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Calmann-Lévy (p. 178-187).



XVII


Il faut croire que ce fatal amour était en moi comme la source de mon existence ; car, en dépit de tous les avertissements de M. Louandre et de toutes mes déceptions, je le sentis se raviver avec une énergie foudroyante. En vain j’amoncelais contre lui les raisonnements et les preuves, en vain je me disais que Love avait dû perdre l’attrait de sa personne ; je me trouvais là aussi ému, aussi ardent que si toutes les choses du passé dataient de la veille. Je revoyais l’endroit où son père m’avait envoyé lui parler le jour de notre première entrevue, et le cœur me battait comme si j’allais la voir paraître au fond du vallon, montée sur son poney noir, et la plume de son chapeau au vent. Et puis je m’arrêtais sous un massif de sapins. C’est ici qu’elle était assise tandis que son frère cueillait de la mousse sur les arbres ; c’est là qu’elle folâtrait avec lui comme un jeune chat, et qu’elle oubliait un livre latin qu’elle savait déjà lire, hélas ! mélange bizarre d’enfance pétulante et de précoce maturité ! C’est là-bas qu’un autre jour je la surpris lançant des barques de papier sur le courant du ruisseau pour amuser ce frère ingrat et despote qui lui a défendu d’aimer !

Tout à coup, en me reportant aux détails que M. Louandre m’avait donnés la veille, je fus pris d’une grande tristesse. Je me représentai l’avenir de cette pauvre Love, la fortune de son père et la sienne dissipées rapidement, Bellevue mis en vente en dépit des efforts du fidèle notaire, et la famille exilée de ce paradis terrestre où, depuis cinq ans, elle vivait heureuse au milieu des richesses intellectuelles péniblement amassées et conservées avec amour. Il y avait déjà dans le parc un certain air d’abandon qui sentait la gêne et qui n’était pas dans le caractère et dans les habitudes de Love. Qui sait si quelque jour, bientôt peut-être, elle ne serait pas forcée de travailler pour vivre ? Que ferait-elle alors ? Où irait-elle ? Il lui faudrait probablement se séparer de ces parents trop aimés et trop caressés dans leur capacité improductive, et aller remplir quelque obscure fonction d’institutrice pour gagner péniblement le pain de l’année.

Tout cela pouvait et devait arriver, et alors elle regretterait amèrement de n’avoir pas pris un soutien de famille, un ami aussi dévoué, mais plus ferme et plus clairvoyant qu’elle-même. Et moi qui avais autorisé et encouragé M. Louandre à me chercher, à me désigner une compagne, j’allais donc devenir pour jamais étranger à cette famille qui eût dû être la mienne ! Elle marchait à sa perte, et moi, j’étais riche, j’étais devenu instruit, je pouvais la sauver, et je m’occupais de mon mariage ! Je n’avais plus qu’à dire : « Tant pis pour ceux qui n’ont pas voulu de moi ! »

Cette idée me parut monstrueuse.

— Non, m’écriai-je en moi-même, cela ne sera pas ! Je ne me marierai pas. Je veux rester libre de sauver ma pauvre Love le jour où l’amitié fraternelle et l’amour filial qui me l’ont enlevée lui commanderont enfin de revenir à moi. Cela peut tarder trois ou quatre ans encore : eh bien, n’y en a-t-il pas cinq que j’attends, et les années de ma vie où Love n’est pas comptent-elles désormais devant moi ?

Je chassais de mon mieux ces résolutions romanesques et folles, mais mon cœur s’y obstinait, et jusqu’au soir j’errai dans le parc sans penser à chercher un gîte quelconque. Je ne me sentais plus vivre que par ma fièvre, et je ne voulais pas sortir de Bellevue sans avoir ressaisi ma volonté dans cette lutte de volontés contradictoires. L’amour l’emporta. J’allai droit à la ferme de Bellevue. On ne m’y reconnut pas, bien que je ne prisse aucun soin de me dissimuler. J’y passai la nuit, et, le lendemain, après m’être informé de ce que je voulais savoir, je partis dans la direction d’Issoire.

La famille Butler s’était mise en route pour une tournée botanique ou géologique, comme elle en faisait tous les ans, soit au printemps, soit à l’automne. Je m’étais fait dire son itinéraire ; j’étais résolu à le suivre. Je voulais revoir Love sans qu’elle me vît. Il me fallait absolument savoir si je l’aimais encore, et, dans le cas contraire, c’est-à-dire si sa présence ne m’inspirait plus rien, j’avais tout à gagner à me débarrasser une fois pour toutes de l’obsession de son souvenir.

J’arrivai à Issoire, où les Butler avaient passé la nuit. Ils étaient repartis le matin même, mais sans qu’on sût où ils s’arrêteraient sur la route des monts Dore par Saint-Nectaire. Ils voyageaient à petites journées dans leur voiture, avec leurs chevaux, leur cocher et un domestique. Ils allaient fort lentement, comme on peut aller dans un pays où l’on ne compte pas par lieues, mais par heures de marche. Ils s’arrêtaient dix fois par étape pour examiner, disait-on, les cailloux ou les mouches du pays. Je pris une nuit de repos à Issoire, et, le lendemain, je partis pour Saint-Nectaire.

J’étais toujours à pied, guignant tous les passants.

J’avisai un colporteur qui se reposait sous un arbre, dans un endroit désert. Je me souvenais que ces gens vendaient quelquefois des vêtements tout faits aux gens du peuple. Celui-ci n’en avait pas, mais il me désigna un hameau voisin où un de ses confrères était en train d’en proposer aux habitants. Je m’y rendis aussitôt. Je trouvai l’homme, et j’achetai un pantalon de velours de coton et une blouse de toile bleue. Un peu plus loin, je me procurai une grosse chemise. Mon chapeau de paille était convenablement usé et déformé. Je remis dans mon sac de voyage les vêtements du touriste ; je me chaussai, jambes nues, dans de gros souliers de paysan. Je coupai ma barbe avec des ciseaux, de manière à lui laisser l’aspect d’une barbe de huit jours. Je pris cependant sur moi les papiers nécessaires et l’argent dont M. Louandre m’avait muni. Je cachai le sac dans un mouchoir à carreaux noué aux quatre coins, et je sortis du bois où j’avais fait ma toilette et où je m’étais à dessein roulé sur la terre, frotté aux arbres et déchiré aux épines, dans un état de transformation très-satisfaisant. Dès lors je m’avançai hardiment sur la route, et je pris mon repas dans un cabaret à Champeix ; après quoi, je franchis d’un pas léger la sauvage gorge granitique qui serpente avec la Couze en se dirigeant vers Saint-Nectaire.

J’avais déjà fait cette route plusieurs fois, et je la savais peu praticable aux voitures ; mais j’eus une inspiration qui me guida. Je me souvins qu’il y avait là, après les granités, une curiosité naturelle peu connue et qui n’étonne nullement les habitants de cette âpre région volcanique, mais qui avait pu tenter M. Butler, s’il ne l’avait pas encore vue : c’est une scorie de quelque cent pieds de haut, dressée au bord du torrent, et si mince, si poreuse, d’aspect si fragile, qu’elle semble près de tomber en poussière. Elle est pourtant là depuis des siècles dont l’homme ne sait pas le chiffre, et, quand on touche les fines aspérités de ce géant de charbon et de cendres, on s’aperçoit qu’il a une résistance et une dureté presque métalliques.

Ces sortes de scories gigantesques sont ce que les géologues appellent des dykes. Ils sont nombreux dans le Vélay et dans cette partie de l’Auvergne. Ce sont de véritables monuments de la puissance des matières volcaniques vomies à l’état liquide à l’époque des grandes déjections de la croûte terrestre. Le travail des eaux courantes a entraîné les autres matières environnantes qui n’avaient pas la même compacité, et le dyke, soit cône, soit tour, soit masse carrée ou anguleuse, est resté debout, gagnant en profondeur de siècle en siècle, à mesure que l’érosion dépouillait sa base. C’est ce qui fait dire avec raison aux paysans de ces localités que les grosses pierres poussent toujours. On ne sait pas ce qu’il faudrait de siècles encore pour mettre à découvert les racines incommensurables de ces étranges édifices, déjà si imposants et encore si intacts, des convulsions de l’ancien monde.

Je me souvenais d’avoir remarqué celui-ci et d’en avoir parlé autrefois à M. Butler. Qui sait si, pour la première fois, il ne venait pas l’examiner ? J’avais vanté à Love le site sauvage où il se trouve, la légère arche du pont rustique qui le touche, les flots impétueux et limpides du torrent qui le ronge, et sur les bords duquel se dressent d’autres dykes moins élevés, mais de la même forme et de la même apparence fragile, avec des cheminées volcaniques tordues en spirale, de gros bouillonnements noirs et luisants comme du fer liquéfié et figé dans la fournaise, des bouches béantes s’ouvrant de tous côtés dans le roc, et une couleur tantôt noire comme la houille, tantôt rouge semée de points blancs, comme une braise encore ardente où l’on croirait voir voltiger la cendre, si le toucher ne vous prouvait pas qu’elle est adhérente et vitrifiée.

L’idée que je devais trouver Love au pied de ce dyke s’empara tellement de moi, que je dévorai le chemin pour l’atteindre. Je regardais la trace des roues sur la pouzzolane, et, au milieu des larges raies molles laissées par les petits chariots du pays, je voyais distinctement des coupures plus étroites et plus profondes qui ne pouvaient être que les empreintes d’une berline également chargée. Enfin, au-dessus des arbres épais qui laissent à peine apercevoir le beau torrent de la Couze, et au-dessus des maisonnettes du village de la Verdière, semées sur les inégalités du sol, j’aperçus la tête rougeâtre du dyke semblable à un gigantesque tronc d’arbre que la foudre aurait frappé et déchiqueté ; mais il n’y avait pas là de voiture arrêtée, et les traces se perdaient dans le sable noir battu par les piétons et les animaux.

Je n’osais plus faire de questions dans la crainte d’inspirer de la méfiance aux habitants et d’être signalé par eux à l’attention de la famille Butler, si elle venait à se trouver dans les environs. Je cheminais avec mon petit paquet passé dans un bâton, voulant avoir l’air d’un paysan en tournée d’affaires et non d’un voyageur quelconque en situation de flânerie suspecte. Je descendis au bord de l’eau comme pour me rafraîchir, et je regardai furtivement sous les mystérieux ombrages où la rivière se précipite tout entière d’un seul bond puissant vers la base du dyke. Il n’y avait là que des laveuses à quelque distance du saut. Je vis enfin la trace encore fraîche d’un petit soulier de femme, et tout aussitôt, dans les herbes, un mouchoir brodé au coin du chiffre L. B.

Je m’emparai avec un trouble inconcevable de cette relique, et je repartis aussitôt. Love était venue là il n’y avait peut-être pas un quart d’heure. Je m’élançai sur la route, et, au détour d’un angle de rochers, je vis une voiture élégante et confortable, traînée par deux beaux chevaux, avec deux domestiques sur le siège. L’équipage remontait au pas le cours du torrent. Je le suivis en me tenant à distance convenable. Puis la voiture s’arrêta. Love mit pied à terre avec Hope, et je les suivis d’un peu plus près, éperdu, le cœur en larmes et la tête en feu, mais veillant sur moi-même comme un Indien à la poursuite de sa proie. Love avait grandi presque d’une demi-tête ; mais, comme elle avait pris un peu d’embonpoint, l’ensemble de sa stature avait toujours la même élégance et la même harmonie de proportions. Elle portait toujours ses cheveux courts, frisés naturellement, soit qu’elle voulût par là mettre à profit le temps que les femmes sont forcées de sacrifier à l’entretien et à l’arrangement de leur longue chevelure, soit qu’elle sût que cette coiffure excentrique lui allait mieux que toute autre. On pouvait le penser, car, bien qu’elle fût tout à fait dépourvue de coquetterie, elle était toujours mise avec goût, et la plus austère simplicité ne l’empêchait pas de savoir d’instinct ce qui était à la convenance de sa taille, de son teint et du type de sa physionomie.

Sa démarche était toujours aussi résolue, ses mouvements aussi souples et sa grâce naturelle aussi enivrante. Il me tardait de revoir sa figure. Elle se retourna enfin et se pencha à plusieurs reprises de mon côté pour ramasser des anémones blanches dont elle remplit son chapeau. Comme elle ne faisait aucune attention à moi, je la vis d’assez près pour tout observer. Ah ! comme M. Louandre m’avait menti ! Elle était dix fois plus belle que je ne me la rappelais.