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Calmann-Lévy (p. 22-30).



II


Nous vivions, ma mère et moi, dans ces débris, dans cette poudre du passé, elle pâle, mince et rêveuse, moi pâle et mince aussi, mais plutôt mélancolique et inquiet que résigné ou contemplatif.

Ma mère était encore une jeune femme quand je commençais à n’être plus un enfant. Mariée à quinze ans, elle avait fort peu dépassé la trentaine quand j’atteignis moi-même l’âge où elle m’avait mis au monde. Elle avait encore la figure assez agréable pour faire l’illusion d’une sœur à ceux qui nous voyaient ensemble ; mais une santé fragile, un regret inextinguible de la perte de son mari et une habitude de nonchalance douloureuse l’avaient tellement jetée dans le renoncement d’elle-même, qu’elle me fit toujours l’effet d’avoir, non pas seize, mais cinquante ans de plus que moi.

Elle était d’une douceur angélique et d’une bonté un peu froide, soit que son cœur se fût usé dans les larmes du veuvage, soit qu’elle se fût tracé un plan de conduite à mon égard. J’ai pensé souvent que, me voyant couver une grande ardeur d’expansion sous mon air tranquille, elle s’était efforcée de me contenir le plus longtemps possible par un aspect de dignité calme. C’était peut-être me condamner à jeter hors d’elle et de moi-même la flamme intérieure qu’elle s’efforçait de comprimer.

S’il y a là un reproche contre elle (et ce n’est pas ainsi que je l’entends), c’est du moins le seul que je puisse adresser à sa mémoire. Elle était d’une justice et d’une mansuétude admirables. L’austérité de son âme ne répandait ni aigreur dans ses manières, ni amertume dans ses paroles. Sa piété n’avait pas d’intolérance, sa charité ne faisait pas de choix. Elle était estimée et respectée, elle eût été aimée de son entourage si elle eût voulu dire à qui que ce soit un mot d’amitié ; mais il semblait qu’après l’amour de mon père elle ne voulût plus connaître d’affection, si pure qu’elle pût être, en ce monde. La mienne même ne paraissait pas lui être nécessaire. Elle avait l’air de l’accepter pour me tenir dans l’exercice d’un devoir, mais elle n’attirait aucune démonstration, et je la craignais, bien qu’elle ne m’ait jamais fait l’ombre d’un reproche. Toute sa remontrance, quand j’avais failli, consistait à me prouver que je m’étais nui à moi-même. Ainsi, cette excellente mère, dans la crainte de me gâter par trop de tendresse, travaillait, sans y songer, à me rendre égoïste. C’était peut-être aussi un calcul. En raison du caractère ardent qu’elle devinait en moi, elle voulait me préserver d’une trop grande facilité à m’oublier moi-même et à me sacrifier. Et pourtant elle ne prêchait pas d’exemple, car sa vie entière était un sacrifice en vue de moi seul. Son économie, ses privations, son existence sédentaire, son oubli de toute élégance, n’avaient pour but que de me procurer un peu de bien-être dès que j’en sentirais le besoin. Elle y travaillait, non pas avec l’ardeur que ne comportait pas son organisation, mais avec une ténacité patiente, ne se plaignant jamais de rien, endurant une vitre brisée dans sa chambre et l’absence d’un tapis sous ses pieds sans paraître se souvenir qu’il lui était possible de mieux vivre, et ne laissant que bien peu entrevoir son ambition, qui était de me créer quelques ressources en dehors de nos minces revenus.

Elle parvint à faire ce miracle avec d’autant plus d’intelligence qu’ayant été élevé par elle dans des habitudes matérielles assez rudes, je devais sentir plus vivement le prix d’un peu d’allégement. Je me crus donc immensément riche le jour où elle mit dans mes mains quelques rouleaux d’or en me disant :

— Mon fils, vous voilà en âge de vous former au contact d’un monde moins restreint que celui qui nous entoure. Vous êtes majeur et maître de vos actions. Je n’ai jamais voulu gêner votre liberté : mais la pauvreté était une grosse entrave dont je vous délivre pour quelque temps. Utilisez votre indépendance en vue de l’avenir. Allez à Paris, ou dans les grandes villes de notre province où nous avons conservé des relations. J’ai écrit à tous les amis de notre famille qu’ils eussent à vous faire bon accueil et à vous diriger dans le choix d’une compagne. Partez, et revenez bientôt me faire part du projet qui vous paraîtra le plus sérieux. J’agirai alors par moi-même et je me déplacerai, s’il le faut, pour travailler à votre bonheur.

Je partis donc dans cette pensée avec une soumission inquiète, et je commençai par voir Paris, vers lequel mon imagination m’avait si souvent emporté.

J’arrivai là aussi provincial que possible. À vingt et un ans, je n’avais pas encore franchi la limite de mon département. J’avais vu très-petite mais très-bonne compagnie, tant chez nous que dans les villes et châteaux voisins, où j’allais rendre les visites que recevait ma mère, laquelle ne sortait pas toujours une fois par an du sauvage ravin de la Roche. D’ailleurs, elle-même avait conservé dans son isolement de si excellentes manières, qu’il ne m’avait pas été difficile de prendre l’aisance polie et la dignité douce de l’ancien bon ton. À cela près, c’est-à-dire sauf l’apparence d’une tranquille expérience du monde, je ne connaissais guère plus le monde qu’un enfant de six ans.

Il en était de même sous le rapport de l’instruction. J’avais été élevé à domicile par un prêtre. J’avais travaillé avec docilité et achevé toutes mes études à peu près aussi vite et aussi bien que n’importe quel bachelier sortant du collége. Je pouvais entendre parler de toute chose sérieuse sans m’y sentir étranger ; mais, toute conclusion vive et franche ayant été écartée à dessein de mon éducation générale, je ne comprenais quoi que ce soit à la philosophie des sciences, des lettres et de l’histoire.

J’allais donc aborder la réalité sans en avoir la moindre notion, et, si j’eusse été l’homme qu’on croyait avoir formé, j’eusse été la victime des préjugés et des erreurs de ma caste, c’est-à-dire que je me fusse tenu en dehors de mon époque, ou que mes déceptions eussent été cruelles. Heureusement pour moi, une vive curiosité intérieure et une habitude de réaction muette contre l’ennui et le froid de mon enseignement m’avaient disposé à tout accepter, à la seule condition que tout fût bien nouveau et bien vivant dans ma vie nouvelle.

J’avais comprimé beaucoup d’élans par crainte de ma mère, dont la tristesse m’accablait comme un joug sacré. Il y avait donc en moi une certaine énergie, mais dont je ne me rendais pas bien compte, et que la plupart du temps je regardais comme un malheur de mon organisation.

— À quoi bon se sentir fort et ardent, me disais-je, quand la raison condamne tout ce qui n’est pas la patience et la soumission ? Il est bien certain que j’étouffe, mais c’est apparemment que mes poumons sont trop larges pour le peu d’air que le destin mesure aux aspirations humaines.

Au milieu de tout cela, j’étais peu religieux. Ma mère, irréprochable et pourtant foudroyée par une éternelle douleur, m’apparaissait comme une gratuite cruauté de cette Providence qu’elle invoquait souvent sans avoir l’air d’y croire. La vision d’un monde meilleur auquel elle semblait aspirer, sans que sa vie en parût allégée, me faisait l’effet d’une déception. Enfin tout en moi tendait au matérialisme, et je n’avais réellement qu’un besoin, celui de satisfaire mes passions.

Trois mois de la vie parisienne les apaisèrent jusqu’à la satiété, et, un beau matin, je pris ma tête dans mes mains en me demandant pourquoi j’étais né ; si c’était pour m’abrutir avec des compagnons sans cervelle et des filles sans cœur, ou pour retourner m’éteindre lentement dans le même cercueil où ma mère s’était ensevelie vivante. Elle du moins avait vécu ; elle avait aimé. Moi, je n’avais connu de l’amour que le rêve, et ce rêve, je travaillais à l’éteindre dans de faux plaisirs. J’étais las de ce mauvais leurre, et, résolu à m’y soustraire, je ne sentais pourtant plus la soif du vrai. Je n’étais déjà plus matérialiste, mais je n’étais encore initié à aucun idéal. Je me sentais donc dégoûté de tout et de moi-même.

Mes ressources tiraient à leur fin, lorsque je reçus de ma mère une nouvelle somme, sans aucune demande d’explication relative à l’emploi de la première. Je fus effrayé de cette munificence, qui représentait pour elle, je ne le savais que trop, une vingtaine d’années de privations. Un remords subit et poignant s’empara de moi. Mes débauches m’apparurent comme une tache sur ma vie.

Je n’avais en aucune façon rempli les intentions de ma pauvre mère. J’avais beaucoup négligé les vieux amis auxquels j’étais recommandé, et qui devaient s’occuper de mon établissement. Je me sentais fort mal disposé au mariage. Un rêve de bonheur ainsi arrêté et discuté à l’avance éloignait de moi toute confiance et toute spontanéité. J’allai faire mes adieux aux personnes sérieuses de ma connaissance, je ne dis mot aux autres, et je partis pour ma province sans aucune autre résolution arrêtée que celle de forcer ma mère à reprendre ses dons et à me laisser attendre auprès d’elle le résultat de mes propres réflexions.

J’étais trop fier pour n’être pas sincère. J’avouai mes fautes sans chercher à les atténuer. Ma mère écouta gravement ma confession ; puis elle me dit :

— À votre silence sur la question du mariage, j’avais presque deviné la vérité. Je vous plains, mon fils : mais je vois que cette expérience vous servira. Votre repentir me l’atteste. Prenez le temps de vous calmer et de vous réconcilier avec le possible. Nous penserons ensemble à votre établissement.

J’avais mérité d’expier mes fautes par des privations, il n’en fut rien. Ma mère ne voulut jamais reprendre l’argent que je lui rapportais. Il était mien, disait-elle ; elle était ma tutrice et me présentait des comptes sur lesquels je ne voulus point jeter les yeux : mais, la moitié de nos biens provenant de mon père, elle exigea que j’en prisse la gouverne. Je voulus au moins employer ses économies à lui donner un peu de bien-être. Cela fut encore impossible ; je dus y renoncer en voyant que je l’affligeais sans la soulager. Ce nouvel état de choses n’allégea point l’ennui qui m’accablait. Je passais trop subitement de la soumission absolue à l’autorité sans bornes. Si ma mère l’avait résolu ainsi pour m’enseigner la prudence et la retenue, son calcul fut bon, car je me sentis plus esclave que jamais en connaissant mieux mes devoirs envers elle. Plus elle s’annihilait devant moi, plus je devais continuer à m’annihiler moi-même. Cette vie sans épanchement mûrit promptement mon caractère, mais je ne saurais dire qu’elle le forma. Je devins sombre, et je sentis fermenter en moi des passions nouvelles, des passions vagues, il est vrai, mais dont les rêves se succédaient sans enchaînement et sans but. Je n’avais plus soif de plaisirs frivoles ou grossiers. Mécontent de moi-même, j’eusse voulu être quelque chose, et je ne me sentais propre qu’à la médiocrité dont j’étais las. Sans fortune et sans talents particuliers, je ne pouvais prétendre à aucune carrière brillante, à aucune influence. Les cinq ou six personnes qui composaient mon empire, à commencer par ma mère, me disaient du matin au soir que j’étais le maître. Le maître de quoi ? De commander le dîner, de payer les moissonneurs, de choisir la robe de mon cheval et la race de mes chiens, d’aller à la chasse que je n’aimais pas, à la messe où je ne priais pas, chez des voisins qui ne m’amusaient pas, dans des villes où je n’avais que faire ?… Je devins si triste, que ma mère s’en aperçut et s’en étonna.