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Calmann-Lévy (p. 187-196).



XVIII


Hélas ! elle était gaie, elle était jeune, fraîche, radieuse, insouciante. Sa belle voix claire et son franc rire résonnaient toujours comme une fanfare de triomphe sur les ruines de mon âme et de ma vie. Forte et agile, elle traversait la route en un clin d’œil, allant dix fois d’une berge à l’autre pour faire son bouquet sans se laisser distancer par la voiture. Elle n’avait ni châle ni manteau, et recevait bravement une fraîche ondée dont elle songea pourtant à préserver son frère, car elle envoya le domestique qui les accompagnait à pied chercher dans la voiture un vêtement pour lui. Je vis alors la tête de M. Butler se pencher à la portière. Jeune encore, M. Butler n’avait presque pas vieilli ; seulement, ses cheveux gris étaient devenus tout blancs, et rendaient plus vif encore l’éclat de sa figure rose et ronde, type de douceur et de sérénité.

Quant à Hope, il était loin de l’étiolement que m’avait fait pressentir M. Louandre, et qui eût pu le justifier de mes malheurs. Il était à peu près de la même taille que sa sœur, élégant et bien fait comme elle, d’une jolie figure distinguée, à l’expression plutôt polie que douce, car il y avait un éclair d’obstination et de fierté dans son œil bleu. Il était habillé à la mode anglaise, qui condamne aux petites vestes rondes et aux grands cols rabattus des garçons de dix-huit à vingt ans. Hope en avait quinze, et ce costume enfantin n’était pas encore ridicule chez lui, sa carnation étant très-délicate et ses extrémités d’une finesse remarquable. J’observai aussi les valets. C’étaient deux figures nouvelles. Cette circonstance acheva de me rassurer.

Le frère et la sœur marchèrent environ dix minutes devant moi, et prirent bientôt de l’avance sur la voiture, qui montait une côte rapide. J’entendis Love dire au domestique à pied :

— Restez près des chevaux ; si le cocher s’endormait… c’est si dangereux !

En effet, le chemin était fort peu plus large que la voiture, le roc montant à pic d’un côté, de l’autre tombant de même en précipice. Instinctivement je me plaçai entre les chevaux et l’abîme, et je vis Love se retourner plusieurs fois ; il semblait que ma présence la rassurât ; mais bientôt je m’élançai vers elle. Un taureau, à la tête d’un troupeau de vaches, venait à sa rencontre et s’arrêtait en travers du chemin, l’œil en feu, poussant ce mugissement rauque et comme étouffé qui indique d’une façon particulière la jalousie et la méfiance. Le troupeau était sans gardien, et Love avançait toujours, ne faisant aucune attention à la menace de son chef. Hope, armé d’une petite canne, semblait disposé à le provoquer plutôt qu’à reculer devant lui.

Je doublai le pas. Je savais que ces taureaux, élevés en liberté et très-doux avec leurs pasteurs, sont quinteux et s’irritent contre certains vêtements ou certaines figures nouvelles. Hope, courageux et déjà homme par l’instinct de la protection, se plaça entre sa sœur et l’ennemi, leva sa petite canne, et fit mine de frapper ; mais, l’animal faisant tête, le jeune homme se jeta de côté et le toucha sur le flanc. Dès lors sa sœur était en grand danger. Le taureau bondit vers Love, qui se trouvait en face de lui. Elle eut peur, car elle fit un grand cri et recula jusqu’au précipice. Par bonheur, j’avais eu le temps d’arriver et d’arracher la petite canne des mains de Hope. J’en frappai le taureau sur le nez. Je savais que, dans notre pays, on se rend maître de ces animaux avec une chiquenaude sur les narines. Le taureau s’arrêta stupéfait, et, comme je le menaçais de recommencer, il tourna le dos et s’enfuit. Restait l’équipage à préserver de sa rancune. Le domestique à pied se réfugia bravement derrière la voiture, et le cocher, ne pouvant prendre du large, rassembla ses chevaux pour les empêcher de s’effrayer. Je suivis le taureau, et je le forçai encore, sans aucun danger pour moi-même, à passer sans attaquer personne. Je vis alors s’élever une sorte de débat entre le frère et la sœur. Hope, mécontent sans doute de ma brusquerie, ne voulait pas que l’on me remerciât, et Love insistait pour que le domestique m’amenât vers elle. Je craignis d’être reconnu, et, passant à ce dernier la canne de son jeune maître, je courus après le taureau, qui s’en allait très-vite et qui pouvait être censé m’appartenir. Dès que je pus trouver un éboulement au précipice, j’y poussai l’animal en y descendant avec lui, puis je me cachai dans les détours de la montagne, laissant le domestique envoyé à ma recherche m’appeler à son aise.

Quand je vis que l’on renonçait à me trouver, je remontai sur la route, et je laissai la voiture me devancer beaucoup. J’arrivai à Saint-Nectaire une heure après la famille Butler, et, entendant dire aux habitants que les Anglais avaient été voir les grottes à source incrustante, je continuai mon chemin pour aller me reposer dans une maisonnette de paysan hors du village. Bientôt après, suivant le chemin doux et uni qui passe à travers une double rangée de boursouflures volcaniques, sorte de via Appia bordée de petits cratères qu’à leur revêtement de gazon et à leurs croûtes de laves on prendrait pour d’antiques tumulus couronnés de constructions mystérieuses, je m’arrêtai à l’entrée du val de Diane, en face du château de Murol, ruine magnifique plantée sur un dyke formidable, au pied d’un pic qui, de temps immémorial, porte le nom significatif de Tartaret.

Puisque mes voyageurs avaient fait halte au dyke de la Verdière, ils ne pouvaient manquer de gravir celui de Murol. Je les vis arriver, et je les devançai encore pour aller me cacher dans les ruines. Je les trouvai envahies par un troupeau de chèvres qui broutaient les feuillages abondants dont elles sont revêtues. On les avait mises là depuis peu, car elles s’en donnaient à cœur joie, grimpant jusque sur les fenêtres et dans les grands âtres de cheminées béantes le long des murs aux étages effondrés. Il m’était bien facile de me dissimuler dans ce labyrinthe colossal, une des plus hautaines forteresses de la féodalité. Vue du dehors, c’est une masse prismatique qui se soude au rocher par une base homogène, c’est-à-dire hérissée de blocs bruts que des mains de géant semblent avoir jetés au hasard dans la maçonnerie. Tout le reste est bâti en laves taillées, et ce qui reste des voûtes est en scories légères et solides. Ces belles ruines de l’Auvergne et du Vélay sont des plus imposantes qu’il y ait au monde. Sombres et rougeâtres comme le dyke dont leurs matériaux sont sortis, elles ne font qu’un avec ces redoutables supports, et cette unité de couleur, jointe quelquefois à une similitude de formes, leur donne l’aspect d’une dimension invraisemblable. Jetées dans des paysages grandioses que hérissent en mille endroits des accidents analogues, et que dominent des montagnes élevées, elles y tiennent une place qui étonne la vue et y dessinent des silhouettes terribles que rendent plus frappantes les teintes fraîches et vaporeuses des herbages et des bosquets environnants.

À l’intérieur, le château de Murol est d’une étendue et d’une complication fantastiques. Ce ne sont que passages hardis franchissant des brèches de rocher à donner le vertige, petites et grandes salles, les unes gisant en partie sur les herbes des préaux, les autres s’élevant dans les airs sans escalier qui s’y rattachent ; tourelles et poternes échelonnées en zigzag jusque sur la déclivité du monticule qui porte le dyke ; portes richement fleuronnées d’armoiries et à moitié ensevelies dans les décombres ; logis élégants de la renaissance cachés, avec leurs petites cours mystérieuses, dans les vastes flancs de l’édifice féodal, et tout cela brisé, disloqué, mais luxuriant de plantes sauvages aux arômes pénétrants, et dominant un pays qui trouve encore moyen d’être adorable de végétation, tout en restant bizarre de forme et âpre de caractère.

C’est là que je vis Love assise près d’une fenêtre vide de ses croisillons, et d’où l’on découvrait tout l’ensemble de la vallée. J’étais immobile, très-près d’elle, dans un massif de sureaux qui remplissait la moitié de la salle. Love était seule. Son père était resté en dehors pour examiner la nature des laves. Hope courait de chambre en chambre, au rez-de-chaussée, avec le domestique. Elle avait grimpé comme une chèvre pour être seule apparemment, et elle était perdue dans la contemplation du ciel chargé de nuées sombres aux contours étincelants, dont les accidents durs et bizarres semblaient vouloir répéter ceux du pays étrange où nous nous trouvions. Je regardai ce qu’elle regardait. Il y avait comme une harmonie terrible entre ce ciel orageux et lourd, cette contrée de volcans éteints et mon âme anéantie, sur laquelle passaient encore des flammes menaçantes. Je regardais cette femme tranquille, enveloppée d’un reflet de pourpre, voilée au moral comme la statue d’Isis, ravie ou accablée par la solitude. Qui pouvait pénétrer dans sa pensée ? Cinq ans avaient passé sur cette petite tête frisée sans y dérouler un cheveu, sans y faire entrer probablement un regret ou une inquiétude à propos de moi. Et moi, j’étais là, dévoré comme aux premiers jours de ma passion ! J’avais couru sur toutes les mers et par tous les chemins du monde sans pouvoir rien oublier, tandis qu’elle s’était chaque soir endormie dans son lit virginal, autour duquel jamais elle n’avait vu errer mon spectre, ou entendu planer le sanglot de mon désespoir.

Je fus pris d’une sorte d’indignation qui tournait à la haine. Un moment je crus que je ne résisterais pas au désir brutal de la surprendre, d’étouffer ses cris… Mais tout à coup je vis sur cette figure de marbre un point brillant que du revers de la main elle fit disparaître à la hâte : c’était une larme. D’autres larmes suivirent la première, car elle chercha son mouchoir, qu’elle avait perdu, et elle ouvrit une petite sacoche de maroquin qu’elle portait à sa ceinture, y prit un autre mouchoir, essuya ses yeux, et les épongea même avec soin pour faire disparaître toute trace de chagrin sur son visage condamné au sourire de la sécurité. Puis elle se leva et disparut.

Mon Dieu ! à quoi, à qui avait-elle donc songé ? À son père ou à son frère, menacés dans leur bonheur et dans leur fortune ? À coup sûr, ce n’était pas mon souvenir qui l’attendrissait. Elle me croyait heureux, guéri ou mort. Je pris, à la fenêtre brisée, la place qu’elle venait de quitter. Un éclair de jalousie me traversa le cœur. Peut-être aimait-elle quelqu’un, à qui, pas plus qu’à moi, elle ne croyait pouvoir appartenir, et cet infortuné, dont j’étais réduit à envier le sort, était peut-être là, caché comme moi quelque part, mais visible pour elle seule et appelé à quelque douloureux rendez-vous de muets et lointains adieux !

Il n’y avait personne. Le tonnerre commençait à gronder. Les bergers s’étaient mis partout à l’abri. Le pic de Diane, revêtu d’herbe fine et jeté au creux du vallon, dessinait sur le fond du tableau des contours veloutés qui semblaient frissonner au vent d’orage. Je ramassai une fleur d’ancolie que Love avait froissée machinalement dans ses mains en rêvant, et qui était restée là. J’y cherchai puérilement la trace de ses larmes. Oh ! si j’avais pu en recueillir une, une seule de ces larmes mystérieuses ! il me semblait que je lui aurais arraché le secret de l’âme impénétrable où elle s’était formée, car les larmes viennent de l’âme, puisque la volonté ne peut les contenir sans que l’âme consente à changer de préoccupation.

Quand, après le départ de la famille, je me fus bien assuré, en épiant la physionomie enjouée du père et les allures tranquilles du fils, que ni l’un ni l’autre ne pouvaient donner d’inquiétude immédiatement à miss Love, quand j’eus exploré du regard tous les environs, et que toute jalousie se fut dissipée, je me pris à boire l’espérance dans cette larme que j’avais surprise. Et pourquoi cette âme tendre n’aurait-elle pas des aspirations vers l’amour, des regrets pour le passé ? Elle n’était pas assez ardente pour se briser par la douleur, mais elle avait ses moments de langueur et d’ennui, et, si ma passion voulait se contenter d’un sentiment doux et un peu tiède, je pouvais encore émouvoir cette belle statue et recevoir le bienfait caressant et infécond de sa pitié !

Je fus épouvanté de ce qui se passait en moi. Ravagé par cinq années de tortures, j’aspirais à recommencer ma vie en la reprenant à la page où je l’avais laissée.