Ouvrir le menu principal
J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 64-78).

XI.

première visite à grandpré.


Cette visite à Grandpré était depuis plusieurs mois le rêve favori de Jean Rivard. La perspective de revoir bientôt, après une absence de plus de six mois, les êtres qu’il affectionnait le plus au monde, faisait palpiter son cœur des plus douces émotions.

Le soir du cinq avril, s’adressant à son compagnon : « Pierre, dit-il, ne songes-tu pas à faire tes Pâques ?

— Oh ! pour ça, oui, mon bourgeois, j’y ai pensé déjà plus d’une fois et j’y pense encore tous les jours. Il est bien vrai que depuis six mois je n’ai guère eu l’occasion de fréquenter les auberges ni les mauvaises compagnies, et qu’il ne m’est pas arrivé souvent de médire ou parler mal de mon prochain ni de me quereller avec personne. C’est bien triste tout de même de passer la quasimodo sans communier ; c’est la première fois qu’il arrivera à Pierre Gagnon d’être au nombre des renards.[1]

— Ça ne t’arrivera pas, mon Pierre, dit Jean Rivard ; nous allons partir ensemble, pas plus tard que demain ; toi, tu t’arrêteras au village de Lacasseville où tu trouveras une chapelle et un missionnaire catholiques. Tu y passeras deux ou trois jours, si tu veux, puis tu reviendras à Louiseville (c’est ainsi que Jean Rivard avait baptisé sa cabane et les environs de sa propriété.) Et moi, je poursuivrai ma route ; j’irai voir ma mère, mes frères, mes sœurs et le curé de ma paroisse.

— Ça me va, ça, tonnerre d’un nom ! s’écria Pierre Gagnon, dans un transport de joie.

Le lendemain, la neige qui restait encore sur le sol étant assez gelée pour porter un homme, les deux défricheurs partirent à pied sur la croûte[2], et en moins de trois heures ils eurent parcouru les trois lieues qui les séparaient des habitations ; après quoi Jean Rivard, donnant à son homme les instructions nécessaires, se fit conduire en voiture à Grandpré.

L’arrivée inattendue de Jean Rivard produisit, comme on le pense bien, une immense sensation dans sa famille. La bonne mère pleurait de joie ; les frères et sœurs ne cessaient d’embrasser leur frère aîné, de l’entourer, de le regarder, de l’interroger. On eût dit qu’il revenait de quelque expédition périlleuse chez des tribus barbares ou dans les glaces du pôle arctique. Il fallait voir aussi les démonstrations de joie, les serrements de mains, les félicitations de toutes sortes qu’il reçut de ses anciens voisins et camarades, en un mot, de toutes ses connaissances de Grandpré.

Nulle part l’esprit de fraternité n’existe d’une manière aussi touchante que dans les campagnes canadiennes éloignées des villes. Là, toutes les classes sont en contact les unes avec les autres ; la diversité de profession ou d’état n’y est pas, comme dans les villes, une barrière de séparation ; le riche y salue le pauvre qu’il rencontre sur son chemin, on mange à la même table, on se rend à l’église dans la même voiture. Là, ceux qui ne sont pas unis par les liens du sang le sont par ceux de la sympathie ou de la charité ; on y connaît toujours ceux qui sont malades, ceux qui sont infirmes, ceux qui éprouvent des infortunes comme ceux qui prospèrent ; on se réjouit ou on s’afflige avec eux ; on s’empresse au chevet des malades et des mourants ; on accompagne leurs restes mortels à la dernière demeure.

Doit-on s’étonner après cela que la plupart des familles canadiennes soient si fortement attachées aux lieux qui les ont vu naître, et que celles qui ont eu le malheur d’en partir en conservent si longtemps un touchant souvenir ?

Je ne dirai pas toutes les questions auxquelles Jean Rivard eut à répondre. Il n’en fut quitte qu’après avoir raconté dans le détail le plus minutieux tout ce qu’il avait fait depuis son départ de la maison paternelle.

De son côté, notre jeune homme, qui depuis six mois n’avait reçu aucune nouvelle de Grandpré, brûlait d’apprendre ce qui s’y était passé. Les décès, les naissances et les mariages sont les principaux sujets des conversations dans les familles de cultivateurs. En entendant l’énumération faite par sa sœur Mathilde des mariages contractés durant le dernier semestre, il lui fallait se tenir le cœur à deux mains pour l’empêcher de battre trop fort. Mais il fut bientôt tranquillisé en apprenant que Mademoiselle Louise Routier était encore fille et ne paraissait nullement songer à se marier.

Est-il besoin de dire qu’il s’empressa d’aller dès le soir même visiter la famille Routier, et qu’il passa près de sa Louise plusieurs heures qui lui semblèrent autant de minutes ?

En le voyant entrer, Louise fut un peu émue ; une légère rougeur couvrit ses joues, et Jean Rivard la trouva plus charmante que jamais. Chose singulière ! ces deux amis d’enfance, qui avaient si souvent joué et badiné ensemble, qui s’étaient tutoyés depuis le moment où ils avaient commencé à bégayer, éprouvaient maintenant vis-à-vis l’un de l’autre je ne sais quelle espèce de gêne, de réserve timide et respectueuse. En s’adressant la parole, le vous venait involontairement remplacer le tu familier d’autrefois. Le père et la mère Routier, qui remarquaient ce changement, ne pouvaient s’empêcher d’en sourire.

Le seul reproche articulé dans le cours de l’entretien, le fut par Mademoiselle Routier :

— « Ce n’est pas beau, dit-elle, d’un petit air qu’elle s’efforçait de rendre boudeur, d’avoir laissé passer presque six mois sans nous donner de vos nouvelles.

— Cette chère Louise, ajouta Madame Routier, elle vous croyait mort, ce qui ne l’empêchait pas pourtant de dire tous les jours, comme de coutume, une partie de son chapelet à votre intention. Seulement au lieu d’une dizaine elle en disait deux, et si vous n’étiez pas arrivé, je crois qu’elle en serait venue à dire tout son chapelet pour le repos de votre âme.

— Ah ! maman, ne parlez donc pas comme ça, dit Louise en rougissant encore davantage.

Jean Rivard n’eut pas de peine à convaincre son amie que leur longue séparation et son silence de plusieurs mois n’avaient en rien changé ses sentiments, et pour preuve, il lui remit, avec la permission de sa mère, les lettres qu’il lui avait écrites durant l’hiver et qu’il n’avait pu lui faire parvenir.

Jean Rivard songeait bien déjà à la demander en mariage, mais malgré tout son amour, ou plutôt à cause de cet amour, il ne voulait pas exposer sa Louise à regretter l’aisance et le bonheur dont elle jouissait sous le toit de ses parents.

Le père Routier fit à Jean Rivard une foule de questions sur le canton de Bristol, sur la qualité du sol, sur les communications ; il le fit parler longtemps sur ses travaux de déboisement, sur ses craintes et ses espérances pour l’avenir ; et quand Jean Rivard fut sorti :

— « Notre voisine est heureuse, dit-il, d’avoir un garçon comme celui-là. C’est ce qu’on peut appeler un jeune homme de cœur. Je voudrais que chaque paroisse pût en fournir seulement cinquante comme ça ; le pays deviendrait riche en peu de temps, et nos filles seraient sûres de faire des mariages avantageux.

— Dis donc pourtant, François, interrompit Madame Routier, que ça n’est pas gai pour une jeune fille d’aller demeurer au fond des bois ?

Louise regarda sa mère d’un air surpris.

— Mais ce que tu appelles le fond des bois, ma bonne femme, répondit le père Routier, ça sera bien vite une paroisse comme Grandpré, et c’est Jean Rivard qui sera magistrat et le plus grand seigneur de la place. Sais-tu une chose qui m’a passé par la tête en jasant avec lui ? C’est qu’il pourrait se faire qu’un jour je vendrais ma terre de Grandpré pour acheter une dizaine de lots dans le Canton de Bristol. J’ai plusieurs garçons qui poussent ; je pourrais, avec moitié moins d’argent, les établir là plus richement que dans nos vieilles paroisses. Nous irions rester à Bristol ; toute la famille ensemble, ça ne serait pas si ennuyeux, à la fin du compte. Hein ? qu’en dis-tu, ma petite, dit-il, en s’adressant à Louise qui écoutait de toutes ses oreilles ? »

Louise ne répondit rien, mais il était facile de voir que cette perspective ne l’effrayait nullement.

Jean Rivard n’oublia pas de visiter son bon ami le curé de Grandpré auquel il était redevable de ses bonnes résolutions, et dont les réflexions judicieuses et les conseils paternels servirent encore cette fois à retremper son courage.

Il fallut bien aussi donner quelques heures aux affaires. Jean Rivard avait déjà touché quinze louis sur les cinquante qui constituaient sa fortune. Il réussit à obtenir quinze autres louis qu’il destinait à l’achat de provisions et de quelques ustensiles agricoles.

Il engagea de plus à son service un nouveau travailleur qu’il voulait adjoindre à Pierre Gagnon. Il ne s’obligeait à lui payer ses gages qu’au bout de six mois, Jean Rivard se reposant en partie sur le produit de sa prochaine récolte pour faire face à cette obligation.

Les circonstances poussèrent en outre notre héros à contracter des engagements bien plus considérables que ceux qu’il avait prévus jusqu’alors. Mais il me faut entrer ici dans des détails tellement prosaïques que je désespère presque de me faire suivre par mes lecteurs même les plus bénévoles.

En tous cas, je déclare loyalement que la suite de ce chapitre ne peut intéresser que les défricheurs et les économistes.

En retournant à Louiseville, Jean Rivard dut s’arrêter plus d’une journée à Lacasseville. Là, tout en s’occupant de diverses affaires, il fit la connaissance d’un marchand américain, du nom d’Arnold, établi depuis plusieurs années dans ce village même, lequel, sachant que Jean Rivard avait entrepris des défrichements, voulut savoir s’il n’avait pas intention de tirer avantage de la cendre provenant du bois qu’il allait être obligé de faire brûler dans le cours de ses opérations.

Jean Rivard répondit que son intention avait d’abord été de convertir cette cendre en potasse ou en perlasse, mais que le manque de chemins et par suite les difficultés de transport l’avait forcé de renoncer à ce projet.

Après une longue conversation dans le cours de laquelle le perspicace américain put se convaincre de la stricte honnêteté, de l’intelligence et de l’activité industrieuse du jeune défricheur, il proposa de faire entre eux un contrat d’après lequel lui, Arnold, s’engagerait à « procurer à crédit la chaudière, les cuves, et le reste des choses nécessaires à la fabrication de la potasse, de les transporter même à ses frais jusqu’à la cabane de Jean Rivard, à condition que Jean Rivard s’obligerait à livrer au dit Arnold, dans le cours des trois années suivantes, au moins vingt-cinq barils de potasse, à raison de vingt chelins le quintal. »

Le prix ordinaire de la potasse était de trente à quarante chelins le quintal, mais Arnold se chargeait encore dans ce dernier cas des frais de transport, considération de la plus grande importance pour Jean Rivard.

Le nouveau journalier que Jean Rivard emmenait avec lui (son nom était Joseph Lachance) avait été employé pendant plusieurs années dans une fabrique de potasse et pouvait donner une opinion assez sûre dans une matière comme celle-là.

Sur sa recommandation, et après avoir pris conseil de M. Lacasse, Jean Rivard accepta la proposition du marchand américain.

M. Lacasse, de qui il achetait ses provisions, lui vendit aussi à crédit, et sans hésiter, une paire de bœufs de travail, avec l’attelage nécessaire, une vache et le foin pour nourrir ces animaux pendant six semaines, une herse, et tout le grain de semence dont il avait besoin, se contentant de l’à-compte de quinze louis dont Jean Rivard pouvait disposer pour le moment.

Bref, notre défricheur se trouvait endetté tant envers M. Lacasse qu’envers Arnold d’une somme de trente louis, le tout payable sur la vente de ses produits futurs.

Malgré toute la répugnance que Jean Rivard éprouvait à s’endetter, il se disait cependant que les divers effets achetés par lui étant de première nécessité, on ne pouvait après tout regarder cela comme une dépense imprudente. D’ailleurs M. Lacasse, l’homme sage et prudent par excellence, approuvait sa conduite, cela suffisait pour le rassurer.

Une nouvelle lettre de Gustave Charmenil attendait Jean Rivard au bureau de poste de Lacasseville.


Deuxième lettre de Gustave Charmenil.


Mon cher ami,


« Toujours gai, toujours badin, même au milieu des plus rudes épreuves, tu es bien l’être le plus heureux que je connaisse. Il est vrai que le travail, un travail quelconque, est une des principales conditions du bonheur ; et lorsque à cela se joint l’espérance d’améliorer, d’embellir chaque jour sa position, le contentement intérieur doit être à peu près complet. Je te trouve heureux, mon cher Jean, d’avoir du travail : n’en a pas qui veut. J’en cherche en vain depuis plusieurs mois, afin d’obtenir les moyens de terminer ma cléricature. J’ai frappé à toutes les portes. J’ai parcouru les bureaux de tous les avocats marquants, ne demandant rien de plus en échange de mes services que ma nourriture et le logement ; partout on m’a répondu que le nombre des clercs était déjà plus que suffisant. J’ai visité les bureaux des cours de justice et ceux de l’enrégistrement : même réponse. Hier j’ai parcouru tous les établissements d’imprimerie, m’offrant comme correcteur d’épreuves, mais sans obtenir plus de succès.

« Invariablement, chaque matin, je pars de ma maison de pension, et m’achemine vers les rues principales dans l’espoir d’y découvrir quelque chose à faire.

« Souvent je me rends jusqu’à la porte d’une maison où je me propose d’entrer, mais la timidité me fait remettre au lendemain, puis du lendemain à un autre jour jusqu’à ce que je finisse par renoncer tout-à-fait à ma démarche.

« J’ai été jusqu’à m’offrir comme instituteur dans une campagne des environs, sans pouvoir être accepté à cause de ma jeunesse et de mon état de célibataire.

« Je passe des journées à chercher, et le soir je rentre chez moi la tristesse dans le cœur. Parmi ceux à qui je m’adresse, les uns me répondent froidement qu’ils n’ont besoin de personne, les autres me demandent mon nom et mon adresse, les plus compatissants laissent échapper quelques mots de sympathie. Mais je suis à peine sorti qu’on ne pense plus à moi. Ah ! je me suis dit souvent qu’il n’est pas de travail plus pénible que celui de chercher du travail. Un ingénieux écrivain a fait un livre fort amusant intitulé : Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale ; j’en pourrais faire un, moins amusant mais beaucoup plus vrai, intitulé : Gustave Charmenil à la recherche d’un travail quelconque. Tu sais que j’ai toujours été timide, gauche : je ne suis guère changé sous ce rapport ; je crois même que ce défaut qui nuit beaucoup dans le monde s’accroît chez moi de jour en jour. Te dirai-je une chose, mon cher ami ? J’en suis venu à croire que, à moins d’avoir un extérieur agréable, une certaine connaissance du monde, une mise un peu élégante, et surtout une haute idée de soi-même et le talent de se faire valoir, il n’est guère possible de parvenir, ou comme on dit parmi nous, de « faire son chemin. » Le révolutionnaire Danton prétendait que pour réussir en révolution il fallait de l’audace, de l’audace et toujours de l’audace ; on pourrait adoucir un peu le mot et dire que pour réussir dans le monde il faut du front, du front, beaucoup de front. J’en connais, mon cher ami, qui, grâce à cette recette, font chaque jour des merveilles.

« L’agitation d’esprit dans laquelle je vis ne me permet de rien faire à tête reposée. Je ne puis pas même lire ; si je prends un livre, mes yeux seuls parcourent les lignes, mon esprit est ailleurs. Je ne puis rien écrire, et cette époque est complètement stérile pour ce qui regarde mon avancement intellectuel.

« Et pendant tout ce temps je suis seul à m’occuper ainsi de moi ; pas un être au monde ne s’intéresse activement à mon sort, à moi qui aurais tant besoin de cela !

« Mais ne va pas croire, mon cher ami, que je sois le seul à me plaindre. Une grande partie des jeunes gens instruits, ou qui se prétendent instruits, sont dans le même cas que moi, et ne vivent, suivant l’expression populaire, qu’en « tirant le diable par la queue. » Qu’un mince emploi de copiste se présente dans un bureau public, pas moins de trois ou quatre cents personnes le solliciteront avec instance. Vers la fin de l’hiver on rencontre une nuée de jeunes commis-marchands cherchant des situations dans les maisons de commerce ; un bon nombre sont nouvellement arrivés de la campagne, et courent après la toison d’or ; plusieurs d’entre eux en seront quittes pour leurs frais de voyage ; parmi les autres, combien végèteront ? combien passeront six, huit, dix ans derrière un comptoir avant de pouvoir ouvrir boutique à leur propre compte ? Puis parmi ceux qui prendront à leur compte combien résisteront pendant seulement trois ou quatre ans ? Presque tous tomberont victimes d’une concurrence ruineuse ou de l’inexpérience, et seront condamnés à une vie misérable. Ah ! si tu savais, mon cher, que de soucis, de misère, se cachent quelquefois sous un paletot à la mode ! Va, sois sûr d’une chose : il y a dans la classe agricole, avec toute sa frugalité, sa simplicité, ses privations apparentes, mille fois plus de bonheur et je pourrais dire de véritable aisance, que chez la grande majorité des habitants de nos cités, avec leur faste emprunté et leur vie de mensonge.

« Quand je vois un cultivateur vendre sa terre à la campagne pour venir s’établir en ville, en qualité d’épicier, de cabaretier, de charretier, je ne puis m’empêcher de gémir de douleur. Voilà donc encore, me dis-je, un homme voué au malheur ! Et il est rare qu’en effet cet homme ne soit pas complètement ruiné après trois ou quatre années d’exercice de sa nouvelle industrie.

« Et ses enfants, que deviennent-ils ? Dieu le sait.

« Plus j’y songe, mon cher ami, plus j’admire le bon sens dont tu as fait preuve dans le choix de ton état. Et quand je compare ta vie laborieuse, utile, courageuse, à celle d’un si grand nombre de nos jeunes muscadins qui ne semblent venus au monde que pour se peigner, se parfumer, se toiletter, se dandiner dans les rues… oh ! je me sens heureux et fier d’avoir un ami tel que toi.

« Je suis tellement dégoûté de la vie que je mène, mon cher Jean, que si je me sentais la force physique nécessaire, je te prierais de m’adjoindre à ton Pierre Gagnon qui, d’après le portrait que tu m’en fais, est bien l’homme le plus complètement heureux qu’il soit possible de trouver. Où donc le bonheur va-t-il se nicher ? Mais je ne te serais guère utile, au moins pendant longtemps ; je n’ai plus cette santé robuste dont je jouissais au collége. Les soucis, les inquiétudes ont affaibli mon estomac ; ma digestion ne se fait plus qu’avec peine. Je souffre déjà de cette maladie si commune parmi les gens de ma classe, la dyspepsie. Quelle différence encore entre toi et moi sous ce rapport ! Tes forces, me dis-tu, s’accroissent de jour en jour, tu possèdes un estomac d’autruche, et tu ignores encore ce que c’est qu’une indisposition même passagère. Ah ! mon cher ami, que je te félicite ! La santé, vois-tu, je l’entends dire tous les jours, et avec vérité, c’est le premier des biens terrestres.

« Tu veux absolument que je te donne des nouvelles de ma Belle inconnue. Eh bien ! mon cher ami, je continue à la voir chaque dimanche à l’église, et j’en suis de plus en plus épris. J’ai fait un grand pas cependant depuis que je t’ai écrit ; je sais maintenant où elle demeure. J’ai été assez hardi un jour pour la suivre (de fort loin, bien entendu) jusqu’à un bloc de grandes maisons en pierre de taille à trois étages, dans un des quartiers fashionables de la cité. Je la vis franchir le seuil de l’une des portes et entrer lestement dans la maison. Plusieurs fois ensuite, je la vis entrer par la même porte, de sorte que je n’eus plus de doute sur le lieu de sa résidence. Je puis maintenant diriger vers ce lieu poétique mes promenades du soir ; durant les heures d’obscurité, je passe et repasse, sans être remarqué, vis-à-vis cette maison où elle est, où elle respire, où elle parle, où elle rit, où elle brode… N’est-ce pas que ce doit être un petit paradis ? J’entends quelquefois dans le salon les sons du piano et les accents d’une voix angélique, je n’ai aucun doute que ce ne soit celle de ma belle inconnue. Imagine-toi que l’autre soir, comme je portais mes regards vers une des fenêtres de la maison, les deux petits volets intérieurs s’ouvrirent tout-à-coup et j’aperçus… tu devines ?… ma belle inconnue en corps et en âme se penchant pour regarder dehors !… Tu peux croire si le cœur me bondit. Je fus tellement effrayé que je pris la fuite comme un fou, sans trop savoir où j’allais, et je ne suis pas retourné là depuis. J’y retournerai toutefois, mais je ne veux pas savoir son nom. Ah ! quand on aime comme moi, mon cher ami, qu’il est triste d’être pauvre !


« Adieu et au revoir.

« Gustave Charmenil. »

Cette lettre que Jean Rivard parcourut à la hâte avant d’entrer dans la forêt pour se rendre à son gîte, le fit songer tout le long de la route. « Malgré mon rude travail, se disait-il, et les petites misères inséparables de mon état, il est clair que mon ami Gustave est beaucoup moins heureux que moi. C’est vrai qu’il a l’espoir d’être un jour avocat et membre du Parlement, mais ces honneurs, après tout, méritent-ils bien qu’on leur sacrifie la paix de l’âme, les plaisirs du cœur, la santé du corps et de l’esprit ? Cette belle inconnue qu’il aime tant n’est, j’en suis sûr, ni plus aimable, ni plus aimante, ni plus pieuse que ma Louise, et cependant toute l’ambition, tout l’amour de Gustave ne vont pas jusqu’à le faire aspirer à sa main, tandis que moi, avant deux ans, je serai le plus fortuné des mortels. Mais que diable aussi a-t-il été faire dans cette galère ? S’il se fût contenté de l’amour et du bonheur dans une chaumière, peut-être aujourd’hui serait-il en voie d’être heureux comme moi. Je l’aime pourtant, ce cher Gustave ; son âme sensible et bonne, ses talents, son noble caractère lui méritaient un meilleur sort. »

  1. On appelle renards ceux qui passent le temps de Pâques sans communier.
  2. Mot canadien pour désigner la surface durcie de la neige.