien, gémit le pauvre garçon dans un sanglot.

— Oh ! s’écria Molly, le cher Tramp ne peut être mort ! on va soigner la brave bête. »

Pendant ce temps, M. Harrison examinait sérieusement la pièce qui lui avait été remise ; il semblait ne pouvoir en croire ses yeux. Il se retourna vers les enfants.

« Jock ! dit-il, je ne sais comment vous avez pu vous procurer ce papier, mais vous aviez raison, il est d’une extrême importance. J’ai été sur le point de faire une folie, en vendant à vil prix une propriété de grande valeur… Il y a du charbon à Beggarmoor, mon enfant, et votre oncle ne s’est pas moqué de vous. »

Jock, encore à demi ébloui, tira de sa poche l’échantillon qu’il avait ramassé.

« Je suis heureux de ce qui arrive, dit-il ; maman ne manquera plus de ressources pour nous élever. J’ai cru que Bagshaw allait me tuer, et je crains qu’il n’ait assommé Tramp… Je suis si fatigué qu’il m’est impossible de me tenir debout. »

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En achevant ces mots, il fit quelques pas en chancelant, trébucha et serait tombé si le vieux notaire ne l’avait retenu.

« Oh ! grand-père ! le pauvre Jock est-il mort aussi ? s’écria Molly éplorée, devant le visage décoloré de son jeune ami.

— Non, mon enfant, il n’est qu’évanoui. N’aie aucune crainte ; apporte-moi un peu d’eau-de-vie. »

Molly s’élança et revint avec le flacon demandé ; bientôt une faible rougeur colora le visage de Jock qui se ranimait sous l’influence du cordial.

Le repos était le remède le plus efficace pour rendre des forces à l’enfant épuisé ; après quelques minutes, il était confortablement installé dans un bon lit.

Molly, restée seule avec Tramp confié à ses soins, n’était pas sans inquiétude. Le pauvre animal ne faisait plus un seul mouvement ; la petite fille commença à avoir peur qu’il ne fût mort. Cependant, en mettant la main sur le cœur de Tramp, elle le sentit battre. Se souvenant alors comment l’eau-de-vie avait paru ranimer Jock, la petite infirmière recourut au même remède. Avec une peine infinie, elle réussit à en introduire quelques gouttes dans la gueule du chien : bientôt les yeux de Tramp s’ouvrirent, il essaya même de remuer la queue.

Molly voulut le forcer à se lever, mais il se laissa retomber en poussant un douloureux gémissement. Elle se sentit impuissante à le guérir. Après quelques instants de réflexion, la courageuse enfant, ayant jeté un regard inquiet sur ses jambes nues, sortit dans le vestibule, et, non sans grands efforts, décrocha du porte-manteau un pardessus de son grand-père et s’enveloppa dans ce vêtement. L’accoutrement était étrange et embarrassait les mouvements de la vaillante petite fille, cependant elle avait réussi à gagner la porte de sortie ; déjà la serrure cédait sous sa main, quand Suzanne surgit tout à coup.

« Mais, mademoiselle, s’écria la servante, que faites-vous ici ? Qui aurait cru que vous essayiez de nous jouer un tour pareil, pendant que toute notre attention est absorbée par votre petit ami qu’il nous faut soigner ?

— Vous ne comprenez pas, Suzanne, dit Molly en se dégageant des mains de sa femme de chambre. Je ne songe à causer de la peine à qui que ce soit, mais il faut que j’aille chercher le vétérinaire pour Tramp qui est sérieusement blessé ! — En tout cas, il m’est impossible de vous laisser sortir à cette heure, et surtout en robe de chambre et en pantoufles. Retournez vous chauffer dans le bureau, en attendant que je vous couche.

— Mais, répliqua Molly, regardez vous-même Tramp ! Ne semble-t-il pas très souffrant ? Jock me l’a confié pour que j’en prenne soin ; s’il meurt, quels reproches ne mériterai-je pas ? »

Suzanne avait le cœur tendre. Elle abaissa des yeux compatissants sur le chien blessé.

« Pauvre bête ! dit-elle. Ce serait grand dommage de perdre un si fidèle animal ! Peut-être, mademoiselle Molly, avec la permission de votre grand-père, pourrai-je aller jusque chez le vétérinaire qui demeure près d’ici. Mais c’est à condition que vous gagniez d’abord votre lit.

— Oh oui ! ma petite Suzanne ! Courez-y, et moi je vous promets de me coucher. Vous n’avez pas besoin de l’autorisation de grand-père, je lui expliquerai que je vous ai envoyée. D’ailleurs, ajouta-t-elle, si vous restez ici je n’irai pas dans mon lit, et je ne quitterai pas Tramp.

— J’y vais, dit l’excellente fille. Montez bien vite. Ne faites pas de bruit en passant près de la chambre du malade, il s’endormait quand je suis descendue. »

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Et elle murmura :

« J’espère ne pas être grondée. Je suis faible en face de Mlle Molly, mais son grand-père, qui la gâte tant, comprendra qu’on ne puisse résister à cette petite fille ; et puis, je n’ai pas le courage de laisser cette pauvre bête souffrir.

— Suzanne, vous viendrez me raconter ce que le vétérinaire aura dit de Tramp, supplia Molly de sa voix la plus douce et la plus caressante.

— Si vous me promettez d’être une bonne petite fille, je ferai tout ce que je pourrai pour le chien », répondit Suzanne.

Et, confiante en cette promesse, l’enfant disparut dans l’escalier.