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Calmann-Lévy (p. 279-294).



XXVI


Quand j’eus conduit Junius jusqu’à la porte de l’hôtel, et après qu’il m’eut renouvelé sa promesse, je retournai dans la montagne. Je ne voulais et je ne pouvais donner aucun repos à mon corps avant d’avoir reconquis celui de l’âme. Les paroles de M. Black avaient essentiellement modifié mon émotion ; mais j’étais accablé par sa raison plutôt que convaincu par ma conscience. Certes, il était entré beaucoup d’orgueil dans mon amour, mais aussi l’on me demandait trop d’humilité, et je ne pouvais accepter l’état d’infériorité morale où l’on voulait me reléguer. Pour me punir de m’être cru trop grand en amour, on voulait me faire trop petit, et on semblait me prescrire de demander pardon pour avoir trop souffert et trop aimé !

Pourtant quelque chose de plus fort que ma révolte intérieure me criait que Love valait mieux que moi. Elle avait souffert sans se plaindre ; elle avait sauvé son frère, et, moi, j’avais laissé mourir ma mère !… Peut-être même avais-je hâté sa mort par mon impuissance à cacher mon désespoir. Ce remords m’avait souvent tenaillé le cœur, et, pour m’y soustraire, j’accusais Love d’avoir causé le mal en causant ma faute ; mais cela était injuste, puisque Love ne m’avait jamais trahi, et la faute retombait sur moi seul.

Alors je retombais moi-même dans le découragement. Pouvait-elle m’aimer coupable et lâche ? Si elle m’acceptait pour époux, ne serait-ce pas une tendresse pleine de pitié comme celle qu’elle vouait à son frère ? M’était-il permis de prétendre à une passion que je n’étais pas digne d’inspirer ? Et moi, pouvais-je accepter une pitié qui achèverait de m’avilir ?

L’abattement fut tout le calme que je pus obtenir de ma passion. Je dormis de fatigue, et je fus réveillé à deux heures du matin par François, qui me demandait si, tout de bon, je voulais porter le fauteuil, vu qu’il était temps de se mettre en route. Les Butler voulaient voir le lever du soleil sur le Sancy.

— Pourquoi ne porterais-je pas le fauteuil aussi bien que les autres ? lui répondis-je.

— Parce qu’il faut savoir. Diable ! ce n’est pas un jeu, et, tout bon piéton que vous êtes, vous ne savez pas ce que c’est que d’être attelé à un brancard pour monter ou descendre à pic, sauter les torrents de pierre en pierre, traverser la neige aux endroits praticables, et cela avec tant d’ensemble, que le camarade ne tombe pas sur un faux mouvement de vous ; songez aussi au voyageur. Si vous tombez tout simplement, le fauteuil tombera sur ses quatre pieds, et il n’y aura pas grand mal ; mais, si vous roulez sans avoir pu défaire la bricole, adieu tout le monde. Pensez-y, monsieur, ne nous faites pas un malheur ! Songez que la demoiselle va nous confier sa vie !

— C’est pour cela que je veux la porter, François. Je ne serais pas fâché d’avoir une fois sa vie dans mes mains. Partons.

Une heure après, nous étions en route. Love, assise commodément, avec un petit marchepied suspendu, traversait rapidement la verte et profonde vallée, blanchie par les vapeurs du matin. Il faisait très-froid. Le terrain montait doucement. Les porteurs avaient peu de peine. Comme nous étions quatre, c’est-à-dire deux de rechange, je laissai partir les deux premiers en avant. Je ne voulais pas attirer encore l’attention de Love, et je suivais avec mon camarade de relais. Je désirais parler avec M. Black, qui venait à l’arrière-garde, ainsi que M. Butler, Hope, François et son beau-père. Les porteurs, marchant une sorte de pas gymnastique, ne souffraient personne devant eux.

Junius vint de lui-même se placer à mes côtés, à une distance convenable des Butler. Comme mon camarade était près de nous, je parlai anglais, ce qui fit un grand plaisir à M. Black.

— Vraiment ! vous avez appris notre langue, si vite et si bien ? Mademoiselle en sera charmée ; mais sachez, mon cher ami, que miss Butler ne se doute de rien, qu’elle ne vous a pas reconnu, et qu’elle ne m’a, en aucune façon, laissé libre de lui parler de vous. J’ai essayé d’amener adroitement la conversation sur votre compte. J’ai demandé si on avait quelque nouvelle de vous. C’est M. Butler qui m’a répondu :

» — Oui, il paraît qu’il se porte bien, et qu’il n’est pas marié, comme on le prétendait…

» Mais miss Love a rompu le discours après avoir fait l’observation que le renseignement venait d’un certain Jacques, qui ne savait peut-être pas ce qu’il disait. Peu d’instants plus tard, on s’est séparé, chacun voulant se coucher de bonne heure pour être debout avant l’aube. Ce matin, je n’ai eu que le temps de la saluer, si bien que j’ignore ce qu’elle répondra à mes insinuations.

L’adresse de Junius me fit trembler. Je le suppliai de ne pas dire un mot de moi. Ce qu’il me rapportait ne m’apprenait rien. Bien qu’il se crût en possession de la confiance de Love, il était fort probable qu’elle ne la lui accorderait pas en cette circonstance.

Que se passait-il donc dans l’esprit de cette étrange fille ? Lorsque les hommes qui la portaient eurent fourni leur première haleine, ils s’arrêtèrent pour m’appeler ; mais, comme j’allais soulever les bâtons, Love, sans me regarder, et s’adressant à mon camarade, lui dit qu’elle voulait attendre son père.

— Ce n’est pas que je souffre ni que je sois lasse, dit-elle à M. Butler quand il nous eut rejoints ; je ne connaîtrais pas de plus agréable manière de voyager, si je pouvais oublier la fatigue que je cause à ces hommes. Je pense aussi à la vôtre, cher père ; nous allons trop vite, et, quoique vous ne soyez pas forcé de nous suivre, vous nous suivrez de près, sans vous en apercevoir. Je vous prie donc de prendre de l’avance sur nous. Je sais qu’on ne peut pas monter en chaise jusqu’au sommet du Sancy, c’est trop rapide. Je resterai au pied du cône, et, comme il y fait froid, j’aime autant arriver la dernière pour vous y attendre moins longtemps.

M. Butler objecta qu’elle allait rester seule avec les guides, Hope désirant voir le lever du soleil sur le sommet du Sancy, et M. Black ayant franchement renoncé à marcher vite et à monter haut à cause de son asthme.

— Eh bien, je ne vois aucun inconvénient, répondit Love, à ce que vous me laissiez avec les guides. Ne suis-je pas en sûreté au milieu de ces braves gens ? D’ailleurs…

Ici, Love se retourna comme pour dire que je n’étais pas loin ; mais j’étais plus près d’elle qu’elle ne croyait, et, en me voyant, elle n’acheva pas sa phrase. Je crus voir errer sur ses lèvres un sourire singulier. M. Butler, s’adressant alors à moi, me recommanda d’empêcher que sa fille fît un seul pas, et même il parla bas à François pour lui dire de ne pas nous quitter, vu qu’il ne savait pas si j’étais un porteur bien expérimenté. Puis il s’éloigna avec Hope, et Love nous ordonna d’attendre encore M. Black, dont elle parut vouloir s’occuper avec beaucoup de sollicitude.

Quand il fut près d’elle, elle lui reprocha de n’avoir pas pris un cheval, et elle ajouta qu’elle se reprochait à elle-même de n’y avoir pas songé pour lui.

— J’aurais dû me rappeler, lui dit-elle, que vous ne vous souvenez de rien quand il s’agit de vous seul, et je crains réellement que cette course ne vous rende malade… — Ne pourrait-on pas, dit-elle à François, avoir par ici un cheval pour M. Black ?

François, qui n’était jamais embarrassé de rien, ne demanda qu’un quart d’heure pour en amener un du buron le plus voisin, et il partit comme un trait.

— Attendons-le ici, reprit Love en s’adressant à M. Black. Quand je vous verrai à cheval, je repartirai.

L’intérêt qu’elle témoignait à cet ami déjà ancien de sa famille eût dû me paraître fort naturel. Je n’ignorais plus que Junius Black méritait par sa candeur et sa bonté l’estime et l’affection de ceux qui le connaissaient ; mais tout m’était sujet de jalousie et de déplaisir, et après tout je ne savais rien ! Love, un moment auparavant, semblait me reconnaître et invoquer ma protection de préférence à celle de tout autre. À présent, elle semblait avoir déjà oublié que j’étais là, et vouloir se placer sous la protection exclusive de Junius Black. Elle parlait anglais avec lui ; peut-être ignorait-elle encore que je pouvais l’entendre. J’avais passé par tant d’incertitudes et de suppositions gratuites depuis huit jours, que je n’avais plus aucune confiance dans ma pénétration ni dans mon propre jugement. Je l’écoutais, avec une avidité inquiète, échanger des réflexions sur le facies géologique environnant avec le pauvre savant, à la figure froide et inoffensive, que si longtemps j’avais pris pour un détracteur machiavélique, et j’avais l’esprit si malade, que je m’attendais presque à découvrir une préférence pour lui dans le cœur de miss Butler. On avait placé le fauteuil de Love auprès d’un rocher où Junius, déjà très-fatigué d’avoir fait à pied un tiers du chemin, s’était assis pour se reposer et pour se trouver de niveau avec elle. Soit qu’il eût résolu, malgré ma récente prière, de lui parler de moi, soit que ma figure soucieuse le décidât à risquer, sans me consulter, une explication décisive sur mon compte, il rompit la glace tout à coup, de la manière la plus adroite.

— À propos de roche, dit-il en ramassant une pierre à ses pieds, savez-vous que M. de la Roche est de retour dans son château ?

— Bah ! vous croyez cela ? répondit Love sans émotion. On a fait tant d’histoires sur son compte que je ne crois plus à rien.

— Vous croyez au moins, reprit Black sans faire attention à mes signes, qu’il est décidément bien vivant et nullement marié ?

— Je le sais, répondit Love ; mais, quant à son retour, je n’y crois pas.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je ne pense pas qu’il m’aime assez pour revenir dans un pays qu’il n’aimait plus du tout.

— Que dites-vous là ? Pourquoi ce doute, mademoiselle ?

— S’il m’eût aimée, il n’eût pas douté de moi» et il serait revenu plus tôt.

— C’est ce que je lui ai dit, repartit ingénument M. Black ; mais il assure que…

— Ah çà ! vous l’avez donc vu ? s’écria Love en faisant le mouvement involontaire, mais aussitôt comprimé, de me regarder.

— Oui, je l’ai vu,… répondit Junius avec embarras. Je l’ai vu,… à Clermont, je crois.

— Vous croyez ? reprit Love en riant ; vous n’en êtes pas sûr ? N’importe, mon cher monsieur Black ; vous l’avez vu, je le crois, puisque vous le dites, car vous ne savez pas mentir. Eh bien, vous a-t-il parlé de moi ? Que vous a-t-il dit de moi ?

Je faisais des yeux si terribles au pauvre Junius, qu’il perdit contenance et bégaya au lieu de répondre.

— Tenez, reprit Love, je le sais, ce qu’il vous a dit ; il me semble que je l’ai entendu, et que je peux vous le redire mot pour mot. Il dit que je n’ai pas de cœur, que je ne suis pas capable d’aimer, que je suis trop à mes parents et à mes études pour être digne de le comprendre et capable de le rendre heureux. N’est-ce pas cela ?

Et, comme Junius, de plus en plus interdit et troublé, ne trouvait rien à alléguer pour ma défense, elle ajouta :

— Si vous le revoyez à Clermont ou ailleurs, dites-lui, mon cher monsieur Black, que je l’ai aimé plus longtemps et mieux qu’il ne le méritait, puisqu’il n’avait pas confiance en moi, ou qu’il l’a perdue avant de vouloir se soumettre à l’épreuve du temps. Que sais-je à présent des autres amours qui ont rempli sa vie durant tant d’années ? J’aimais un jeune homme sans grand avoir et sans grande expérience, aussi naïf que moi à bien des égards, capable de comprendre par moments mes devoirs personnels et de partager un jour mon humble bonheur. À présent, Jean de la Roche est riche, instruit ; il doit connaître le monde, et la vie facile, et les amours que je ne comprends pas, et les femmes à belles paroles et à grandes passions, auprès desquelles je ne lui paraîtrais plus qu’une vieille fille desséchée par les veilles et adonnée à des études rebutantes chez une personne de mon sexe.

— Mais ne croyez donc pas cela ! s’écria enfin Junius avec feu. Il dédaignera d’autant moins une femme savante qu’il est savant lui-même. Ce sont les ignorants qui ont peur de la supériorité d’une femme, ce sont les imbéciles qui demandent une compagne bornée, ce sont les sots qui veulent jouer le rôle de pacha et jeter le mouchoir à des odalisques dégradées. Un homme de cœur et d’esprit veut vivre avec son égale, la respecter comme sa mère ou comme sa sœur, en même temps que la chérir comme sa femme. Il veut être fier d’elle, et il me semble, à moi, que, si j’avais des enfants d’une idiote, je me ferais reproche de les avoir mis au monde, tant je craindrais qu’ils ne fussent idiots.

La langue du bon Junius s’était déliée sous l’empire d’une honnête conviction. Love l’écoutait attentivement.

— Vous avez raison, reprit-elle, cela devrait être ainsi ; mais cela n’est pas ainsi, mon cher monsieur Black. Il y a et il y aura longtemps encore un préjugé contre les femmes qui ont reçu de l’instruction et à qui l’on a appris à raisonner leur devoir. Moi, si j’étais homme, il me semble bien que j’aurais plus de confiance en celle qui saurait pourquoi il faut aimer le vrai, le beau et le bien, qu’en celle qui suit machinalement et aveuglément les chemins battus où on l’a poussée sans lui rien dire de sage et de fort pour l’y faire marcher droit ; mais je me trompe probablement et vous vous trompez vous-même, parce que vous vivez sans passions. Les préjugés sont plus puissants que la raison ; on veut que la femme aimée soit une esclave par l’esprit et par le cœur, on tient même plus à cela qu’à sa fidélité et à sa vertu, car je sais des hommes qui ont l’air de vouloir être trompés, tant ils le sont, mais qui se déclarent satisfaits par l’apparente soumission morale et intellectuelle dont on les berne.

» Ajoutez à cela, continua Love avec vivacité, que l’homme très-passionné est porté plus que tout autre au despotisme de l’âme, et qu’il aime à s’exagérer, pour s’en effrayer et s’en offenser, la capacité d’une femme tant soit peu cultivée. Il ne lui accorde plus ni candeur ni modestie ; il s’imagine qu’elle est vaine. Il ne se dit pas — ce qui est pourtant une vérité banale — que l’on n’est jamais supérieur en tous points quelque sage que l’on soit, à une personne raisonnable ordinaire. Je ne parle pas des exceptions, à qui la nature et l’éducation ont tout refusé ; mais je suppose une comparaison entre M. de la Roche et moi, par exemple ! Eh bien, je me dis qu’à certains égards j’en sais peut-être plus que lui, sans avoir le droit d’en être fière, puisque je suis sûre qu’à d’autres égards il en sait certainement plus que moi. Je n’ai jamais compris la rivalité entre les gens qui peuvent s’estimer et se comprendre. Si celui-ci a plus d’ardeur dans la pensée et de nerf dans la volonté, celui-là a plus de prudence dans le caractère ou de charme dans la douceur des relations. Des êtres tout semblables les uns aux autres feraient un monde mort et une société inféconde, et les affections les plus vives sont celles qui compensent leurs contrastes par des équivalents. C’est un lieu commun de dire que les extrêmes se touchent, que les opposés se recherchent dans le monde du sentiment. Voilà sans doute pourquoi nous nous aimions, lui et moi !… mais il n’a pas compris cela, lui ! Il a protesté contre cette bonne loi de l’instinct ; il a lu des romans où les hommes tuent des femmes qui mentent, et il a éprouvé le besoin de me croire menteuse afin de tuer notre amour. Cette conduite-là, voyez-vous, n’est pas trop bonne, monsieur Black. Si je l’excuse, si je pardonne à ce jeune homme de n’avoir pas tenu compte du chagrin que devaient me causer son désespoir, et son départ, et sa longue absence, c’est parce que je me souviens de l’avoir beaucoup aimé, et que je sens en moi comme une faiblesse de ma volonté quand ma tête veut trop faire taire mon cœur, qui a si longtemps plaidé pour lui. Je crois, d’ailleurs, que je ferai bien de m’en tenir au regret du bonheur que nous avions rêvé, sans aller jusqu’au regret de nos amours, tels qu’il les entendait. Si nous devons nous revoir, je ne lui refuserai pas mon amitié et mon dévouement au besoin, et je crois qu’il ne m’en demandera pas davantage ; mais, s’il lui passait par la tête, après un si long abandon, de vouloir revenir au passé, je lui dirais : « Non, mon cher Jean, ce n’est plus possible ; car, si nous devons nous aimer encore, tout est à recommencer entre nous. Nous n’avons plus de sacrifices à nous faire, puisque votre pauvre mère n’est plus, et que mon cher frère se porte bien : il s’agirait maintenant de nous aimer sans effroi et sans orage, comme on peut s’aimer quand il n’y a plus d’obstacles. C’est bien plus difficile, et peut-être que pour vous les obstacles sont le stimulant nécessaire à la passion. Enfin je ne vous connais plus, moi, et nous avons à refaire connaissance, comme si nous entrions dans une autre vie. Voyez si, telle que je suis, je vous plais encore, et permettez-moi de vous étudier pour savoir si je peux reprendre en vous la confiance que j’ai eue autrefois. » Voilà ce que Jean se dirait aussi à lui-même, s’il était un homme sérieux ; et ce qu’il se dit peut-être en ce moment, car il est possible qu’il se sente, comme moi, enchaîné par le respect et la mémoire du passé et qu’il éprouve le besoin de m’étudier et de me juger avec ce qu’il a pu acquérir d’expérience et d’exigences légitimes. Jean fera donc bien de m’examiner de son mieux et même de m’espionner au besoin, avant de se permettre de venir réclamer ma parole, et, quant à moi, ce ne sera pas avant d’avoir soumis son amour à une longue épreuve que je lui rendrai le mien. Voilà, monsieur Black, ce que vous pouvez lui dire, si vous le rencontrez encore et s’il vous interroge.

Love donna toutes ces raisons, non pas sous forme de discours comme je les résume, mais à travers un dialogue assez animé et qui dura plus d’un quart d’heure. Junius défendait ma cause avec une généreuse obstination. Il prétendait que l’épreuve avait été assez longue et l’expiation de mon impatience assez complète, et que, si je me présentais tout d’un coup avec le désir et l’intention de renouer le mariage, on ne devait pas me demander de nouvelles preuves de fidélité et m’imposer de nouvelles souffrances. Love se montra un peu ironique et un peu cruelle. J’avais désormais la conviction qu’elle parlait ainsi à dessein que j’en fisse mon profit ; elle avait l’air de me défier et de me rebuter même avec un certain orgueil froissé qui n’était peut-être pas ce qu’il eût fallu pour refermer ma blessure. Plus elle avait raison contre moi, plus je sentais de dépit contre elle. Elle me semblait vouloir triompher de mon humiliation et devenir coquette au moment où je lui reprochais d’être trop austère et trop raisonneuse, comme pour me punir de mon injustice.

Le cheval arriva et Black se hissa dessus avec sa gaucherie ordinaire ; mais l’animal se trouva un peu vif, et François dut le tenir par la bride, ce qui eût retardé notre marche et l’eût rendue impossible, si nous n’eussions pris le parti de laisser le savant en arrière avec le guide. Mon camarade, le porteur, qui n’avait encore rien fait, se plaça dans le brancard en avant, moi derrière Love, et nous partîmes, laissant les deux autres à distance égale entre le cavalier et nous.

Love ne détourna pas la tête en se sentant soulevée par moi ; on eût juré qu’elle ne me savait pas là, et qu’elle avait oublié que je pusse y être.