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Calmann-Lévy (p. 248-257).



XXIII


J’avais interrogé une corde qui devait rester muette. Hope n’était pas destiné à connaître les passions, et il est à remarquer que les êtres trop aimés dès leur enfance ont rarement par la suite l’initiative et la puissance morale des grandes affections. Ce jeune homme aimait sa sœur avec une sorte de jalousie passionnée, il est vrai ; mais c’est pour le besoin qu’il avait d’elle, de sa société assidue, de ses soins délicats et de ses incessantes prévenances. Il y avait un immense égoïsme dans ce cœur de frère. J’eus assez d’adresse pour en sonder tous les replis, sans me départir de mon air de bonhomie insouciante, et en lui posant des problèmes naïfs. Il ne s’aperçut pas que je le confessais en ayant l’air de le consulter. Je trouvai en lui un grand fonds de personnalité, un continuel premier mouvement qui lui faisait tout rapporter à lui-même, et de vagues désirs de jeunesse combattus par la méfiance envers les femmes. Il les considérait comme des êtres frivoles et dépravés. Son orgueilleuse austérité dominait déjà la révolte des sens, et il était facile de voir que, considérant Love comme une exception, il souffrait de l’idée qu’elle pût descendre aux soins de la famille comme une femme ordinaire. Pourtant, quand je lui fis observer que cette grande intelligence ne dédaignait pas de le servir et de le soigner, ce qui était sans doute fort heureux pour lui, il ne sut que répondre et se mordit les lèvres.

Heureusement pour cette jeune âme, incomplétement épanouie dans la trop douce atmosphère de la gâterie, il y avait en elle, ainsi que je l’avais déjà remarqué la veille, un très-noble développement de l’idée du devoir. L’enfant, à défaut des gracieuses sensibilités de l’adolescence, avait des principes au-dessus de son âge, et, quand il avait réfléchi, pour peu que l’on essayât d’éclairer son jugement, il revenait à sa logique tout anglaise, qui était de respecter la liberté des autres pour faire respecter la sienne propre.

Tout en l’amenant à faire devant moi, espèce de borne intelligente dont il ne se défiait plus, son examen de conscience, je comparais intérieurement son adolescence avec la mienne. Émancipé, comme lui, de toute contrainte par une mère absorbée dans ses larmes secrètes autant que M. Butler l’était dans ses chères études, il m’avait manqué, comme à lui, de sentir l’autorité identifiée avec la tendresse ; mais, comme la tendresse de ma mère n’était pas démonstrative, je n’avais pas senti comme lui à toute heure combien j’étais aimé, et j’avais éprouvé le besoin impérieux de l’être ardemment par un cœur plus vivant et plus jeune. Cela m’avait peut-être rendu aussi injuste et aussi exigeant envers Love que l’avait été Hope par suite de besoins contraires. Il avait toujours eu sa tendresse ; il n’avait pas voulu la partager, parce qu’il n’en concevait aucune autre. Tous deux, nous la voulions tout entière, et la pauvre Love, ne sachant à qui se donner, ne s’était donnée à personne ; victime de deux égoïsmes, elle était peut-être devenue égoïste à son tour, en demandant au repos de l’âme et à la sécurité de l’indépendance un bonheur que nous n’avions pas su lui créer.

En résumé, je jugeai Hope parfaitement sain d’esprit et de corps, comme il l’était en effet, et je vis que les seules dispositions inquiétantes à mon égard étaient désormais celles de Love.

Il y avait des moments où je m’imaginais qu’elle m’avait parfaitement reconnu dès le premier jour, et que le baiser de la veille n’était pas l’excentricité d’un cœur charitable ou l’aberration d’une idéale chasteté. Un indifférent eût peut-être préféré ces dernières interprétations pour la gloire de son étrange et angélique caractère ; mais moi, amoureux fou, j’eusse préféré l’emportement spontané de l’amour.

Je redevenais humble et accablé en regardant mes mains brunies, déjà dures et gercées par l’absence de soins, mon affreux déguisement, ma laideur relative et volontaire. Et tout à coup je me surprenais ivre de joie, en me persuadant qu’elle pouvait m’aimer encore tel que je me montrais à elle.

Quand je rapportai la plante à M. Butler, il était encore de bonne heure, et sa fille n’était pas éveillée. Nous ne devions pas faire de promenade. On voulait tenir compagnie à la pauvre recluse. On donnait campo aux guides. Je pensai qu’un peu d’importunité pour me rendre utile ou agréable quand même me laisserait un grand caractère de vraisemblance, et, cherchant un moyen de me faire rouvrir la porte de l’appartement, j’imaginai de mettre en tête des domestiques anglais de M. Butler une promenade pour leur propre compte M. Butler ne les emmenait jamais avec lui, et, comme ils étaient préposés à la garde des chevaux et des effets, ils sortaient peu et se gorgeaient de thé et de rhum pour tuer le temps. François, après avoir excité leurs esprits flegmatiques, alla trouver M. Butler pour lui remontrer que ces pauvres garçons avaient bien envie de courir un peu, et que l’occasion était bonne, puisque, forcés nous-mêmes de ne pas sortir ce jour-là, nous pouvions, lui et moi, nous charger du soin des chevaux, et même du service des personnes, si toutefois nous n’étions pas trop désagréables à nos voyageurs. L’excellent Butler accepta d’emblée avec les bonnes paroles qu’il aimait à dire, et qu’il disait sans banalité de bienveillance. Les deux valets prirent la clef des champs. Le beau-père de François se chargea de les mener bien loin, François fut installé à l’écurie, et moi dans l’antichambre de l’appartement des Butler, avec la douce injonction de ne pas m’endormir assez profondément pour ne pas entendre la sonnette.

Toutes choses arrangées ainsi, M. Butler et son fils descendirent pour déjeuner, et Love resta sous ma garde. Il est vrai qu’une femme de la maison se tenait dans sa chambre pour l’aider à sa toilette. Quand cette toilette fut terminée, la servante ouvrit toutes les portes de l’appartement, et je vis Love, en peignoir blanc et en jupe rose, étendue sur une chaise longue, avec une table à côté d’elle, et sur cette table des livres, des plantes, des cailloux, des albums et des boîtes à insectes. Elle rangeait et choisissait des échantillons de laves, et je l’entendis les briser et les équarrir avec le marteau du minéralogiste. Cette tranquillité d’occupations et le bruit sec de ce marteau d’acier dans ses petites mains adroites et fortes me portèrent sur les nerfs.

— Va, lui disais-je en moi-même, passionne-toi pour des pierres, cela est bien dans ta nature, et tu pourrais frapper ainsi sur ton cœur sans crainte de l’entamer !

L’impatience devint si vive, que je me levai, et, parlant à la servante à travers le petit salon qui me séparait de la chambre de Love :

— Marguerite, lui criai-je, vous ne devriez pas laisser la demoiselle se fatiguer comme ça. Apportez-moi donc ces cailloux, c’est mon affaire de les casser !

— C’est donc Jacques qui est là ? dit Love à la servante. Par quel hasard ? que veut-il ?

Et, sans attendre la réponse, elle m’appela.

— Venez, mon bon Jacques, cria-t-elle, venez me dire bonjour.

Et, quand je fus près d’elle, m’informant de son état :

— Je vais très-bien, grâce à vous, reprit-elle. N’ayant point fait un pas, je n’ai pas empiré le mal, et j’espère que ce sera bientôt fini. Et vous ? cela vous fait un jour ou deux de repos que vous ne devez pas regretter : vous devez en avoir besoin. Nous sommes de terribles marcheurs, n’est-il pas vrai ? et encore plus désagréables quand nous nous cassons les jambes.

Puis, comme je répondais selon les convenances de mon rôle, elle me regarda attentivement. J’avais eu le courage de laisser ma barbe longue, mes ongles noirs et mon sordide gilet de velours avec les manches de laine tricotée et la ceinture en corde. Je crus qu’elle tâchait de retrouver l’homme élégant et soigné d’autrefois sous cette carapace ; mais le résultat de cet examen fut d’une prosaïque bonté.

— Je vois, dit-elle, qu’en tout temps vous portez des vêtements chauds. C’est bien vu dans un climat si capricieux ; mais cela doit coûter assez cher. Je veux vous donner deux beaux gilets de flanelle rouge que j’ai là et dont mon père n’a pas besoin. Il en a plus qu’il ne lui en faut pour le voyage. — Marguerite, fouillez, je vous prie, dans cette malle ; vous trouverez cela tout au fond.

Et, quand elle eut les camisoles dans les mains, comme je refusais de les prendre :

— Vous ne pouvez pas dire non, reprit-elle ; c’est moi-même qui les ai cousues, parce que mon père est très-délicat et trouve que personne ne lui fait comme moi des coutures douces et plates. Voyez, ajouta-t-elle avec une importance enfantine, et comme si elle eût parlé à un enfant, c’est très-joli, ces coutures brodées en soie blanche sur la laine rouge. Si vos camarades se moquent de vous, vous leur direz que c’est la mode.

Mais, tout en babillant avec moi d’un ton de bonne maîtresse, elle reprit son marteau et ses laves. Je les lui ôtai des mains sans façon, à son grand étonnement.

— Demoiselle, lui dis-je, il ne faut pas frapper ainsi ; ça vous répond dans votre pied malade. Laissez-moi faire. Est-ce qu’un bon guide ne sait pas échantillonner pour les amateurs et les savants ?

— Si vous savez, à la bonne heure ! mais prenez bien garde de briser les petits morceaux de feldspath qui sont pris dans le basalte :

— Faites excuse, demoiselle, ça n’est pas du feldspath, répondis-je en ouvrant l’échantillon avec le marteau, ce sont des cristaux de péridot. Voyez !

— Tiens ! vous avez raison. Vous savez donc un peu de minéralogie ?

— Sans doute ! quand on conduit des gens qui savent, on finit par apprendre.

Et je me mis à parler minéralogie avec elle en estropiant à dessein quelques noms, mais ne me défendant pas de la coquetterie de lui montrer mon savoir.

Elle m’en fit compliment, surtout quand je relevai quelques erreurs de sa part ; mais tout à coup je m’avisai que ces erreurs étaient trop grosses pour n’être pas volontaires, et je me demandai si elle ne me faisait pas subir un examen à moi, Jean de la Roche, pour s’assurer des progrès que j’avais pu faire. Pour changer d’objet, j’allai lui chercher dans l’antichambre un gros bouquet de ménianthe que j’avais ramassé à son intention dans ma promenade du matin.

Elle fit une exclamation de joie et de surprise en voyant en grosse gerbe cette ravissante petite fleur, rare au pays, abondante seulement dans une certaine prairie baignée à point d’eau courante auprès du village.

— Vraiment, vous avez du goût d’avoir songé à cueillir ça ! s’écria-t-elle, et vous me faites là un vrai cadeau. J’aime tant les fleurs vivantes !

Elle se fit donner un vase rempli d’eau et y mit toute la gerbe, qu’elle voulut garder auprès d’elle sur la table pour la contempler à tout instant. Cet amour naïf de la nature me frappait en elle. La science n’avait rien desséché dans son âme ouverte à toute beauté, rien appauvri dans son œil d’artiste, aussi prompt à embrasser l’ensemble harmonieux des grandes choses que patient à poursuivre l’intérêt des détails microscopiques.

— Vous pouvez, lui dis-je, garder cette fleur aussi fraîche dans l’eau qu’elle l’est dans la prairie, pendant huit jours au moins. Il est vrai que, dans huit jours, vous ne serez peut-être plus ici !

— J’espère bien que nous y serons encore, répliqua-t-elle. Je m’y trouve si heureuse ! Je prie pour que les orages ne finissent pas, et qu’il n’arrive pas de voyageurs.

— Dame ! si vous ne voulez pas qu’il en arrive… on pourrait effondrer le chemin et faire verser les chaises de poste !

— Vraiment, Jacques ? vous assassineriez un peu sur les chemins pour me faire plaisir ?

— Elle me reconnaît, m’écriai-je en moi-même, car voilà que je lui parle d’amour, et, Dieu me pardonne, elle se permet enfin d’être un peu coquette. Mais tout aussitôt mon illusion tomba, car elle ajouta d’un ton moqueur :

— Mon brave homme, c’est pousser trop loin le dévouement du guide modèle.

Et, comme son père et son frère entraient dans sa chambre, elle leur dit gaiement en anglais :

— Vous voyez, je cause avec Jacques. Décidément, il n’est pas assez paysan pour moi, et il a l’esprit faussé. J’ai mal placé mes affections !