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Calmann-Lévy (p. 197-206).



XIX


Cette larme décida de mon sort, et je m’attachai, sans autre réflexion, aux pas de la famille Butler. Je la suivis de loin au village de Mont-Dore, où l’on m’avait dit qu’elle comptait passer au moins huit jours. J’y arrivai à neuf heures du soir par une pluie diluvienne, et j’allai prendre gîte chez un tailleur de pierres qui avait sa petite maison couverte en grosses lames de basalte à quelque distance du bourg. Je me rappelais cet homme, qui m’avait autrefois servi de guide, et qui m’avait plu par son intelligence prompte et résolue. C’était une bonne nature, enjouée, confiante, brave» un de ces Auvergnats de la montagne qui aiment bien l’argent, mais qui, selon leur expression, connaissent le monde, et qui, comptant sur la générosité du voyageur, ne cherchent pas, comme ceux des villages, à l’exploiter et à le tromper.

— François, lui dis-je en entrant chez lui, vous ne me connaissez plus, mais je suis un ancien ami ; j’ai eu à me louer de vous dans d’autres temps, et vous-même, vous n’avez pas eu lieu d’être mécontent de moi. Je suis déguisé, et voici ma bourse que je vous confie, ne voulant pas en être embarrassé dans mes courses. Vous ne perdrez pas votre temps avec moi, si vous voulez me garder le secret, me traiter devant tout le monde comme un de vos anciens amis qui passe par chez vous et qui vous rend visite. Faites que cela soit possible, et que personne dans le pays ne prenne ombrage de moi. Je sais que ce n’est pas aisé, car les guides sont jaloux les uns des autres, et je veux être guide pendant une semaine, sans avoir de querelles qui me forceraient à me faire connaître. Autrefois, vous aviez coutume de dire, quand nous montions ensemble dans les mauvais endroits : « On peut tout ce qu’on veut. »

— Pour le coup, répondit François, sans retrouver votre nom et sans bien me remettre votre figure, je vous reconnais : c’est avec vous que j’ai descendu par le plus court, aux gorges d’Enfer, un jour qu’il pleuvait des pierres du haut des puys. Il y a bien de cela huit ou dix ans peut-être.

— Peut-être bien, lui dis-je ne voulant pas l’aider à retrouver mon nom. Voyons, ce que je vous demande, l’acceptez-vous ?

— Oui, parce que ce ne peut pas être pour faire quelque chose de mal. Ça ne peut être ni pour tuer un homme ni pour enlever une femme mariée, n’est-ce pas ?

— Sur ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous jure que je ne veux rien faire qui soit bien ou mal. Je veux regarder à mon aise et entendre causer une demoiselle avec qui je me marierai peut-être un jour, et qui ne me connaît pas.

— Tiens ! s’écria François, j’ai déjà vu ici une histoire comme ça ! Eh bien, cela se peut ! Avec de l’argent, tout s’arrange, et, quant à la discrétion, vous pouvez compter sur celle de tous mes camarades comme sur la mienne. Laissez-moi faire, et reposez-vous. Séchez-vous, mangez, dormez ; la maison est à votre service. En un clin d’œil la femme de François fut debout, le feu rallumé, la soupe faite et le fromage servi. Ces bonnes gens voulaient me donner leur lit et aller coucher sur le foin de leur grenier. Je trouvai le foin beaucoup plus à mon gré, et même, ayant découvert un tas de balles d’avoine dans un coin, j’y fis étendre un drap blanc, et je m’y enfonçai comme un sybarite dans des feuilles de roses. Dès le lendemain, on m’avait cousu une paillasse et acheté une couverture neuve. Mon logement était au-dessus de l’étable à vaches et n’avait jamais servi qu’à l’engrangement des petites récoltes de mon hôte. Le chat faisait si bonne garde, que les souris ne m’incommodèrent pas, et que, dans une cabane d’Auvergne, je pus ne pas souffrir de la malpropreté, bien que, rompu à toutes sortes de misères, et à de bien pires que celles-là, je me fusse d’avance résigné à tout.

Il s’agissait pour François de se faire agréer pour guide à la famille Butler, qui ne le connaissait pas. Bien qu’elle fût venue plusieurs fois au Mont-Dore, le hasard avait voulu qu’elle n’eût jamais affaire à lui, et elle ne manquerait pas de redemander ses anciens guides. Il fallait donc décider ceux-ci à nous laisser briguer la préférence, et empêcher tous les autres de faire un mauvais parti à ma nouvelle figure. Ce que François mit en œuvre de prévoyance, de diplomatie et d’imagination, je ne m’en occupai nullement, si ce n’est pour payer sans discussion la condescendance et la discrétion de nos compétiteurs.

Le surlendemain de mon arrivée, tout était arrangé avec d’autant plus de promptitude que le service des guides, porteurs de chaises et loueurs de chevaux » n’était pas encore réorganisé. La saison des bains, qui est aussi celle des touristes, ne commence au plus tôt qu’au 15 juin, quand le temps est beau : nous n’étions qu’au 1er, et le temps était affreux. Durant les dix mois de l’année où les pauvres montagnards de cette région ne vivent pas de la dépense des étrangers, ils exercent une industrie ou une profession quelconque. Aussi chacun était-il encore à son travail, les uns à la scierie de planches de sapin, les autres aux réparations des chemins et sentiers emportés chaque hiver par la fonte des neiges, d’autres encore au commerce des fromages, à la cueillette du lichen sur le Puy-du-Capucin, ou à l’extraction des pierres d’alun de la carrière du Sancy. François eut donc peu de jaloux à écarter, bien que les Butler, étant absolument les seuls étrangers débarqués dans le village, devinssent nécessairement le point de mire des prétentions rivales.

Mon plan improvisé réussissait donc comme réussissent presque toujours les entreprises que l’on ne discute pas. François critiqua seulement mon costume, qui lui parut beaucoup trop neuf pour être porté dans la semaine. Il me prêta une casquette bordée de loutre et une camisole de laine rayée avec un gilet de velours sans manches. Il me fit ôter mes bretelles et les remplaça par une ceinture rouge roulée en corde. Il retailla lui-même ma barbe et mes cheveux à sa guise. J’étais bien pour le moins aussi hâlé que lui, et il fut obligé de me déclarer irréprochable. Cette nouvelle toilette me donnait l’avantage de n’être pas reconnu aisément pour l’homme qui avait repoussé le taureau sur la route de Saint-Nectaire. Aussi, quand je parus devant la famille Butler, ni elle ni ses gens ne songèrent à me remarquer.

Il avait plu toute la veille, les chemins bas étaient inondés, et l’on avait demandé des chevaux ; mais, quand on eut gagné le pied de la montagne, on les renvoya : M. Butler aimait mieux marcher, et ses enfants voulaient faire comme lui. On avait pris trois guides : le beau-père de François, qui escortait M. Butler ; François, qui suivait Love, et moi, qui avais choisi Hope, n’osant encore me placer si près de sa sœur. Chacun de nous portait une sacoche destinée aux plantes et aux minéraux, un marteau pour les briser, une bêche de botaniste, des vivres pour la collation, plus les manteaux imperméables, les chaussures de rechange, et divers autres ustensiles ou vêtements de promenade.

Je n’avais pas eu besoin des leçons de François pour comprendre en quoi consistait le devoir d’un guide modèle. Marcher toujours devant, en regardant tous les trois pas si l’on doit ralentir ou accélérer son train, choisir le meilleur du terrain, écarter les pierres avec le bout du pied sans les faire rouler sur ceux qui vous suivent, se retourner et offrir la main dans les endroits difficiles, et, si le voyageur dédaigne votre aide, s’arc-bouter dans les passages dangereux, de manière à le recevoir ou à le retenir, s’il tombe ou chancelle : tout cela m’eût semblé fort doux et facile, s’il se fût agi de Love ; mais j’eus besoin de veiller beaucoup sur moi pour ne pas oublier souvent son orgueilleux frère, lequel affectait de me réduire à l’état de cheval de bât, et me remerciait de la main avec une sorte d’impatience dédaigneuse, quand je lui présentais le bras ou l’épaule. Cependant ce garçon, agile et hardi, n’était pas robuste, et il manquait absolument de prévoyance et de coup d’œil. Deux ou trois fois je le préservai en dépit de lui-même, et, comme il prétendait vouloir toujours prendre les devants, Love s’approcha de moi, et me dit tout bas :

— Mon ami, ne le quittez pas, je vous prie ; il n’est pas prudent. Arrangez-vous seulement de manière qu’il ne s’aperçoive pas trop que vous le surveillez bien.

Ce n’était pas une tâche aisée, et, de plus, je la trouvais déplaisante. Il me semblait aussi que ma figure déplaisait au jeune homme, bien qu’il ne songeât en aucune façon à la reconnaître. Peut-être même se trouvait-elle entièrement effacée de son souvenir. Quant à Love, elle ne m’avait pas regardé du tout, et je savais que M. Butler avait fort peu la mémoire des physionomies humaines : il n’avait que celle des noms et des choses.

Love avait, en me parlant, la douceur polie que je me rappelais lui avoir toujours vue avec les inférieurs, mais aussi cette nuance d’autorité que l’on est en droit d’avoir avec un guide bien payé. Elle avait dit : « Mon ami, je vous prie, » comme elle eût dit : « Brave homme, faites ce que je vais vous ordonner. » J’affectais un air simple et des allures rustiques auxquelles il ne m’était pas difficile de donner le caractère indigène le plus fidèle. Je retrouvais aussi sans effort l’accent des montagnes de l’Auvergne, qui n’est pas le charabia de convention qu’on nous prête à Paris, mais une sorte de gasconnage orné parfois du grasseyement provençal. Quant au patois proprement dit, je n’en avais pas oublié une locution, et je le parlais avec les autres guides de façon à satisfaire l’oreille la plus méfiante.

Les monts Dore, bien que plus élevés et plus escarpés que les monts Dôme, ne sont pas d’un accès très-difficile en été, même pour les femmes ; mais la saison que M. Butler avait choisie pour son excursion les rendait assez périlleux à explorer. Presque partout les sentiers avaient disparu, et les tourbes épaisses des hautes prairies, détrempées par l’humidité, se détachaient par énormes lambeaux qui menaçaient de nous engloutir. Le pied ne trouvait pas toujours sur le sol la résistance nécessaire pour se fixer, et par endroits il fallait escalader des éboulements de roches et d’arbres dont notre poids hâtait la chute. Quand le terrain n’était pas trop rapide, c’était un jeu, même pour M. Butler, qui était resté excellent piéton, et qui se piquait à bon droit d’avoir le pied géologue ; mais par moments, sur des revers presque verticaux, je ne voyais pas sans trembler l’adroite et courageuse Love se risquer sur ces masses croulantes.

C’est cependant la seule époque de l’année où l’on puisse jouir du caractère agreste et touchant de ce beau sanctuaire de montagnes. Aussitôt que les baigneurs arrivent, tous ces sentiers, raffermis et déblayés à la hâte, se couvrent de caravanes bruyantes ; le village retentit du son des pianos et des violons, les prairies s’émaillent d’os de poulet et de bouteilles cassées ; le bruit des tirs au pistolet effarouche les aigles ; chaque pic un peu accessible devient une guinguette où la fashion daigne s’asseoir pour parler turf ou spectacle, et l’austère solitude perd irrévocablement, pour les amants de la nature, ses profondes harmonies et sa noblesse immaculée.

Nous n’avions rien de pareil à redouter au milieu des orages que nous traversions, et j’entendais dire à Love qu’elle aimait beaucoup mieux ces chemins impraticables et ces promenades pénibles, assaisonnées d’un peu de danger, que les sentiers fraîchement retaillés à la bêche ou battus par les oisifs.

— J’aime aussi le printemps plus que l’automne ici, disait-elle à son père. Les profanations de l’été y laissent trop de traces que l’hiver seul peut laver et faire oublier. Dans ce moment-ci, le pays n’est pas à tout le monde ; il est à ses maîtres naturels, aux pasteurs, aux troupeaux, aux bûcherons et à nous, qui avons le courage de le posséder à nos risques et périls. Aussi je me figure qu’il nous accueille en amis, et que rien de fâcheux ne nous y peut arriver. Ces herbes mouillées sentent bon ; ces fleurs, toutes remplies des diamants de la pluie, sont quatre fois plus grandes et plus belles que celles de l’été. Ces grandes vaches, bien lavées, reluisent au soleil comme dans un beau tableau hollandais. Et le soleil ! ne trouvez-vous pas que, lui aussi, est plus ardent et plus souriant à travers ces gros nuages noirs qui ont l’air de jouer avec lui ?

Love avait raison. Cette nature, toute baignée à chaque instant, était d’une suavité adorable. Les torrents, pauvres en été, avaient une voix puissante et des ondes fortes. Le jeu des nuages changeait à chaque instant l’aspect des tableaux fantastiques, et, quand la pluie tombait, les noirs rideaux de sapins, aperçus à travers un voile, semblaient reculer du double, et le paysage prenait la vastitude des grandes scènes de montagnes.