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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 185-194).

XXIV.

un chapitre scabreux.


Au risque d’encourir à jamais la disgrâce des poètes, je me permettrai d’exposer dans un tableau concis le résultat des opérations agricoles de notre héros durant l’année 1845, et de faire connaître l’état de ses affaires au moment où la question de son mariage fut définitivement résolue.

Jean Rivard aurait pu ajouter aux quinze arpents défrichés et semés l’année précédente vingt autres arpents nouvellement abattus, ce qui lui avait constitué pour l’année 1845 une étendue de trente-cinq arpents de terre en culture. Je ne m’arrêterai pas aux détails et procédés des semailles et des récoltes qui furent à peu près les mêmes que ceux de la première année, avec cette différence toutefois qu’ils parurent beaucoup plus simples et plus faciles, grâce sans doute à l’habitude, et grâce aussi peut-être à l’usage de quelques ustensiles nouveaux que la confection du chemin public avait permis à Jean Rivard d’importer à Louiseville.

Le tableau suivant fera voir d’un coup d’œil la manière dont Jean Rivard avait reparti ses semences, et (par anticipation) le résultat de sa récolte, ainsi que la valeur en argent représentée par la quantité de grains récoltés :

8 arpents semés en blé rapportèrent 160 minots, valant £ 40 0 0
8 en avoine 300 15 0 0
3 en orge 60 9 0 0
3 en pois 30 4 0 0
3 en sarrasin 90 10 0 0
6 en patate 1 000 40 0 0
3 en foin et en légumes divers, pour une valeur de 24 0 0
En outre, un arpent ensemencé en légumes de table et servant de jardin potager, rapporta pour une valeur d’environ
8 0 0
Ajoutons à cela que la cendre des vingt arpents nouvellement défrichés avait produit huit barils de potasse représentant une valeur d’au moins
50 0 0

[1] Total   £ 200 0 0

Jean Rivard calculait qu’en prenant sur ce total tout ce que requerraient les besoins de sa maison durant l’année suivante, et en retenant de chaque espèce de grains et de légumes la proportion nécessaire aux semailles du printemps suivant, il lui resterait encore pour une valeur d’au moins cent louis qu’il pourrait consacrer au paiement de ses dettes et à l’amélioration de sa propriété. Ses dettes se composaient des arrérages de gages de ses hommes, et de ses comptes courants avec les marchants de Lacasseville, chez lesquels il avait acheté les ferrures, les planches, la chaux et les autres matériaux employés à la construction de sa maison. Le tout pouvait s’élever à une somme de soixante-dix à quatre-vingts louis, de sorte qu’il lui restait, d’après ses calculs, une vingtaine de louis qu’il pourrait consacrer aux frais d’ameublement de sa maison et aux petites

dépenses devant nécessairement résulter de son prochain mariage.

Disons tout de suite, à la peine d’anticiper encore sur les événements, que les opérations du battage et du vannage furent cette année de beaucoup simplifiées.

Grâce toujours au nouveau chemin, le père Landry avait pu aller chercher son moulin à battre laissé jusque-là à Grandpré, et ce moulin servit à tour de rôle à toute la population du Canton de Bristol. En quelques jours, tout le grain de Jean Rivard fut battu, vanné, et une grande partie expédiée chez le marchand.

Quelle bénédiction que cette machine à battre ! quel travail long, fatiguant, ennuyeux, malsain, elle épargne au cultivateur ! Et pour celui qui, comme Jean Rivard, sait employer utilement chaque heure

de la journée, quel immense avantage offre l’emploi de cette machine expéditive !


Consacrons maintenant quelques lignes à l’inventaire de la fortune de Jean Rivard, à l’époque de son mariage, c’est-à-dire, deux ans après son entrée dans la forêt.

On a déjà vu que notre défricheur avait la louable habitude de mettre par écrit tous les faits, tous les résultats qui pouvaient l’éclairer dans ses opérations journalières. Aussi avait-il pu, dès la première année, dire au juste ce que lui avait rapporté de profit net chaque arpent de chaque espèce de semence. Tout était calculé avec exactitude et précision, et il lui était facile de faire en tout temps un inventaire fidèle de ses dettes actives et passives.

Je n’ennuierai pas le lecteur en exposant dans tous ses détails le bilan de notre défricheur. Je me contenterai de dire que, après avoir calculé l’accroissement de valeur donnée à sa propriété par ses travaux de défrichement, après avoir supputé le prix de ses animaux, ustensiles, articles d’ameublement, puis les produits de sa récolte et de sa potasserie, et en avoir déduit le chiffre des dépenses, y compris les gages de ses deux hommes, il se trouvait, dès la première année, avoir augmenté sa richesse d’une somme d’au moins quatre-vingts louis.

N’est-ce pas là déjà un fait encourageant ?

Mais le résultat de la seconde année fut encore plus satisfaisant. Grâce à ses nouveaux défrichements, grâce surtout à la confection du nouveau chemin public, la valeur des cent acres de terre qu’il avait achetés au prix de six cents francs s’était élevée jusqu’à la somme d’au moins trois cents louis. Sa maison, sa grange, ses animaux, ses ustensiles agricoles, ses effets de ménage et sa récolte constituaient une autre valeur d’au moins deux cents louis.

Total : cinq cents louis.

Et toutes ses dettes étaient payées.

Voilà ce qu’avait produit, en moins de deux années, à l’aide du travail et de l’intelligence, un patrimoine de cinquante louis !

Combien, parmi la multitude de jeunes gens qui chaque année embrassent le commerce ou les professions libérales, combien peuvent se glorifier, dès le début, d’un aussi beau succès ?

Jean Rivard lui-même en était étonné. Il répétait souvent le vers du poète :


Grâce au ciel, mon bonheur passe mon espérance.


Mais si le passé ne lui offrait rien que d’encourageant, l’avenir se présentait encore sous de plus riantes couleurs. Pour le défricheur, aussi bien que

pour l’industriel ou l’homme de profession, tout dépend du premier pas. Dans toutes les carrières, les commencements sont hérissés de difficultés et d’ennuis ; dans celle du défricheur plus peut-être que dans aucune autre. Mais celui qui, comme notre héros, a pu sans presque aucun capital, par sa seule énergie, sa persévérance, sa force de volonté, son intelligence et son travail, franchir tous les obstacles et atteindre au premier succès, peut dire sans crainte : l’avenir est à moi.

Jean Rivard avait pleine confiance dans la Providence qui l’avait protégé jusque-là ; que Dieu me laisse la santé, disait-il, et ma fortune s’accroîtra d’année en année ; chaque jour de mon travail augmentera ma richesse ; et avant dix ans je verrai mon rêve se réaliser, ma prédiction s’accomplir.


C’est en faisant ces réflexions et en se livrant à ces espérances, que Jean Rivard partit de Louiseville au commencement du mois d’octobre pour se rendre à Grandpré, laissant à sa maison son engagé Lachance.

il emmenait avec lui, pour la faire assister à ses noces, sa vieille et respectable ménagère, la mère Guilmette, qui s’était toujours montrée pour lui pleine d’attention et de dévouement. Il emmenait aussi son fidèle serviteur et compagnon Pierre Gagnon.

« C’est bien le moins, disait-il à celui-ci, que tu assistes à mes noces, puisque sans toi je ne me marierais pas. »

Ce brave et rustique Pierre Gagnon, malgré sa froideur apparente, ressentait vivement ces marques de bonté ; cette dernière était de nature à le toucher plus qu’aucune autre, car elle allait lui permettre de revoir, lui aussi, après deux ans d’absence, ses anciens amis de Grandpré qu’il n’avait pu oublier au milieu même de ses travaux les plus durs et de ses plus folles gaîtés.

Mais il ne voulut pas partir sans se faire suivre de sa gentille Dulcinée qui n’aurait supporté que très-difficilement l’absence de son maître. Pierre Gagnon d’ailleurs était fier de son élève et ne voulait pas manquer une aussi belle occasion de la produire dans le monde.

En passant au bureau de poste de Lacasseville, Jean Rivard y trouva une nouvelle lettre de son ami Gustave qu’il s’empressa de décacheter :


Cinquième lettre de Gustave Charmenil.


Mon cher ami,


« Je regrette beaucoup que des circonstances imprévues ne me permettent pas d’accepter l’invitation que tu me fais d’assister à tes noces. Heureux mortel ! je serais jaloux de toi, si je ne connaissais ton bon cœur, et si je ne savais que tu as mérité cent fois par ton travail et ton courage le bonheur dont tu vas jouir. Te voilà établi, avec un moyen d’existence assuré, une belle et vertueuse compagne pour égayer tes jours… que peux-tu désirer de plus ?

« Et mon ancienne belle inconnue, dont tu t’informes encore dans chacune de tes lettres ?… Ah ! mon cher ami, je puis maintenant t’annoncer une nouvelle que je n’aurais pas eu la force de t’écrire, il y a un mois… Elle est… mariée ! Oui, mon cher ami, malgré ma première détermination bien arrêtée, j’avais fini, comme tu sais, par la connaître, lui parler, et apprendre sur son compte diverses particularités qui me la faisaient aimer davantage. Je me surprenais à faire encore malgré moi d’inutiles et chimériques projets, lorsqu’un dimanche du mois dernier, ne la voyant pas dans l’église à sa place ordinaire, et alarmé déjà de cette absence inusité, j’entendis tout-à-coup au prône le prêtre annoncer parmi les promesses de mariage celle de M. X***, avocat, et de Mademoiselle Joséphine Esther Adéline DuMoulin ! Je fus frappé comme de la foudre, et j’eus toutes les peines du monde à cacher à mes voisins les émotions terribles qui m’agitaient ; le cœur me battait à me rompre la poitrine.

« Chaque jour depuis, mon cher ami, je maudis malgré moi un état où les plus belles années de la vie se passent dans la privation des plaisirs du cœur, où le jeune homme doit tenir ensevelis au-dedans de lui-même les plus beaux sentiments de la nature, exposé sans cesse à se perdre au milieu des flots agités de cette mer orageuse qu’on appelle le monde.

« Mais c’est assez me désoler quand je ne devrais que te féliciter. J’espère que j’aurai un jour le plaisir d’accomplir ce devoir en personne. En attendant, je demeure, mon cher ami,


« Ton ami dévoué,

« Gustave Charmenil. »
  1. Les personnes qui seraient tentées de croire exagérés les chiffres que nous venons de donner sont priées de relire l’intéressante brochure des Missionnaires publiée en 1851, où elles trouveront des exemples de succès encore plus étonnants que ceux de Jean Rivard. Elles y liront, par exemple, pages 15 et 16 :

    « Il existe dans Shipton un cultivateur ; il y a vingt ans il n’était que journalier. Veut-on savoir le montant des produits de sa terre dont il peut disposer annuellement ? Citons l’année présente qui ne montre rien de plus que les années dernières. Nous ne pouvons donner que des chiffres approximatifs, mais nous pouvons assurer qu’ils ne sont pas exagérés. Cet heureux cultivateur a vendu, depuis l’automne, des animaux pour un montant de £25 0 0 ; du lard pour £22 10 0 ; du beurre pour £50 à £60. Le foin dont il peut disposer lui aura rapporté £20 à £30 et les patates £12 10 à peu près. Ainsi les produits de sa ferme lui procurent chaque année la jolie somme d’environ £200. Nous prions le lecteur de remarquer que tous les articles ci-dessus mentionnés sont un surplus de produits en sus de ce qu’il emploie à la subsistance de la famille.

    « Trois autres cultivateurs établis au même lieu et à peu près dans le même temps ont eu un succès à peu près semblable.»

    M. N. Piché, missionnaire, écrivait en 1860 au journal L’Ordre des lettres fort intéressantes, dont nous extrayons ce qui suit, tout en regrettant de ne pouvoir les citer en entier :

    « Missionnaire depuis cinq ans dans les Augmentations de Kildare et le township de Cathcart, formant la paroisse du Bienheureux-Alphonse, tout à fait au nord du comté de Joliette, j’ai fait tout en mon pouvoir pour favoriser la colonisation dans cette mission. Je me suis appliqué à connaître quels moyens pécuniaires avaient ceux qui sont autrefois venus s’établir dans ce township. J’ai vu ouvrir et agrandir les terres de chaque colon, et j’ai été surpris de l’augmentation de leurs revenus et par conséquent des richesses des habitants.

    « Il y a dans cette mission, près de 200 propriétaires résidents, Canadiens et Irlandais. Presque tous les lots du township Cathcart sont occupés ; les six premiers rangs le sont tous, et il y a des habitants jusqu’au 10e rang. Il n’y avait personne résidant dans ce township, il y a 17 à 18 ans. Tous les colons qui y sont venus s’établir étaient dans la plus grande pauvreté, dénués de tout, manquant même bien souvent des choses les plus nécessaires à la vie, et plusieurs d’entr’eux chargés de dettes.

    « C’étaient pour la plupart de bons pères de familles qui, étant obligés de gagner leur vie et celles de leurs enfants, chez les cultivateurs des anciennes et vieilles paroisses, n’ayant aucune espérance d’établir près d’eux leurs enfants, craignant au contraire qu’ils n’allassent en pays étrangers, ont prit le chemin de la montagne. Leurs haches et leur courage étaient tout ce qu’ils avaient. Que de misères ils ont eu à endurer les premières années ! Ils n’étaient logés que dans de pauvres cabanes, ne se nourrissaient que bien misérablement ! Ils étaient obligés de transporter sur leurs dos leurs provisions, des 4 et 6 milles. Mais aussi qu’ils étaient bien récompensés de leurs peines, leurs misères, et surtout de tant de privations, aussitôt qu’ils pouvaient confier quelques grains à cette terre arrosée de leurs sueurs. Des récoltes abondantes étaient leurs récompenses et les engageaient à ouvrir davantage ces terres pour semer beaucoup plus l’année suivante. C’est ainsi qu’après trois ou quatre ans ces pauvres colons récoltaient assez pour nourrir leurs familles l’hiver suivant. Quelle joie pour ces familles entières d’avoir un chez soi, une récolte abondante, de ne plus être obligées de gagner leur pain, par leur travail de tous les jours, chez un étranger, obligée de se plier au caprice des uns des autres. Et tout cela dans 4 ou 5 ans. Ces pères de familles ayant pris 3 ou 4 cents acres de terres ont ensuite établi leurs enfants, et se sont ainsi assurés que ces derniers ne les laisseraient pas. Quelle consolation pour leurs vieux jours ! Dans toute ma mission, il y a audessus de 100 familles venues pour s’établir, il n’y a que 12 à 15 ans, qui vivent maintenant à l’aise. Beaucoup ont payé leurs dettes, quelques-uns même qui, n’avaient absolument rien il y a 12 à 15 ans peuvent maintenant vivre avec la rente seule de leur argent. Je pourrais parler plus au long de ces avantages sans tomber dans l’exagération. Je serais même heureux si quelques amis de la colonisation visitaient les colons de mon township. »

    Nombre de faits de même nature pourraient être cités au besoin.

    On trouve aussi dans une brochure récemment publiée par le Secrétaire du Bureau d’Agriculture l’évaluation suivante de ce que peut rapporter au bout de deux ans une terre de 100 âcres :


    DÉPENSES.
    Prix de 100 acres de terre à 3s 3d £16 5 0
    Pour faire défricher, clôturer et ensemencer, à £3 10 par acre 350 0 0
    Pour construire une petite maison 50 0 0
    Pour deux paires de bœufs, avec attelage 34 0 0
    Chaudière à potasse, etc… 10 0 0
    Fabrication de la potasse, barils, etc. 40 0 0
    Seconde année, pension et gages de 3 hommes, et de 5 durant les récoltes, entretien des bœufs, etc.
    180 0 0

    £680 5 0
    RECETTES.
    Potasse, 20 barils à $6. £120 0 0
    Bois de pin, savoir cent arbres à 6s 30 0 0
    Première récolte de blé, 2000 minots à 5s 500 0 0
    Seconde récolte, orge, seigle, avoine, pois et patates, à £3 par acre
    300 0 0

    £950 0 0
    Surplus, après la seconde récolte, sans compter la terre 269 15 0