Jean Rivard, le défricheur/23

J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 179-185).

XXIII.

la corvée.


Sans avoir le vaste génie de Napoléon, Jean Rivard semblait avoir la même confiance de son étoile.

Ainsi, dès qu’il eut obtenu la main de Louise, et avant même de connaître le résultat de sa prochaine récolte, il résolut de se bâtir une maison. Cette entreprise avait, comme on l’a déjà dit, été depuis longtemps le sujet de ses rêves. Bien des fois il en avait causé avec ses compagnons de travail, il en avait tracé le plan sur le papier ; et les divers détails de la construction, les divisions du bâtiment, les dimensions de chaque appartement, le plus ou moins de solidité à donner à l’édifice, et plusieurs autres questions de même nature occupaient son esprit depuis plus d’un an. Aussi, au moment dont nous parlons, son plan était-il déjà parfaitement arrêté.

Toutes les pièces destinés à la charpente de l’édifice avaient été coupées, équarries et tirées sur la place ; et en revenant de Grandpré, Jean Rivard avait acheté à Lacasseville les planches et les madriers, la chaux, les portes, les fenêtres et les ferrures nécessaires à la construction.

Quant au bardeau pour la toiture, il avait été fait à temps perdu par nos défricheurs durant l’hiver et les journées de mauvais temps.

Jean Rivard engagea d’abord les services d’un tailleur qui en trois ou quatre jours aidé de ses deux hommes, put tracer et préparer tout le bois nécessaire.

Quand les matériaux furent prêts et qu’il ne fut plus question que de lever, Jean Rivard résolut, suivant la coutume canadienne, d’appeler une corvée.

Le mot « corvée, » d’après tous les dictionnaires de la langue française, s’emploie pour désigner un travail gratuit et forcé qui n’est fait qu’à regret, comme, par exemple, la corvée seigneuriale, les corvées de voirie, etc., regardées partout comme des servitudes. Mais il a dans le langage canadien un sens de plus qui date sans doute des premiers temps de l’établissement du pays.

Dans les paroisses canadiennes, lorsqu’un habitant[1] veut lever une maison, une grange, un bâtiment quelconque exigeant l’emploi d’un grand nombre de bras, il invite ses voisins à lui donner un coup de main. C’est un travail gratuit, mais qui s’accomplit toujours avec plaisir. Ce service d’ailleurs sera rendu tôt ou tard par celui qui le reçoit ; c’est une dette d’honneur, une dette sacrée que personne ne se dispense de payer.

Ces réunions de voisins sont toujours amusantes ; les paroles, les cris, les chants, tout respire la gaîté. Dans ces occasions, les tables sont chargées de mets solides, et avant l’institution de la tempérance le rum de la Jamaïque n’y faisait pas défaut.

Une fois l’œuvre accomplie, on plante sur le faîte de l’édifice, ce qu’on appelle le « bouquet, » c’est-à-dire, quelques branches d’arbre, dans la direction desquelles les jeunes gens s’amusent à faire des décharges de mousqueterie. C’est une fête des plus joyeuses pour la jeunesse.

Mais dans les nouveaux établissements, où l’on sent plus que partout ailleurs le besoin de s’entr’aider, la corvée a, s’il est possible, quelque chose de plus amical, de plus fraternel ; on s’y porte avec encore plus d’empressement que dans les anciennes et riches paroisses des bords du St. Laurent. Chez ces pauvres mais courageux défricheurs la parole divine « aimez-vous les uns les autres » va droit au cœur. Parmi eux la corvée est un devoir dont on s’acquitte non-seulement sans murmurer, mais en quelque sorte comme d’un acte de religion.

Ainsi, quoique Jean Rivard n’eût invité, pour l’aider à lever sa maison, que les hommes de la famille Landry et quelques autres des plus proches voisins, il vit, le lundi matin, arriver avec eux plus de trente autres colons établis de distance en distance à quelques milles de son habitation, lesquels ayant appris des jeunes Landry la circonstance de la corvée, s’empressaient de venir exécuter leur quote-part de travail. Il ne fut pas peu surpris de rencontrer parmi eux plusieurs jeunes gens qu’il avait connus intimement à Grandpré, dont quelques-uns même avaient été ses compagnons d’école et de catéchisme. Les anciens camarades se serrèrent cordialement la main, se promettant bien de continuer à être amis à l’avenir comme ils l’avaient été par le passé.

Chacun avait apporté avec soi sa hache et ses outils, et l’on se mit de suite à l’œuvre. Le bruit de l’égouïne et de la scie, les coups de la hache et du marteau, les cris et les chants des travailleurs, tout se faisait entendre en même temps ; l’écho de la forêt n’avait pas un instant de répit. Jean Rivard ne pouvait s’empêcher de s’arrêter de temps à autre pour contempler cette petite armée d’hommes laborieux, et lorsqu’il songeait que moins de deux ans auparavant il était seul avec Pierre Gagnon dans cette forêt encore vierge, ce qu’il avait maintenant sous ses yeux lui paraissait un rêve.

L’imagination de Pierre Gagnon s’exaltait aussi à la vue de ce progrès, et ses souvenirs historiques se représentaient en foule à sa mémoire. La maison qu’on était en train d’ériger n’était rien moins que le Palais de l’Empereur ; c’était Fontainebleau ou le Luxembourg, qu’on allait décorer pour recevoir l’Impératrice Marie-Louise.

Malgré les rires, les chants et les bavardages, l’ouvrage progressa si rapidement que dès le soir même du premier jour la maison était déjà debout.

La vieille ménagère de Jean Rivard eut fort à faire ce jour-là. Heureusement que la veille au soir Jean Rivard ayant été faire la chasse aux tourtres, avait rapporté quelques douzaines de cet excellent gibier ; il put ainsi offrir à ses convives quelque chose de plus que l’éternel lard salé. Une soupe aux tourtres aux petits pois n’est pas à dédaigner. Le jardin de Jean Rivard offrait déjà d’ailleurs des légumes en abondance. La mère Guilmette dut renoncer toutefois à écrêmer son lait ce jour-là, et ses beaux vaisseaux de lait caillé disparaissaient l’un après l’autre, en dépit des regards mélancoliques qu’elle leur lançait en les déposant sur la table. Ce qui contribuait aussi un peu sans doute à la faveur particulière accordée à ce dessert c’est que chaque terrinée était couverte d’une couche de sucre d’érable, assaisonnement qui ne déplaît pas à la plupart des goûts canadiens.

Dans la soirée, les jeunes gens s’amusèrent à tirer à poudre sur le bouquet de la bâtisse ; et Pierre Gagnon chanta son répertoire de chansons.

Une question assez délicate se présenta dans le cours de cette soirée. Jean Rivard eût bien voulu offrir à ses nombreux voisins, en les remerciant de leurs bons services, quelque autre rafraîchissement que l’eau de la rivière de Louiseville ou le lait de la Caille ; il s’était même procuré, à cette intention, quelques gallons de whisky, destinés à être bus au succès et à la prospérité de la nouvelle colonie. Mais le père Landry, qui avait plus d’expérience que Jean Rivard, et qui craignait pour ses grands garçons le goût de cette liqueur traîtresse, lui représenta avec tant de force et de conviction les maux de toutes sortes, les malheurs, les crimes, la pauvreté, les maladies engendrées par la boisson ; il lui exposa avec tant de sens et de raison le mauvais effet que produirait sur tous les habitants du canton l’exemple donné ainsi par celui qui en était considéré comme le chef, que Jean Rivard finit par se laisser convaincre, et dès le lendemain les deux cruches de whisky repartirent pour Lacasseville.

Un menuisier et un maçon furent employés pendant une quinzaine de jours à compléter l’intérieur de la maison.


Rien de plus simple que le plan de la demeure de Jean Rivard.

Elle était complètement en bois ; elle avait trente pieds sur trente, un seul étage, avec en outre cave et grenier. L’intérieur parfaitement éclairé par des fenêtres pratiquées sur tous les côtés, et rendu accessible par deux portes, l’une placée au milieu de la façade et l’autre en arrière communiquant avec la cuisine, était divisé en quatre appartements d’égale grandeur. Il y avait ainsi cuisine, chambre à dîner, chambre de compagnie et chambre à coucher. Deux petites fenêtres pratiquées dans le haut des pignons permettaient de convertir au besoin une partie du grenier en dortoir. Un simple perron exhaussé à deux pieds du sol s’étendait le long de toute la façade, et la couverture projetait juste assez pour garder des ardeurs du soleil sans assombrir l’intérieur du logis.

Tout l’extérieur devait être lambrissé, et l’intention de Jean Rivard était de le faire blanchir chaque année à la chaux pour préserver le bois des effets de la pluie et des intempéries des saisons. Les contrevents devaient être peinturés en vert ; c’était une fantaisie romanesque que voulait se donner notre héros. Il croyait aussi, et la suite démontra qu’il avait deviné juste, que cette diversité de couleurs donnerait à sa maison une apparence proprette et gaie qui ne déplairait pas à la future châtelaine.

« Avant que cette maison ne tombe en ruine, se disait-il, je serai en état de m’en bâtir une autre en brique ou en pierre. »

La situation, ou l’emplacement de sa maison, avait aussi été pour Jean Rivard l’objet de longues et fréquentes délibérations avec lui-même ; mais la ligne établie par le nouveau chemin avait mis fin à ses indécisions. Il avait fait choix d’une petite butte ou colline à pente très-douce, éloignée d’une cinquantaine de pieds de la route publique ; la devanture devait faire face au soleil du midi. De la fenêtre donnant à l’ouest il pouvait entendre le murmure de la petite rivière qui traversait sa propriété. À l’est et un peu en arrière se trouvait le jardin, dont les arbres encore en germe ombrageraient plus tard le toit de sa demeure. Jean Rivard, malgré ses rudes combats contre les arbres de la forêt, était loin cependant de leur garder rancune, et il n’eut rien de plus pressé que de faire planter le long du nouveau chemin, vis-à-vis sa propriété, une suite d’arbrisseaux qui plus tard serviraient d’ornement, durant la belle saison, et prêteraient à ses enfants la fraîcheur de leur ombrage. Il en planta même quelques-uns dans le parterre situé en face de sa maison, mais il se garda bien d’y ériger un bosquet touffu, car il aimait avant tout l’éclat brillant et vivifiant de la lumière, et il n’oubliait pas l’aphorisme hygiénique : que « là où n’entre pas le soleil le médecin y entre. »

  1. C’est avec intention que je me sers de ce mot qui date aussi des premiers temps de la colonisation de la Nouvelle-France et qui restera dans le langage canadien.