Jock et ses amis/X

Alice Decker d’après E. Hohler
Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XVIII, 1903



X

Une terrible aventure.


Molly était seule dans le cabinet de travail de son grand-père. Pelotonnée au fond d’un fauteuil près du feu, elle regardait la flamme pétiller, et aurait bien voulu quelque compagnon pour se distraire.

M. Harrison soupait en ville, et la vieille bonne de Molly était sortie. La petite fille avait été laissée à la garde de la femme de chambre. La nursery lui semblait triste et solitaire, aussi était-elle descendue s’installer près de la cuisine dans le cabinet du vieux notaire. De là elle pouvait s’intéresser au va-et-vient de la maison.

Bientôt la sonnette de la porte d’entrée retentit, et les pas de Suzanne résonnèrent dans le vestibule. Molly saisit les fragments d’une conversation animée et entendit particulièrement Suzanne attester, avec indignation, que son maître, absent, ne verrait pas le visiteur importun qui se présentait à pareille heure.

La petite fille sauta à bas de son fauteuil, ouvrit la porte, passa la tête avec précaution pour savoir quel était ce personnage si déterminé à parler à son grand-père. Au bruit de ses pas, un aboiement perçant partit de la porte d’entrée ; un instant après, au scandale de Suzanne, un chien traversait le vestibule et bondissait sur la petite fille.

« Tramp ! cher Tramp, d’où viens-tu ? » s’écria Molly en pressant l’animal dans ses bras.

Puis, se relevant vivement, elle courut à la porte, et, poussant Suzanne de côté, jeta ses bras autour du cou de Jock qui se tenait au dehors.

« Vous voilà, Jock ! s’écria-t-elle. Grand-père est sorti. Mais quel événement vous amène ? Vous êtes glacé ! Entrez vite pour vous chauffer !

— Mademoiselle Molly, que dira vôtre bonne, si vous introduisez ici un tel vagabond ? » dit Suzanne d’un ton de reproche.

Molly se retourna et prit un air important : « Ne soyez pas si sotte, Suzanne. Comment ne reconnaissez-vous pas le jeune monsieur qui était à Gray-Tors, au printemps dernier ? Allez vite préparer du thé, et apportez-le bien chaud dans le cabinet de travail. »

Elle fit ensuite entrer ses visiteurs, les installa devant le feu, babillant avec une vivacité extraordinaire.

« Comment se fait-il que vous arriviez seul et si tard ? Vous êtes pâle, couvert de poussière ; vous semblez exténué. Il n’est vraiment pas étonnant que Suzanne vous ait pris pour un vagabond. Quant à Tramp, je n’ai jamais vu un animal de si vilaine mine.

— Nous avons fait à pied la dernière partie du voyage de Drisley ici. Nous sommes en route depuis la nuit dernière, et n’avons rien mangé, répliqua Jock, se laissant tomber accablé sur un siège.

— Oh ! pauvre ami ! que c’est triste ! s’écria Molly.

— J’ai fait à pied cette longue route, parce qu’il faut que je voie M. Harrison. Je n’avais pas assez d’argent pour prendre un billet jusqu’ici et acheter de quoi manger.

— Grand-père est allé dîner chez des amis. Comme il sera surpris de vous voir ! fit Molly.

— J’espère qu’il ne sera pas mécontent. Il m’a offert d’avoir recours à lui quand je serais dans l’embarras. Dites, Molly ! savez-vous si Beggarmoor est vendu, ou s’il m’appartient encore ? reprit Jock anxieux.

— Je sais. J’ai interrogé grand-père à ce sujet. Tout sera arrangé demain matin. Il reste à signer l’acte : cela fait, la lande ne vous appartiendra plus. »

Jock se perdit dans une profonde rêverie, tandis que la petite fille, assise à ses pieds, caressait le chien sans remarquer les tâches que les pattes sales de l’animal laissaient sur sa robe.

Bientôt le petit garçon leva la tête, ses yeux gris étincelaient de la résolution qu’il venait de prendre.

« Molly, dit-il d’une voix ferme, c’est décidé. Je vais jusqu’à Beggarmoor ; je verrai Bagshaw, Ce soir même. Il faut que je parte avant le retour de M. Harrison, qui pourrait s’opposer à mon projet.

— N’avez-vous pas peur de cette visite, seul, et dans la nuit ? Je croyais que le fermier était un homme terrible.

— Je suis trop sérieux pour avoir peur d’un homme comme celui-là. Il est peu probable qu’il essaye de me tuer, car je suis fort et déjà grand.

— Dans l’état où vous êtes, soupira Molly, pourrez-vous résister à une agression ? La fuite même vous sera-t-elle possible ? Ne pouvez-vous pas attendre jusqu’à demain ?

— Non, il faut que j’aille ce soir, dès que je serai un peu reposé.

— Eb bien ! buvez d’abord une tasse de thé, pendant que Tramp mangera son souper », dit Molly voyant que toute résistance était inutile.

La conversation fut alors interrompue par l’arrivée de Suzanne qui apportait le plateau. Elle et Molly servirent avec empressement leurs visiteurs inattendus. Bien qu’il n’eut depuis la veille touché à aucune nourriture, Jock ne pouvait rien avaler, il but seulement sa tasse de thé.

Quant à Tramp, après un copieux souper, il s’endormit.

« Ne feriez-vous-pas mieux d’aller vous coucher ? dit Suzanne, constatant la pâleur du petit garçon. Votre chambre sera bientôt prête.

— Merci, répliqua-t-il ; c’est impossible. »

Suzanne sortit en protestant qu’elle l’emmènerait de force quand le lit serait fait.

Jock se leva et se dirigea vers la porte.

« Je pars, Molly, dit-il. Si vous vous couchez avant mon retour, recommandez de ne pas fermer la porte. En route, Tramp. »

Le chien se redressa, s’étira, bâilla bruyamment, puis, en jetant un triste regard d’adieu vers le feu qui pétillait dans la cheminée, il suivit son maître.

« Jamais vous ne pourrez trouver votre chemin ! Il fait trop noir ! dit tout bas Molly, tenant la porte ouverte et regardant au dehors.

— Je suivrai la grand’route et j’atteindrai bientôt la lande. Si je ne suis pas de retour dans deux heures, vous pourrez dire à M. Harrison où je suis », dit Jock, essayant de parler avec calme, quoique son cœur battit bien fort.

Après un baiser d’adieu, il s’enfonça dans les ténèbres et disparut.

Sur la route qui conduisait vers la lande, Jock et Tramp se hâtaient, oubliant leurs fatigues. Ils humaient l’air vif de la montagne et reconnaissaient chaque site du pays où ils avaient passé de si heureuses semaines.

C’était une nuit de vent et d’orage. À chaque instant, un nuage noir voilait la lune et les plongeait pour un moment dans l’obscurité. Mais Jock savait se guider. Sans peine il trouva le chemin raboteux qui, de la grand’route, se dirigeait vers Beggarmoor.

À la fenêtre de la chaumière brillait une clarté.

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« Évidemment le fermier n’est pas encore couché », pensa Jock, arrêté près de la barrière, hésitant sur ce qu’il allait faire.

Il traversa le champ où avait été percé le puits.

À la faible clarté de la lune, il put distinguer des amas de pierres et de terre ; il lui sembla que le travail avait avancé depuis sa dernière visite.

À ce moment, la lune, se dégageant complètement, lui laissa voir à ses pieds quelque chose qui attira son attention. Il se baissa, ramassa une de ces pierres, ou du moins ce qu’il croyait tel, puis, la portant à sa bouche, il y donna un coup de dent.

Sa surprise fut extrême. Examinant l’objet, il s’écria, dans un ravissement encore un peu incrédule : « C’est du charbon ! »

Oui, c’était du charbon, bientôt le doute s’évanouirait.

« Je ne puis me tromper, murmura-t-il. Comment ce charbon serait-il ici, si quelqu’un ne l’avait tiré de la terre ? J’ai été sot de ne pas comprendre quel trésor l’étranger a reconnu à Beggarmoor. »

Plongé dans ses réflexions, Jock fut rappelé à la réalité par un faible gémissement de Tramp qui, devinant un événement extraordinaire, voulait y prendre part.

« Tramp, mon cher Tramp, dit l’enfant s’adressant à son ami fidèle, ton maître est un imbécile. Il ne reste qu’une chose à faire, me procurer le fameux papier, et c’est ce qu’il faut arranger entre nous. »

Glissant le morceau de charbon dans sa poche, Jock jeta un regard inquiet autour de lui… Personne… mais la lumière brillait toujours à la fenêtre de la chaumière. Rapidement, il se dirigea de ce côté, étouffant ses pas dans l’herbe. Tout doucement, il ouvrit la barrière qu’il arrêta pour se réserver la facilité de se sauver.

Puis, il se glissa vers la fenêtre, et, se tenant dans l’ombre de la muraille, il plongea un regard dans l’intérieur.

À une table, au milieu de la pièce, était assis Bagshaw, la tête appuyée sur une main, pendant que de l’autre il tenait un papier qu’il semblait lire attentivement.

Tout en l’épiant ainsi, Jock était haletant ; son cœur battait à se briser, en pensant que là, tout près de lui, à sa portée, était ce document pour lequel il était venu de si loin et avait tant risqué.

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La fenêtre se trouvait entr’ouverte. Évidemment, le fermier ne redoutait pas les visiteurs dans ce lieu solitaire.

Jock tremblait d’émotion à la pensée d’être découvert et ne savait à quel parti se résoudre.

Soudain une idée lui vint. Se baissant, il prend Tramp dans ses bras, le place sur le rebord de la fenêtre en lui montrant le papier que Bagshaw tient à la main.

Tramp dresse les oreilles, lève vers son maître ses yeux intelligents pour lui dire qu’il a compris et qu’il sait ce qu’on attend de lui. Jock pose un baiser sur la rude tête du chien, et le lance à travers la fenêtre ouverte :

Il y eut une lutte, un choc ; le cri d’une voix en colère se mêla à une plainte lugubre. Puis, au bout de quelques secondes, le chien s’élança par la fenêtre, le papier dans la gueule.

Jock le lui arracha sans mot dire, descendit le sentier en courant, terrifié d’entendre la porte s’ouvrir et la voix de Bagshaw s’exclamer avec colère.

Dans le champ, il fut arrêté par un gémissement plaintif, et, se détournant, il aperçut Tramp couché près de la barrière.

« Viens, Tramp, viens vite », s écria l’enfant dans une angoisse mortelle. Mais le chien continuait à gémir, incapable de se mouvoir. Il n’y avait pas de temps à perdre. D’un bond, Jock fut près du chien. Enlevant l’animal languissant, il reprit sa course au moment où le fermier atteignait la barrière du jardin.