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Calmann-Lévy (p. 258-267).



XXIV


Je me retirai furieux dans l’antichambre, et on renvoya la servante. M. Butler et son fils s’installèrent dans la chambre de Love, et, pendant deux ou trois heures, ils travaillèrent ensemble avec une désespérante tranquillité. J’étais sur des charbons ardents, et j’essayais en vain de lire à la dérobée les journaux du matin, que j’allais sans bruit prendre dans le salon qui nous séparait ; mais j’étais en quelque sorte identifié avec mon personnage, et je ne savais plus lire. Que m’importait d’ailleurs ce monde des faits européens auquel j’avais cru devoir m’intéresser vivement après des années de lointaine absence ? La République venait d’être proclamée, je le savais et ne le comprenais pas, n’ayant suivi qu’à bâtons rompus, et longtemps après coup, la marche des événements et la transition des idées. Il n’y avait pour moi qu’un intérêt au monde, celui de savoir si j’étais aimé ou méprisé par cette femme. Mes pareils devaient se désespérer, se croire sous le couteau de la guillotine. Je ne partageais pas leurs terreurs. Il m’eût suffi des réflexions que j’entendais sortir de la bouche de M. Butler, parlant liberté et tolérance avec ses enfants, pour augurer que les faits accomplis n’entraînaient pas la perte des biens et des personnes ; mais il en eût été autrement que je n’eusse pris aucun souci de ma fortune et de ma vie. Le monde n’existait pas pour moi si Love ne m’aimait pas, et, comme le plus souvent j’étais désespéré sous ce rapport, j’eusse regardé une sentence de bannissement comme une chose indifférente, et peut-être une sentence de mort comme un bienfait.

À chaque instant, je me levais pour fuir le leurre de cet amour impossible.

Que fais-je ici ? me disais-je ; à quoi bon cette comédie que je joue, et dont elle est peut-être moins dupe que moi-même ? Me voilà, ayant tout accepté d’elle et pour elle, des chagrins sans remède, l’exil et jusqu’à la servitude, tout cela pour m’entendre dire que je ne peux pas être pris au sérieux, même sous l’habit d’un paysan !

Le médecin vint faire sa visite ; après quoi, M. Butler me rappela.

— Jacques, me dit-il, il est permis à ma fille de sortir demain en fauteuil. Il faut vous charger, mon ami, de trouver quatre porteurs pour demain.

— Il n’en faut que trois, répondis-je, je serai le quatrième.

— Allons donc ! est-ce que vous savez porter ? me demanda Love avec un étonnement qui me fit l’effet d’une ironie atroce.

— Je croyais savoir ! lui répondis-je d’un ton de reproche.

— Vous savez porter les blessés sur vos bras, je ne peux pas en douter sans ingratitude ; mais porter en promenade, c’est autre chose, ce n’est pas l’affaire d’un quart d’heure, et c’est trop fatigant.

— Eh bien, je chercherai un homme plus fort, plus adroit et plus dévoué, répondis-je avec amertume.

— Vous voyez comme il est susceptible ! dit Love à son frère et à son père ; on ne peut pas lui parler comme à un autre guide.

— Il a de l’amour-propre, c’est son droit, répondit Hope toujours en anglais. C’est un guide excellent et un très-honnête homme, je vous en réponds.

— Vraiment ? je croyais que vous ne pouviez pas le souffrir, celui-là ?

— Pardon ! j’ai changé de sentiment. Il me convient tout à fait.

— Eh bien, qu’il porte ou ne porte pas, il viendra avec nous, dit M. Butler.

Et il me donna ses ordres pour le lendemain, en me laissant le soin de tout faire pour le mieux.

— Allez tout de suite, ajouta-t-il. Vous reviendrez ici. Si nous avons besoin de quelque chose, nous appellerons Marguerite.

Je fis vite la commission. Quand je revins, je trouvai M. Butler seul avec sa fille, fort préoccupé, me regardant fixement et me répondant tout à contresens. Je fus saisi d’une grande frayeur. Sans doute on avait interrogé Marguerite sur mon compte, et, comme j’avais négligé de la mettre dans mes intérêts, elle avait dû dire qu’elle ne m’avait jamais vu au mont Dore, ou qu’il y avait si longtemps, qu’elle ne s’en souvenait plus ; mais mon malaise fut dissipé par le prompt retour du sans façon paternel de M. Butler.

— Nous n’avons pas encore fixé le but de la promenade et l’heure du départ, me dit-il. Asseyez-vous par là, Jacques, dans le salon ; ma fille vient de me dire que vous étiez minéralogiste. Si je l’avais su plus tôt, cela m’eût fait plaisir, car elle dit que vous en savez plus long que les guides ordinaires ; votre modestie, chose encore plus rare chez vos confrères, m’a empêché de vous apprécier. Je vous demande maintenant de mettre vos connaissances à notre service. Voici ce que je veux faire. Un de mes amis m’a demandé une petite collection des roches de l’Auvergne, et je veux lui envoyer cela en Angleterre. Nous avons là toute la minéralogie des monts Dore. Ayez l’obligeance de tailler les spécimens de manière à ce qu’ils tiennent dans les compartiments de cette boîte. Ma fille pense que vous pourrez bien les classer par époques géologiques. D’ailleurs, si vous êtes embarrassé, nous sommes là pour vous aider.

J’obéis, et, en sortant de la chambre, je regardai Love attentivement. Il me sembla qu’elle avait pleuré. Dans tous les cas, elle avait eu avec son père une explication, car elle était fort animée, et, tout en cassant et rangeant mes minéraux, je les entendis reprendre un entretien assez suivi ; mais le bruit que j’étais forcé de faire et le soin qu’ils avaient de parler à voix basse m’empêchèrent de rien saisir. Pourquoi ne parlaient-ils pas tout haut devant moi comme à l’ordinaire ? devinaient-ils que je les comprenais ? Il est vrai que Hope, travaillant dans sa chambre, n’était séparé d’eux que par une cloison, et ce pouvait être à cause de lui qu’ils prenaient cette précaution. Je n’en étais pas moins fort inquiet. Cette conférence, en quelque sorte secrète, n’était-elle pas le résultat nécessaire de celle qui avait eu lieu à la Roche-Vendeix entre M. Butler et son fils ? M. Butler n’avait-il pas déclaré qu’il interrogerait sa fille, et que, si elle avait persisté dans son affection pour Jean de la Roche, il s’efforcerait de renouer ce mariage, devenu possible par les nouvelles que j’avais données ?

J’avais donc amené l’explosion de ma destinée en faisant savoir à Love et à son père que je n’étais ni mort ni marié, et je ne devais pas m’étonner que dès lors la leur fût remise en question. J’assistais à l’élaboration de ma sentence. Hope, jaloux de sa sœur, avait affirmé qu’elle me regrettait, il pouvait s’être trompé, comme se trompent toujours ceux qui sont jaloux par besoin de l’être ; mais M. Butler voulait savoir à quoi s’en tenir, et Love subissait un interrogatoire, tendre sans doute, mais décisif. Je croyais pouvoir en être certain, aux intonations à la fois solennelles et dubitatives de la voix de M. Butler lorsqu’elle s’élevait un peu ; cependant Love répondait si bas, que je ne pouvais rien deviner, en dépit des intervalles que je ménageais dans l’exercice de mon marteau.

Au bout d’une demi-heure de ce supplice, je vis M. Butler se lever, embrasser sa fille et passer dans la chambre de Hope, probablement pour lui rendre compte de ce qu’il venait d’apprendre. Je restais seul avec Love. Je n’y pus tenir. Décidé à savoir mon sort, j’entrai dans sa chambre ; mais son sourire de bienveillance protectrice me troubla. Si elle jouait un rôle, elle le jouait bien.

— Que voulez-vous, Jacques ? me dit-elle du ton dont elle aurait dit aux vaches de la montagne : « Je n’ai pas de sel à vous donner, mes pauvres bêtes ! »

Je la consultai sur le classement des minéraux dans la boîte, et, comme je lui présentais à tout hasard un échantillon, elle le regarda avec la loupe.

— Voilà un admirable morceau, me dit-elle. Avez-vous remarqué, Jacques, comme il y a de petits fragments qui représentent une grande roche avec ses arêtes, ses cavernes et ses cristallisations ? Oui, oui, vous devez avoir remarqué cela, vous qui avez l’œil à ces choses.

— Il est tout simple que je l’aie remarqué, lui répondis-je en me remettant avec un dépit secret au diapason de sa tranquillité d’esprit ; j’ai fait souvent l’état de casseur de pierres sur les chemins, et il faudrait être aveugle pour ne pas connaître des yeux ce que l’on manie du matin au soir ; mais une chose m’étonne, c’est qu’une demoiselle comme vous s’en occupe tant et sache plutôt ce qu’il y a dans le cœur d’un rocher que ce qu’il peut y avoir dans celui d’un homme.

— Pourquoi me dites-vous cela ? me demanda-t-elle en me regardant avec surprise, mais sans inquiétude ni dédain. Est-ce parce que je n’ai pas compris votre chagrin à propos de l’indifférence prétendue de votre femme ?

— Oui, justement, demoiselle, c’est à cause de ça !

— Eh bien, je vous répondrai, car vous avez de l’esprit, et vous me comprendrez. De même que cette petite pierre renferme tous les éléments dont se compose la grande roche dont elle est sortie, de même le cœur d’un homme ou d’une femme est un échantillon de tout le genre humain. Dans les pierres, il y a un fonds commun, composé de quelques substances premières, qui se combinent à l’infini pour former ces différents minéraux auxquels on a donné trop de noms et dont on a fait trop de divisions, encore assez mal établies. On a fait un peu de même pour expliquer le cœur humain. On a embrouillé les choses au point que les gens qui s’aiment, comme votre femme et vous par exemple, ne se comprennent plus, et s’imaginent être deux personnes différentes ayant un secret impénétrable l’une pour l’autre. L’une s’étonne d’être aimée froidement, l’autre de ne pas être devinée dans ce que son amour a de pur et de fidèle : toutes deux se méconnaissent. Or, ce qui vous arrive arrive à bien d’autres. Je sais des gens qui cherchent à se deviner, et qui se donnent un mal étonnant pour n’en pas venir à bout. C’est parce que, savants ou simples, nous en cherchons trop long dans le livre du bon Dieu. Si nous nous disions bien que nous sommes tous sortis de la même pâte comme les pierres du sein de la terre, nous reconnaîtrions que la différence des combinaisons est dans tout, et qu’elle est bonne, que c’est elle qui prouve justement que tout ne fait qu’un, et que cent ou cent mille manières de s’aimer et de s’entendre montrent qu’il y a une grande et seule loi, qui est de s’entendre et de s’aimer. C’est par l’étude des pierres, des plantes et de tout ce qui est dans la nature, que je me suis fait cette tranquillité-là, mon brave homme, et, si j’étais à votre place, si j’avais une grande passion dans le cœur, je tâcherais de me contenter d’une amitié tendre et forte comme celle que votre femme a probablement pour vous.

Le discours à la fois élevé et naïf de Love me laissa muet quelques instants. Était-ce une prédication chrétienne donnée charitablement, en temps de république socialiste, à un prolétaire raisonneur ? Cela me paraissait d’autant plus probable qu’à cette époque on vit pendant un moment, fort court à la vérité, mais fort intéressant, une apparence d’entente cordiale extraordinaire entre le peuple, la bourgeoisie et même la noblesse. Feinte ou sincère, cette entente sembla devoir modifier essentiellement les mœurs. Les cœurs généreux et romanesques purent y croire ; pour tous ceux qui ne se jetèrent pas dans les luttes de parti et dans les questions de personnes, il y eut comme une ère nouvelle dans les relations, et les philosophes calmes et observateurs de la trempe de M. Butler et de sa fille durent en faire un sujet d’études et y prendre un intérêt de curiosité. Chez ceux-là, il y avait une réelle bienveillance et le désir beaucoup plus que la crainte de l’égalité. On faisait, pour ainsi dire, connaissance avec le peuple affranchi, car c’était un peuple nouveau, et qui ne se connaissait pas encore lui-même. Le peuple aussi interrogeait naïvement ses maîtres de la veille ; on cherchait à se pénétrer mutuellement avec un reste de méfiance mêlé à un besoin d’abandon. Tel était du moins l’état de nos provinces à cette époque pour les personnes de bonne foi et de bonne volonté. Je ne parle pas des autres.

Il n’y avait donc pas, dans l’intérêt que Love m’accordait, une trop grande invraisemblance, et cependant j’y sentais une allusion si directe à notre situation mutuelle, que je restais tremblant et éperdu, prêt à jeter le masque, prêt à le remettre, et ne sachant que résoudre.