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Calmann-Lévy (p. 295-304).


XXVII


Le porteur de devant était une espèce d’Hercule, un vrai type d’Auvergnat de la montagne, énorme de tête, court d’encolure, large d’épaules, grêle ou plutôt serré de la ceinture aux pieds, comme les taureaux de race. Sa chevelure, frisée en touffe sur le front, complétait la ressemblance ; mais la douceur de son regard et la candeur de son sourire étaient d’un enfant. Il s’appelait Leclergue. François me l’avait choisi en se disant que, si je manquais d’adresse ou de force, cet athlète rustique sauverait tout et ne se fâcherait de rien.

Nous allions presque aussi vite que des chevaux qui trottent ; c’est la manière de porter dans le pays. Love ne parut se souvenir de moi qu’au moment de traverser la Dordogne. Le torrent était très-gros, et les roches brutes que nous franchissions par des bonds d’ensemble bien combinés étaient en partie sous l’eau. Elle se retourna alors, et, comme si elle eût été surprise de me voir, elle sourit et me dit bonjour d’un petit mouvement de tête.

— Avez-vous peur, demoiselle ? lui dis-je tout en sautant.

— J’ai peur pour vous, répondit-elle d’un ton de reproche.

Et, quand nous fûmes sur l’autre rive, elle ajouta.

— C’est assez, j’espère, et vous allez appeler un remplaçant.

— C’est-à-dire, repris-je, que vous ne vous fiez point à moi ?

Elle ne répondit pas ; mais, comme elle était tournée de profil, je vis encore ce mystérieux sourire, demi-railleur, demi-mélancolique, qui parfois la faisait ressembler à la Joconde de Vinci, quoique sa beauté appartînt à un type plus régulier et plus franchement sympathique.

J’encourageai Leclergue en patois. Quoique bien payé par M. Butler, il l’était encore plus par moi, et il ne se ménageait pas. Au bout d’une demi-heure de marche, nous avions rejoint Hope, M. Butler et leurs guides ; mais, comme nous étions lancés sur la pente ascendante des premiers échelons de la montagne, nous ne nous arrêtâmes pas, et bientôt nous laissâmes tout le monde derrière nous. Nous marchions toujours plus vite à mesure que la montagne devenait plus rapide, comme font les chevaux courageux quand ils sont chargés, l’animal comprenant tout aussi bien que l’homme que l’ardeur de la volonté allège seule la fatigue.

Il n’y avait plus trace de sentier. Nous gravissions des touffes de gazon toutes rondes, jetées par les pluies en escaliers capricieux et trompeurs sur des talus de gravier. Les pieds des animaux avaient achevé de dégrader le flanc de la montagne. J’éprouvai là une fatigue qui tenait du vertige, mais ce ne fut qu’aux premiers moments. Je fus bientôt pris de cette fièvre qui décuple les forces, et je portai Love sans respirer jusqu’à la Dordogne, qui commence à sourdre au jour au milieu d’une vaste nappe de neige immaculée.

Nous avions beaucoup devancé le reste de la caravane. Nous posâmes le fauteuil pour l’attendre, et Leclergue se jeta de son long par terre avec le sans façon permis dans la circonstance et avec un peu d’affectation aussi, pour montrer que la peine valait bien le salaire.

Quant à moi, je restai debout à distance. Love, qui ne pouvait faire un pas, m’appela, et, me voyant couvert de sueur sous la bise glacée, elle m’ordonna de prendre son manteau, que je refusai obstinément.

— Vous êtes un entêté ! me dit-elle alors avec une véritable colère maternelle ; vous avez voulu porter, ce n’est pas votre état, et vous n’en pouvez plus ! Vous en serez malade, vous en mourrez peut-être ! Et des larmes coulèrent sur ses joues pâlies par le froid, qui tout à coup se couvrirent d’une vive rougeur, comme si son amour se fût trahi en dépit d’elle-même. Son émotion me rendit presque fou. Je faillis me jeter à ses pieds, mais la présence de Leclergue me retint. Que signifiaient donc toute cette prudence et toute cette méfiance dont elle venait de rédiger pour ainsi dire le programme cruel en parlant de moi à M. Black en ma présence et avec le soin de ne m’en pas laisser perdre une parole ?

Immobile devant elle, je regardais sa nuque blanche inondée de boucles noires, et je devinais, aux moindres ondulations de sa tête penchée en avant, les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir. J’étais donc aimé éperdument peut-être, et elle ne voulait pas me le laisser entrevoir ! Pourquoi ce jeu terrible pour tous deux ? Était-ce fierté à cause de ma fortune refaite et de la sienne compromise ? Non ! Love était comme son père, elle ne savait jamais rien des choses d’argent, ou, si elle les savait, elle n’y pensait pas, elle n’y pouvait pas penser. C’était donc autre chose ; du dépit peut-être, un dépit réel et profond de m’avoir vu renoncer à elle dans un temps où elle ne renonçait pas à moi ?

— Ah ! si cela pouvait être ! me disais-je. Si elle avait eu contre moi l’amertume que j’ai eue contre elle ! Si elle avait souffert autant que moi,… c’est-à-dire si elle m’aimait comme je l’aime !

Tout se résumait dans cette pensée. J’étais ivre de joie, et la peur me retenait encore. J’allais lui parler à cœur ouvert, et, au moindre mouvement qu’elle faisait, je tremblais de rencontrer son regard déjà séché et son malicieux sourire recomposé sur sa figure impénétrable.

Elle rompit le silence sans se retourner.

— Est-ce que vous croyez, me dit-elle en me montrant la cime du Sancy, que mon père et mon frère arriveront à temps pour voir de là-haut le soleil sortir de l’horizon ?

— Je ne le crois pas, répondis-je ; mais vous, ne souhaitez-vous point le voir ?

— Je sais, répondit-elle, que c’est une des plus belles choses du monde ; mais, comme cela ne se peut pas…

— Mais si cela se pouvait ?

— Je vous dis, reprit-elle d’un ton ferme, que cela ne se peut pas, et que je n’y songe pas.

Je m’approchai de Leclergue, qui dormait déjà.

— Camarade, lui dis-je à l’oreille en le réveillant, veux-tu gagner cinq cents francs tout de suite ?

— Avec plaisir, monsieur !

— Eh bien, relève-toi et emportons la demoiselle jusqu’à la croix du Puy.

— Diable ! dit-il, porter là-haut une personne ? Ça ne s’est jamais fait. Est-ce possible ?

— C’est possible, puisqu’on y a porté une croix et des pierres. Veux-tu mille francs ?

— Non, je suis un honnête homme : cinq cents francs, c’est bien payé ; mais, si j’en crève, vous aurez soin de mon vieux père. Je n’ai que lui à nourrir.

— Je te jure d’avoir soin de lui. Veux-tu ?

— Mais vous, vous ne pourrez pas !

— Est-ce que je vais mal ? est-ce que je te fatigue ?

— Non ! vous allez mieux que pas un. Allons ! en route. Vous passerez devant ?

— Non, je veux faire le plus difficile. Attends ! je t’avertis que la demoiselle dira non. Elle aura peut-être peur. Ça ne fait rien. Tu avanceras tout de même. C’est moi qui commande.

— C’est bien : mais ce n’est pas le tout de commander, il faut rendre l’homme capable d’obéir. Avez-vous quelque chose à me faire boire ?

— Oui. Voilà de l’eau-de-vie pour toi, lui dis-je en lui tendant une gourde.

— Où me conduisez-vous ? s’écria Love en nous voyant repasser le brancard dans nos bricoles de cuir.

— À deux pas plus loin, lui répondis-je ; il fait trop froid ici pour nous qui avons chaud. C’est le camarade qui veut sortir de ce corridor de neige.

Elle nous demanda plusieurs fois s’il n’était pas temps de s’arrêter ; mais nous allions toujours, en lui disant que nous arrivions. Quand, après les neiges, elle se vit au pied du cône, elle s’écria qu’elle ne voulait pas aller plus loin ; mais nous étions déjà lancés, et, comme elle faisait mine de se lever pour arrêter Leclergue :

— Miss Love, lui dis-je avec autorité, il est trop tard ; si vous faites un mouvement, vous nous faites tomber, et nous sommes perdus tous les trois !

Elle se tint immobile, les mains crispées sur les bras du fauteuil et retenant sa respiration.

Si l’effort fut grand, Leclergue seul s’en aperçut, et encore avait-il le moins de peine, puisqu’il enlevait sans être chargé de retenir. Quant à moi, je ne m’aperçus de rien ; je n’étais plus dans les conditions régulières de la vie, et je crois que, si le cône eût été du double plus haut, je l’eusse escaladé sans effort ; je jouais le tout pour le tout ; il m’était absolument indifférent de mourir là, si je ne devais pas être aimé. Pourtant, lorsque j’arrivai, je tombai sur mes genoux en déposant le fauteuil sur le bord de la plate-forme, Leclergue, sans s’inquiéter de personne, défit sa bricole, et, en homme qui connaît tous les dangers de sa profession, descendit en courant le revers du cône, puis se jeta dans un buisson pour ne pas rester exposé sans manteau à l’air vif et saisissant qui fouettait la cime nue.

J’étais donc seul avec Love, mais sans m’en rendre compte, car je perdis un instant la notion de moi-même, je fermai les yeux comme si j’allais m’endormir, et, les rouvrant aussitôt, je regardai avec étonnement autour de moi, comme si j’avais dormi une heure. J’avais tout oublié et je contemplais, pour ainsi dire en rêve, les abîmes perdus sous mes pieds et l’immensité des brumes déployées autour de moi. Le soleil se levait splendide et balayait les vapeurs étendues sur la terre comme un lac sans limites. À travers ce voile grisâtre, les terrains diaprés et les horizons roses commençaient à apparaître comme la vision du mirage. C’était sublime et presque insensé d’apparence ; mais où donc était Love dans tout cela ?

Je regardais stupidement le fauteuil vide posé devant moi. Que faisait là ce meuble d’auberge, en toile rouge et jaune, planté fièrement à côté de la borne trigonométrique qui marque la cime la plus élevée de la France centrale, au pied de la croix de bois brisée par la foudre, qui tient là sa haute cour et célèbre ses grandes orgies les jours de tempête ? Ce fauteuil me faisait l’effet d’une aberration du pauvre Granville dans ses derniers jours de fantaisie délirante. Tout à coup, je me rappelai Love, et je fis un grand cri où s’exhala toute mon âme. Elle était donc tombée dans le précipice ? Que pouvait-elle être devenue ?

Je sentis alors quelque chose de frais sur mon front, c’était sa main. Elle était à genoux près de moi, elle m’enveloppait de ses vêtements, elle m’entourait de ses bras.

— Jean de la Roche, me dit-elle, tu as donc voulu mourir ici ? Eh bien, mourons ensemble, car je jure que j’ai assez souffert, et que je ne redescendrai pas sans toi cette montagne.

— Je ne mourrai pas, je ne peux pas mourir si tu m’aimes ! m’écriai-je en me relevant.

Je la forçai de se rasseoir sur le fauteuil, et, prosterné à ses pieds, j’appris de sa bouche qu’elle m’avait reconnu dès le premier jour.

— Comment ne t’aurai-je pas reconnu, me dit-elle, puisque je t’avais toujours aimé ? Mais, mon Dieu ! qu’est-ce que je vous dis là ? moi qui m’étais promis de vous étudier et de vous faire attendre !

— Méchante ! m’écriai-je, pourquoi ces froides résolutions et cette prudence hypocrite quand tu me voyais perdu de chagrin et d’amour, prêt à renoncer à toi et à en mourir peut-être ?

— Renoncer à moi ! reprit-elle avec une sorte de colère tendre ; voilà ce que je ne peux pas vous pardonner d’avoir fait et de songer à faire encore quand le doute vous revient. Tenez, Jean, vous ne m’aimez guère !

— Et vous, vous ne m’aimez pas du tout, si vous ne sentez pas que je vous adore ?

— Que la volonté de Dieu soit faite ! répondit-elle en se jetant dans mes bras ; je sens bien que notre amour vient de lui, puisqu’il est plus fort que toute ma raison, tout mon ressentiment et toute ma peur, aimez-moi en despote, si vous voulez ; soyez injuste, aveugle, jaloux : me voilà vaincue, mon cher mari, et je vois bien que tout ce qu’on peut dire contre la passion ne sert de rien quand la passion commande.