Jane Austen, sa vie et son œuvre/2/6

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CHAPITRE VI


L’humour et la satire.


S’il est difficile de définir autrement que par une minutieuse et profonde analyse les modes principaux de la transposition humoristique, on peut néanmoins établir entre ses formes infiniment variées une distinction très nette. Au lieu de considérer le jugement que l’humoriste désire provoquer chez le lecteur, il suffit de rechercher les raisons qui ont engagé un artiste, capable d’exprimer directement sa pensée et sa vision de la réalité, à adopter ce masque qu’est l’humour.

Certains auteurs, dont l’esprit pénètre par delà le monde des apparences, sont amenés par les spectacles habituels de la souffrance, du doute et du mal qui s’offrent chaque jour à leurs yeux, à mesurer la cruauté, l’illogisme de la vie. Bientôt, ils ne conçoivent plus pour elle que dégoût ou indignation. D’autres, qui savent voir le monde sous de moins noires couleurs, n’ignorent cependant rien de la méchanceté des hommes, des injustices ou des ironies de la destinée. Mais, comme ils ont plus d’indulgence ou une sensibilité moins vive, ils ne s’indignent point. Ils se contentent de sourire et de faire servir à leur amusement le spectacle des tristesses dont ils pourraient, mais dont ils ne veulent point, souffrir. Pour ceux qui se rebellent et s’indignent comme pour ceux qui dédaignent et raillent, l’humour est une arme : c’est une protestation de leur sensibilité ou de leur intelligence devant une réalité que, sans avoir l’espérance de rendre meilleure, ils regardent en face et jugent pour ce qu’elle est. Empli d’une mordante âpreté ou d’une froideur plus incisive encore, cet humour est comme un des fruits amers de l’arbre de la science du bien et du mal. Il se fonde à la fois sur la connaissance du réel, sur le contact étroit avec la réalité concrète et sur le sens profond que revêtent les apparences pour un spectateur philosophe.

Parmi toutes les formes de l’humour, celles qu’on pourrait qualifier de « défensives » sont toujours les plus riches. Les révoltes du cœur et de la raison qui se rencontrent à la fois en elles leur donnent un accent profondément humain ; l’indignation, le mépris, quelquefois la haine qu’elles expriment prennent, à être ainsi contenus et maîtrisés, un accent, une vigueur, une portée incomparables. Mais l’humour sait aussi jaillir de sources moins profondes et illuminer la réalité d’une lumière plus douce. Son masque d’indifférence ou de badinage, qui cache le plus souvent un visage amer ou tragique, sert parfois à donner une valeur plus grande, une forme plus expressive à tout ce que la vie offre d’absurde ou de comique. D’arme défensive, l’humour devient alors l’instrument merveilleux d’un plaisir d’autant plus grand, d’une satisfaction intellectuelle d’autant plus vive, qu’il est mieux éloigné des apparences vulgaires et bruyantes de la plaisanterie ou du rire.

Image de la vie tracée par un témoin impitoyablement lucide ou par un spectateur attentif et amusé, l’humour renferme toujours, on le sait, une transposition du grave au gai, de l’émotion à l’insensibilité ou de tel autre jugement possible à son opposé. Cette transposition indispensable à la production de l’humour implique chez celui qui l’accomplit une maîtrise de soi-même, un contrôle de ses réactions auxquels la spontanéité et la vivacité féminines atteignent rarement. Tandis que la plupart des romanciers anglais sont en même temps des humoristes, les romancières sont généralement inhabiles à manier l’humour. Au xviiie siècle, Richardson est, parmi les grands romanciers, le seul qui soit totalement incapable d’exprimer sa pensée sous une forme ironique et transposée. Au contraire, parmi les romancières, ni Miss Burney, douée cependant d’un sens du comique souvent poussé jusqu’au grotesque et au caricatural, ni la sérieuse Miss Edgeworth, ne possèdent le moindre sens de l’humour. Plus tard, l’œuvre brûlante de passion et de génie de Charlotte Brontë n’est jamais traversée par l’éclair d’une phrase ironique, et si George Eliot sait créer d’admirables figures humoristiques, sa large et puissante vision du réel contient un grand nombre d’aspects auxquels l’humour demeure étranger. Avec Jane Austen seule, l’humour, au lieu d’être un mode d’expression employé à l’occasion et dans certaines circonstances, apparaît à chaque page. Il est pour elle, comme pour Swift et Sterne, ces deux grands maîtres de l’ironie, l’attitude adoptée spontanément et toujours en face du réel.

Dans une lettre que nous avons citée et que Jane Austen adressa en 1816 au bibliothécaire du Prince Régent, elle définit, aussi bien que le lui permet son horreur de tout ce qui est abstraction et pensée philosophique, la seule attitude qu’elle se juge capable de prendre en écrivant un roman. Elle a besoin, déclare-t-elle, de n’être pas contrainte par un sujet trop sérieux à une gravité qui lui poserait et qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir. Il lui faut « se laisser aller à rire d’elle-même et des autres ». Son humour, en effet, exprime un amusement perpétuel devant les apparences. C’est un rire discrètement moqueur dont l’ironie est sans âpreté comme sans amertume et qui, s’il n’a point de résonances profondes, possède cependant d’autres qualités que sa finesse et sa gracieuse légèreté. Tout en restant éloigné de toute large conclusion, tout en exprimant l’amour et l’acceptation de la vie, il est assez clairvoyant, assez juste et assez fort, pour percer à jour les faux-semblants de la vanité et de la sottise.

Une singulière parité unit les éléments dont se compose l’œuvre de Jane Austen ; sa psychologie, nous l’avons déjà vu, ne s’éloigne jamais des claires régions de l’intelligence et n’admet que des éléments où la raison peut retrouver une ordonnance, un enchaînement logiques. Son art aussi est de ceux auxquels la raison et la logique ont présidé ; il s’adresse à l’inlelligence et, pour se conformer à ce qu’elle réclame, revêt une forme simplifiée, recherche la clarté, la ligne simple, le trait précis. Il veut avant tout être compris. Il ne cherche pas à nous émouvoir, et ne prolonge pas dans une longue vibration l’idée ou l’image qu’il traduit en termes mesurés et choisis. À cette conception artistique comme à cette psychologie de l’intelligence, l’humour de Jane Austen est étroitement apparenté. Exprimant comme elles une vision du réel, une philosophie de la vie qui n’atteignent pas jusqu’aux sources profondes de l’être, il s’attache à saisir le geste, la parole, l’attitude par où se révèle la personnalité.

Un tel mode de transposition humoristique, qui veut nous faire mesurer l’absurdité ou le ridicule d’une action sans prétendre susciter en nous un autre jugement sur elle, est rare. Il suppose à son origine une approbation implicite, une acceptation tacite de tout ce que la vie peut offrir. Délivré par ce consentement de toute nécessité de suggérer désormais un jugement moral ou affectif — puisque, en présence de la vie, l’humoriste la trouve bonne et digne d’être aimée — son ironie ne servira qu’à saisir et à souligner les contrastes amusants que présente souvent la réalité. Comme il reconnaît dans le monde et en lui-même une pareille logique, comme il n’entend et ne cherche pas à entendre de dissonances dans l’harmonie de l’univers, cet humoriste note seulement les infractions superficielles aux règles de la raison. L’humour naît pour lui de la constatation de quelques exemples d’illogisme ou d’erreur, et n’a d’autre source que le contraste entre la raison, loi éternelle du monde intelligible, et l’absurdité que trahissent parfois certains caractères ou certains faits. Son humour n’éveillera jamais en nous une indignation, une révolte, une pitié auxquelles il reste lui-même complètement étranger. Tel personnage qui pourrait ailleurs devenir odieux, ici intéresse et divertit parce que son attitude et son activité, au lieu d’être présentées dans une transposition du point de vue ordinaire qui contiendrait un jugement moral, sont envisagées uniquement dans leurs rapports avec la raison.

Guidés par celle qui se propose de rire d’elle-même et des autres, nous assistons au second chapitre de « Bon sens et Sentimentalité » à une discussion entre Mme Dashwood et son mari. Il y a dans ce passage où l’humour de Jane Austen se manifeste de la façon la plus caractéristique, l’exposition lucide, raisonnée, parfaitement sérieuse et solide, d’un jugement entièrement faux. La logique à rebours qui s’exprime là est mise au service de la cupidité et de l’égoïsme. Mais ce que désire l’auteur n’est pas de nous faire mesurer jusqu’où peuvent aller de tels défauts, son dessein est nous associer à l’amusement que lui cause l’irrésistible argumentation de Mme Dashwood. Il s’agit de savoir ce que doit faire John Dashwood, à qui son père a recommandé en mourant sa veuve et les trois filles qu’il laisse sans fortune. John Dashwood pense d’abord à assurer une rente viagère à sa belle-mère, mais sa femme lui fait sentir les dangers et les inconvénients d’une telle entreprise : « Je ne sais si vous l’avez remarqué, les gens à qui l’on sert une rente viagère ne se décident plus à mourir. Votre belle-mère est pleine de force et de santé, et elle n’a pas encore quarante ans. Une rente à payer, c’est une chose très sérieuse, qui se renouvelle tous les ans… on n’arrive pas à s’en libérer… L’ennui des rentes viagères, j’en sais quelque chose, car ma mère était tenue, aux termes du testament de mon père, à en servir à trois ou quatre vieux domestiques. Elle ne se sentait pas maîtresse de son bien, me disait-elle, tant que ces gens avaient le droit de lui réclamer quelque chose. Mon père avait eu grand tort de mettre cette clause dans son testament, d’autant plus que, sans cela, toute sa fortune aurait appartenu à ma mère sans restriction aucune… Je suis convaincue que votre père n’avait pas la moindre intention de vous obliger à donner une somme quelconque à votre belle-mère. Il ne pensait, j’en suis sure, qu’aux services que vous pourriez aisément lui rendre, comme par exemple, lui trouver une maison, l’aider à déménager et lui envoyer de temps en temps, pendant la saison, des fruits et du gibier. Je parierais ma tête que c’est là ce qu’il a voulu dire. Ce serait d’ailleurs bien étrange et tout à fait déraisonnable qu’il en fût autrement… Votre belle-mère et vos sœurs auront, entre elles toutes, cinq cents livres sterling par an et, certes, quatre femmes n’ont pas besoin de plus pour vivre ! Elles auront si peu à dépenser ! Leur entretien ne leur coûtera presque rien ; elles n’auront ni voitures, ni chevaux, et presque point de domestiques. Comme elles ne recevront personne, elles n’auront vraiment point de frais à faire… Cinq cents livres sterling par an ! Je me demande comment elles en dépenseront la moitié, et ce serait absurde à vous de leur donner quelque chose de plus ». [1]

Pour jouir du contraste entre l’opinion qu’une personne a de soi-même ou de sa conduite et celle qu’en ont ses semblables, il ne faut guère dépasser un point de vue tout intellectuel. La sympathie, le mépris, ou telle autre réaction de la sensibilité risqueraient d’interposer un voile entre notre vision et ce contraste d’où naît l’humour. Aussi Jane Austen écarte-t-elle impitoyablement le sentiment, qu’elle est presque toujours tentée de prendre pour sentimentalité pure. L’absence de cet élément donne parfois à ses scènes humoristiques un ton d’une justesse un peu sèche, une dureté qui font penser à une voix au timbre très pur, mais auquel il manquerait la vibration de certaines harmoniques.

Le plus souvent, cependant, le charme très réel de leur ironie légère, fine et discrète, fait oublier que ces pages alertes, brillantes et vraies à la fois, ne sont pas enrichies par la sensibilité. Avec une habileté presque inquiétante dans sa simplicité et son naturel, l’auteur ne nous permet pas de remarquer qu’il y a dans la réalité de vastes régions où elle ne pourra jamais pénétrer, des terres inconnues dont elle ne connaît rien de plus que le nom. Mais de cette lacune, de cette insuffisance, nous ne prenons conscience qu’au moment où, après avoir lu un de ses romans, nous essayons de replacer sous l’angle de notre vie journalière les êtres et les choses dont nous avons souri parce que Jane Austen nous les avait présentés. Alors seulement, nous nous souvenons que la sottise, l’absurdité, les prétentions dont nous venons de rire, peuvent quelquefois paraître touchantes. À la lecture, rien de semblable : nous avons été amusés d’une façon peut-être un peu différente, mais amusés cependant aussi bien par une Mme Dashwood que par une créature inoffensive comme cette Miss Bates dont le bavardage répand ses îlots à travers le récit des aventures d’Emma. Une seule fois, dans « Persuasion » — et l’on ne saurait citer d’autre exemple, — le manque de sensibilité de Jane Austen nous choque. Nous sommes frappés de trouver là une faute de goût et une chose pire encore : Mme Musgrove vient d’apprendre la nouvelle de la mort de son fils, et raconte en pleurant au capitaine Wentworth quelque insignifiante anecdote à propos de ce « pauvre Dick » dont la perte ne peut être sensible à personne qu’à elle-même. « Mme Musgrove avait des proportions généreuses plus propres à exprimer la bonne santé et la bonne humeur que la tendresse ou le sentiment… Le capitaine Wentworth méritait vraiment qu’on admirât l’imperturbable gravité avec laquelle il écoutait la grosse dame se lamenter sur le sort d’un fils qui, pendant sa vie, n’avait été digne d’aucune affection. Il n’y a pas de rapport nécessaire entre l’embonpoint et l’affliction. Une personne à la taille pesante et massive a autant de droits à être plongée dans la plus grande tristesse que la créature la mieux proportionnée qui soit. Mais, question de beauté à part, il y a des rapprochements fâcheux que la raison voudrait en vain approuver, mais que le goût ne saurait accepter et sur lesquels le ridicule doit infailliblement trouver à s’exercer ». [2]

Le « rapprochement fâcheux » que nous saisissons n’est pas exactement celui que l’auteur signale. Ce qui choque ici, c’est une nuance que des yeux vifs et un esprit moqueur ne sont pas toujours capables de saisir. Une douleur sincère, fut-elle la douleur « d’une grosse dame qui se lamente», a toujours quelque chose qui peut sembler à la plupart d’entre nous respectable et touchant.

Ce petit passage, sans lequel on pourrait croire que le goût de Jane Austen n’est jamais en défaut, renferme une autre indication, plus utile et d’une plus grande importance. La correspondance, nous l’avons vu, ne nous apprend presque rien sur les sources de l’humour dans la « comédie moyenne » de Jane Austen. À peine avons-nous trouvé, dans cette lettre où elle parle de se laisser aller à rire d’elle-même et des autres, un mot qui nous éclaire sur les origines psychologiques de son attitude devant la réalité. Les quelques lignes déjà citées de « Persuasion » sont autrement révélatrices, et leur révélation d’autant plus significative qu’elle est plus involontaire. La « raison », le « goût », voilà, de son propre aveu, les deux sources dont jaillit l’humour de Jane Austen. Encore pourrait-on réduire celles-ci à une seule, car le goût est le produit d’une culture rationnelle, d’une adaptation réfléchie à certains principes en lesquels se résume comme une logique de l’esthétique.

Si le désaccord de tel ou tel spectacle avec les lois de la raison ou les principes du goût, noté par un observateur éminemment raisonnable, est à la base de cette forme de l’ironie que nous appelons « humour », celui-ci aura l’amusement pour résultat. Saisissant très rapidement et très vivement la nature et la portée de ce désaccord, l’auteur estimera superflu de nous demander une semblable constatation. Croyant lui-même à la prépondérance de l’ordre et de la raison dans le monde, il considérera comme exceptionnel tout ce qui échappera de quelque manière que ce soit à la logique générale. Il ne fera donc pas au lecteur l’injure de lui demander de prononcer sur telle ou telle scène humoristique le jugement que l’absurde provoque toujours chez un être dont la raison n’est pas faussée. La seule chose qu’il pourra lui demander, sera de s’associer au plaisir qu’il a pris lui-même au spectacle de la sottise, de la vanité, ou de l’ambition.

Mais l’humour qui s’adresse seulement à l’intelligence et ne vise qu’à divertir ne diminue pas seulement sa propre valeur au point de vue humain : son champ immédiat se trouve rétréci, limité aux petits côtés de la vanité ou de la sottise, aux travers, aux manies, à tout ce qui appartient à la surface de la personnalité, à l’être extérieur et aux relations, non point tant des hommes entre eux, que des différents membres d’une même société et d’un même « clan » social. Quelle que soit la pauvreté de la sensibilité, la raison s’oppose à ce qu’aucun de nous reste indifférent devant le vice ou le mal. Pour que l’on puisse sourire de quelque trait de l’absurdité où parfois tombent les hommes, il faut que ce trait n’entraîne pas de conséquences graves, et ne soit, au regard de l’ordre et de la logique universels, qu’un accident isolé et de peu d’importance.

Aussi, l’humour qui apparaît à chaque page dans six études de la vie de province, s’exerce-t-il sur des objets auxquels la plupart des humoristes ne sauraient accorder une attention constante. C’est dans les menus incidents de vies douces et monotones, dans les petites conversations qu’on échange au château ou au presbytère sur les qualités et les défauts des voisins ou des amis, que Jane Austen trouve invariablement l’emploi de son sens du ridicule. Sa vision du réel est si différente de celle de ses personnages qu’il ne saurait d’ailleurs en être autrement. De là cette création perpétuelle du point de vue humoristique, cette ambiance d’ironie qui donne à son œuvre, pourtant si délicate et si dénuée d’amertume, une ressemblance lointaine, mais néanmoins indiscutable, avec celle de Swift dans les « Voyages de Gulliver ». Comme Gulliver suit d’un œil amusé les occupations des Lilliputiens et prend plaisir « à voir un cuisinier plumer une alouette plus petite qu’une mouche, et une jeune fille enfiler d’un fil invisible une aiguille qui ne l’était pas moins », [3] Jane Austen écoute les discours de Mr. Collins sur la bienveillance de Lady Catherine de Bourgh ou les remarques de Mr. Woodhouse sur le danger qu’il y a à manger une trancbe de « wedding-cake ». Lilliputiens et habitants d’une petite paroisse du Surrey ou du Hampshire se doutent bien peu que leurs travaux et leurs préoccupations peuvent sembler vains ou risibles. Ainsi que l’a si justement remarqué un critique anglais, « le spectacle du royaume de Lilliput ne revêt une signification particulière que lorsque les yeux de Gulliver le contemplent ». [4] Mr. Collins, Mr. Woodhouse ou Miss Bates deviennent des figures humoristiques parce que la réalité, telle qu’ils la conçoivent, ne correspond point à la vision du réel de celle qui les observe. Aux yeux de leurs amis, dans leur étroit milieu provincial, ils sont des êtres qu’on estime et qu’on aime. Peu de gens à Highbury songent à rire des longs discours de Miss Bates, de la vanité de Mme Elton ou des manies de Mr. Woodhouse. Ils voient ces défauts de trop près et trop souvent pour en être frappés. Lorsqu’il s’agit, pour les quelques personnes qui composent la meilleure société de Highbury, de se faire une opinion sur les mérites d’une nouvelle venue, on suit la loi du moindre effort et, parce que tout le monde lui a accordé la louange d’un compliment banal, on vante à l’envi Mme Elton. « La plupart des gens, soit qu’ils fussent disposés à l’admiration ou peu accoutumés à se former par eux-mêmes une opinion ou encore, croyant de bonne foi que la jeune mariée devait être aussi intelligente et aussi charmante qu’elle le donnait à entendre, n’avaient qu’à se trouver très satisfaits ; l’éloge de Mme Elton passa donc de bouche en bouche comme il convenait ». [5]

Comme pour rendre sensible la distinction établie par l’humour entre le point de vue de l’acteur et celui du spectateur, Jane Austen, en nous conviant tacitement à la fête d’ironie dont elle jouit elle-même, n’admet que par exception à cette même fête quelques-uns de ses personnages les plus sensés. Peut-être craindrait-elle, en adoptant un autre procédé, de nuire à l’effet d’ensemble de son œuvre. Peut-être encore sait-elle que, pour peindre des défauts ou des travers que certains verraient à Highbury comme elle sait les voir, il faudrait leur donner le grossissement d’une caricature ou la fixité d’une grimace. Elle ne permet donc que rarement à Elizabeth Bennet et à son père de se moquer de Mr. Collins, et, dans « Le Château de Mansfield », n’accorde à Henry Crawford qu’en une seule occasion le droit de s’écrier, en entendant prononcer le nom de Mr. Rushworth : « Pauvre Rushworth et ses quarante-deux répliques ! Qui pourrait jamais l’oublier ! Il me semble voir encore son acharnement à apprendre son rôle et son désespoir ! Ou je me trompe fort, ou sa charmante Maria ne souhaitera jamais qu’il lui adresse quarante-deux répliques ! » [6]

Entourés d’une atmosphère de bienveillance ou d’affection, les êtres les plus ridicules peuvent ainsi, sans invraisemblance, étaler librement leur sottise. L’ironie elle réalisme de l’auteur se concilient par là aisément dans tous les passages humoristiques, et même dans les interminables harangues de Miss Bates. Quel besoin, en effet, aurait la vieille demoiselle de modérer son bavardage, quand elle ne voit autour d’elle que des auditeurs bénévoles ? Walter Scott et plusieurs autres après lui, ont répété qu’un Mr. Woodhouse, une Miss Bates, semblent au premier abord infiniment divertissants, puis « deviennent aussi fastidieux dans un roman que dans la vie réelle ». [7] À ceci, Whately a répondu le premier [8] « qu’il faut beaucoup d’esprit pour rendre amusante la conversation des sots », et que ceux qui trouveraient ennuyeux les personnages humoristiques du roman de Jane Austen devraient également dédaigner « Les joyeuses Commères de Windsor » ou « La Nuit des Rois », puisque, dans l’œuvre de Shakespeare, ces deux comédies sont, entre toutes, faites de l’étude de la vanité et de la sottise. Réponse intéressante et juste. Mais la comparaison qu’elle établit entre les personnages humoristiques de Shakespeare et ceux de Jane Austen, ne saurait être acceptée sans restriction.

S’il est tentant de répéter, avec Goldwin Smith : « La main qui peignit Miss Bates, bien qu’incapable de tracer le portrait de Lady Macbeth, aurait pu faire celui de Dame Quickly et de la nourrice de « Roméo et Juliette » [9], il ne faut pas oublier qu’il existe cependant entre ces figures une différence essentielle. Dans l’imagination puissante et subtile de Shakespeare, sous le clair soleil de son génie créateur, les sots, les faibles, les méchants, participent à la vie aussi largement que les forts. Sa conception du réel, généreuse et grande comme la réalité elle-même, permet que les plus humbles soient associés parfois à l’action et que leur existence se justifie dans cette association.

Au contraire, Jane Austen, ne voyant qu’un aspect isolé de la réalité est obligée d’écarter de l’action tous les êtres qui ne satisfont point aux conditions étroites d’intelligence ou de bon sens pratique qu’elle impose aux personnages auxquels elle donne le droit à l’activité. Dans le milieu qu’elle étudie, milieu où l’existence apparaît toujours également éloignée et des exigences matérielles de la vie et des impulsions irrésistibles de la passion, l’activité est un jeu délicat qui exige de la réflexion, du jugement, un sens exquis de la mesure. C’est pourquoi les sots, les Elton, les Bates, les Collins, Harriet Smith, Mme Bennet ou Mr. Woodhouse, n’agissent jamais. Ils parlent, se racontent ou commentent à leur façon les événements dont ils sont les témoins, mais il ne leur est pas permis de jamais se risquer à l’action. Ils demeurent en marge de l’intrigue, frelons divertissants d’une petite ruche bien ordonnée où l’activité est un privilège réservé à ceux qui peuvent en faire bon usage. Comparer de tels personnages à ceux de Shakespeare est donc inutile, dangereux même, car les figures humoristiques de Jane Austen ne sauraient soutenir sans dommage un pareil rapprochement. Tout au plus pourrait-on dire, en comparant certains passages du rôle de la nourrice dans « Roméo et Juliette » aux longues harangues de Miss Bates, que, dans les deux cas, le procédé humoristique appliqué à des objets si différents est sensiblement le même et produit un effet semblable. Aucune analyse n’exprimerait d’une façon plus frappante l’inextricable confusion d’un esprit, son incapacité de suivre une pensée, d’en enchaîner et d’en coordonner les différentes phases, que les monologues coupés de parenthèses, d’exclamations, de réflexions, que débitent la nourrice de Juliette et l’excellente Miss Bates. La nourrice interrompt son récit d’une savoureuse anecdote pour préciser une date, pour rappeler tel ou tel souvenir, et répéter en soupirant que feu son mari « aimait la plaisanterie ». La conversation de Miss Bates roule sur d’autres sujets, qui conviennent à une femme de son monde et de son éducation, mais suit les mêmes détours :

« Ma chère Miss Woodhouse, dit Miss Bates, je suis sortie en courant pour vous prier de nous faire le plaisir de monter un instant chez nous et de nous dire ce que vous pensez, et ce que pense Miss Smith, de notre piano. Comment allez-vous. Miss Smith ? Très bien, merci. Et j’ai demandé à Mme Weston de m’accompagner pour avoir plus de chances de réussir à vous décider. — J’espère que Mme Bates et Miss Fairfax sont… — Excellente, vous êtes trop aimable. Ma mère se porte à ravir et Jane n’a pas pris froid hier soir. Comment va Mr. Woodhouse? Enchantée de savoir qu’il va bien. Mme Weston m’a dit que vous alliez venir de ce côté ! Alors, lui ai-je dit, je vais descendre en toute hâte et prier Miss Woodhouse de monter ; ma mère sera si heureuse de lavoir et, puisque nous avons déjà chez nous de si aimables visiteurs, elle ne pourra pas me dire non. Mais oui, descendez, m’a dit Mr. Frank Churchill, l’avis de Miss Woodhouse nous sera très précieux. Peut-être, dis-je, réussirai-je mieux à la persuader si l’un de vous m’accompagne. Attendez alors un petit instant, me répondit-il, il faut que je finisse ma réparation. Figurez-vous, Miss Woodhouse, qu’il est en train de remettre une petite vis aux lunettes de ma mère ! Une pareille obligeance ! Cette vis était tombée ce matin. On n’est pas plus serviable ! Ma mère, vous le comprenez, ne pouvait plus se servir de ses lunettes. Impossible de les mettre. Soit dit en passant, on devrait toujours avoir deux paires de lunettes, il en faut bien deux. Jane me le disait justement tout à l’heure. Je voulais les porter immédiatement à John Saunders, mais toute la matinée une chose ou l’autre m’a retenue à la maison, une d’abord, une autre ensuite, des choses insignifiantes. À un moment donné, voilà Patty qui arrive en me disant que la cheminée delà cuisine avait besoin d’être ramonée. Oh Patty, lui dis-je, ce n’est pas l’heure de m’apporter de mauvaises nouvelles! Quand les lunettes de Madame sont hors d’état! Puis, on nous a apporté de chez le boulanger les pommes que nous avions fait porter au four »

Parfois, au lieu de laisser parler un personnage pour que l’humour se dégage de la naïveté, de la sotte abondance ou de l’inconsciente vanité de ses paroles, Jane Austen emploie un procédé différent. Pour mieux se dissimuler derrière un des pantins dont son ironie règle les gestes, elle se fait alors un jeu d’exprimer, comme s’il s’agissait de son opinion personnelle, la pensée de ceux parmi lesquels elle nous fait vivre un instant. Jamais son humour ne lui sert mieux à rire d’elle-même et des autres que lorsqu’elle énonce ainsi ces belles maximes ou ces solennels lieux communs en lesquels se résument la sagesse et l’expérience d’un milieu de province. Pour qui serait incapable d’en saisir les fines résonances, la première phrase d’« Orgueil et Parti pris » pourrait sembler insignifiante : « Une vérité universellement admise est qu’un célibataire en possession d’une belle fortune doit chercher à se marier ». Ce que l’auteur nous révèle ici, dans le raccourci de cette pensée, c’est l’opinion des Bennet et des Lucas. De même, au début du « Château de Mansfield », nous entendons, dans le récit de l’établissement de Miss Ward et de ses sœurs, les réflexions de toute la société du comté :

« Il y a environ trente ans, Miss Marie Ward de Huntingdon, sans avoir plus de sept mille livres sterling, eut la chance défaire la conquête de Sir Thomas Bertram, seigneur du château de Mansfield, dans le comté de Northampton… Elle fut ainsi élevée au rang de femme d’un baronnet, sans parler de l’agrément et de l’honneur attachés à la possession d’une magnifique demeure et de très gros revenus. Tout Huntingdon s’émerveilla devant un si beau mariage, et son oncle l’avoué lui-même déclara que la jeune fille aurait dû avoir au moins trois mille livres sterling de plus pour oser raisonnablement prétendre à trouver un tel parti. Elle avait deux sœurs que sa belle situation allait lui permettre de bien établir, et ceux des amis de la famille qui trouvaient Miss Ward et Miss Frances tout aussi jolies que Miss Maria ne se gênaient point pour prédire qu’elles se marieraient aussi brillamment. Mais il est certain qu’il n’y a pas, de par le monde, autant d’hommes riches qu’il y a de femmes charmantes pour les épouser. Au bout de six ans environ. Miss Ward se vit réduite à donner son cœur au révérend Mr. Norris, un ami de son beau-frère, sans aucune fortune personnelle. Miss Frances réussit encore moins bien ». [10]

Grâce à cette souplesse qui lui permet de pénétrer la pensée de ses personnages et de comprendre — ce qui ne veut pas dire approuver — leur point de vue et leur façon d’envisager la réalité, son humour demeure modéré, juste et délicat. Au lieu de l’impression presque pénible que produiraient sur nous les ironiques remarques, la raillerie d’un auteur étudiant de loin et de haut les ridicules de pauvres créatures sottes, illogiques et faibles, Jane Austen nous procure au spectacle de la vie un plaisir sans amertume. Les personnages qu’elle fait servira son divertissement et au nôtre sont capables, elle le sait, de lui inspirer autre chose que des réflexions ironiques. L’agressive vanité d’une Mme Elton, la lourde et plate sottise d’un Mr. Collins sont à ses yeux bien différentes des innocents travers d’une Miss Bates ou d’un Mr. Woodhouse. « Je souhaite, fait-elle dire à Elizabeth Bennet, ne jamais tourner en ridicule le bien ni la bonté ». Mais lorsqu’une excellente créature possède, à côté de très réelles qualités, des travers qui appellent irrésistiblement l’humour et la raillerie, pourquoi se refusera rire de ceux-ci ? Si jamais on l’avait interrogée sur les motifs de son attitude constamment ironique, Jane Austen aurait peut-être répondu que l’humour, comme l’esprit, souffle où il veut, et que la raillerie, détachée de tout jugement moral, de toute appréciation des valeurs spirituelles, garde toujours le droit de s’exercer sur ce que la raison reconnaît comme opposé à elle-même.

Alors que la plupart des humoristes condamnent plus ou moins indirectement les erreurs ou les fautes qu’ils aperçoivent chez leurs semblables, elle se borne à les constater et à nous indiquer en quoi ils s’éloignent de la vérité et de la raison. Son humour a, de plus, l’inestimable pouvoir d’illuminer, à mesure qu’il les atteint, les existences les plus plates, le milieu le plus terne et le plus monotone. À sa lueur, les salons de Highbury, les caquetages de Mme Bennet, l’élégance un peu guindée du château de Mansfield, deviennent intéressants, et, tant que dure l’agréable et flatteuse illusion que sait créer en nous sa vision à la fois divertissante et juste du réel, nous croyons avec Jane Austen, que, dans le jeu multiple des apparences, les mille aspects de la sottise, de la vanité, et parfois de la méchanceté humaines, ne sont rien de plus que les scènes d’une comédie toujours neuve, jouée par d’infatigables acteurs pour le divertissement d’un parterre de gens d’esprit.


Si Jane Austen revêt assidûment sa pensée d’une forme humoristique, son ironie s’exerce parfois, mais avec moins de bonheur, dans la parodie et dans la satire. « L’abbaye de Northanger » est, à ses meilleures pages, à la fois une spirituelle parodie et une satire de ce roman romanesque dont les contemporains de Mrs. Radcliffe goûtaient les émouvantes et tragiques péripéties. Dans cette œuvre de jeunesse, inégale et parfois hésitante, l’auteur veut dissiper le mirage romanesque créé par l’imagination de certains romanciers. Parce que de tels récits sont dangereux pour « un esprit de dix-sept ans, aussi ignorant et aussi peu formé que l’est ordinairement l’esprit d’une jeune fille de cet âge », Jane Austen veut montrer à quelles erreurs ridicules, à quelles pitoyables méprises, peut conduire la lecture « des délicieux ouvrages de Mrs. Radcliffe ». Elle écrit alors « L’abbaye de Northanger » où l’intrigue, les scènes, le décor même du roman de Mrs. Radcliffe et de ses imitateurs, sont ramenés au niveau de la réalité quotidienne. Leur invraisemblance, leur absurdité, la naïveté et la grossièreté de leurs procédés apparaissent peu à peu, non seulement aux yeux du lecteur averti, mais à ceux de l’héroïne. Celle-ci, qui ne connaît rien de la vie, a cru trouver dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe un guide sûr, plein d’expérience et de sagesse ; elle arrive bientôt à comprendre combien elle s’est trompée, et « ses visions romanesques à jamais envolées », se promet « de penser et d’agir désormais suivant les règles du bon sens ».

Quand elle s’applique à la forme ou aux procédés du roman fantastique, la satire de Jane Austen possède une force comique, un entrain irrésistibles. Cette force et cette vivacité se concentrent sur un seul point : la peinture de l’héroïne et des événements auxquels elle est directement mêlée. Quelques mots suffisent pour expliquer que « L’abbaye de Northanger » n’est pas destiné à contenir ces longs récits, ces « aventures de la déplorable Mathilde », qui diversifient agréablement les œuvres alors en vogue. « Mme Thorpe était veuve et n’était pas riche. C’était une femme d’humeur égale et portée à la bienveillance… Sa fille aînée était une fort belle personne, et les deux plus jeunes… étaient tout à fait passables. Ces brèves indications sont destinées par l’auteur à suppléer à une longue et minutieuse narration que ferait Mme Thorpe elle-même, et qui mettrait le lecteur au courant d’événements déjà anciens et de grands malheurs dont le récit suffirait à occuper deux ou trois des chapitres suivants. » [11]

Lorsqu’il s’agit, au contraire, de comparer la conduite de Catherine Morland à celle d’une Emilie ou d’une Adeline, nous trouvons mieux que de « brèves indications ». Catherine, oubliée par son danseur, reste assise dans un coin de la salle de bal, songeant avec quelque regret à l’aimable Mr. Tilney, qu’elle croit absent. « Elle avait grande envie de danser et savait bien que, puisque personne n’était au courant de sa situation, elle partageait avec les autres jeunes filles qui faisaient tapisserie, l’opprobre de n’avoir pas été invitée à danser. Être déshonorée aux yeux du monde, être revêtue d’une apparence d’infamie alors qu’on a le cœur empli de pureté…, voilà ce que connaît la vie d’une héroïne… Catherine souffrit alors, mais pas un murmure ne s’échappa de ses lèvres… Au bout de dix minutes, elle revint à des pensées plus agréables en apercevant Mr. Tilney… Il avait, comme toujours, l’air souriant et animé et parlait avec vivacité à une jeune personne très bien parée et d’aspect agréable qui s’appuyait à son bras. Catherine devina que cette jeune personne était la sœur de Mr. Tilney, négligeant ainsi, par une fâcheuse étourderie, une belle occasion de croire que le jeune homme était à jamais séparé d’elle et était déjà marié… C’est pourquoi, au lieu de laisser une pâleur mortelle se répandre sur son visage et de tomber évanouie dans les bras de Mme Allen, Catherine resta assise, en pleine possession de toutes ses facultés, sans rien de plus inusité qu’une rougeur un peu vive sur les joues ». [12]

La satire s’appuie ici sur le contraste entre l’attitude et la pensée d’une héroïne « vraie » et vivante comme Catherine, et l’attitude artificielle et fausse des personnages que Mrs. Radcliffe fait évoluer dans un décor de mélodrame. Le roman fantastique suggère encore à Jane Austen l’idée d’autres comparaisons. La réalité, telle qu’elle est représentée dans « Les Mystères d’Udolpho » et dans les œuvres du même genre, ne correspond pas à ce que l’expérience peut nous offrir; aussi, une imagination nourrie de spectacles terrifiants, de scènes d’un pittoresque frappant et plus qu’un peu théâtral doit-elle éprouver, devant la vie et devant la nature, une série de désillusions.

Comme elle ne connaît rien du monde, à part la maison paternelle, et doit aux seuls romans qu’elle a lus ses idées sur la nature humaine et sur la beauté d’un décor ou d’un site, Catherine Morland, à mesure qu’elle approche de Northanger s’attend, à chaque détour de la route, à voir une demeure féodale, un château aux murs gris, entouré de chênes séculaires. L’abbaye, pense-t-elle, doit ressembler à ces vieux châteaux qui apparaissent toujours aux yeux charmés des héroïnes de Mrs. Radcliffe, « baignés dans la splendeur du soleil couchant dont les derniers rayons jettent leur éclat sur de hautes fenêtres gothiques. » Elle a, depuis longtemps, savouré à l’avance le délicieux frisson de terreur, les craintes vagues, les sombres pressentiments que ne sauraient manquer d’éprouver ceux qui, pour la première fois, visitent une ancienne abbaye. Mais le coucher de soleil espéré et les impressions de terreur attendues sont remplacées par des sensations infiniment moins poétiques. Catherine, en descendant de voilure sous une pluie battante, « n’a qu’une pensée : protéger de l’ondée son chapeau de paille tout neuf ». Oubliant les sombres pressentiments qui doivent assaillir une héroïne au seuil d’une antique et vénérable demeure, elle franchit le seuil sans songer aux scènes d’horreur dont les vieux murs ont, sans doute, jadis été témoins. Le vent souffle. Il devrait lui apporter dans ses gémissements un sinistre écho de cris de détresse ou un lugubre avertissement : il n’apporte aux voyageurs rien autre que de la pluie tombant en larges gouttes pressées. Cependant, Catherine ne doute pas d’avoir bientôt la joie d’assister à quelques-unes des scènes qui, dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe, se déroulent toujours dans le cadre romantique d’un ancien couvent ou d’un vieux château. Lorsque, après le souper, on entend la tempête souffler avec violence, Catherine reconnaît là le présage d’une nuit terrible. Elle comprend que, malgré les attentions dont ses hôtes l’entourent, en dépit des lumières, de la claire flambée dans une cheminée à la nouvelle mode, de la table bien dressée, du luxe et de l’élégance qui règnent chez les Tilney, elle est à l’abbaye de Northanger et non dans une maison moderne. Le sifflement de la tempête fait renaître en son cœur une foi entière aux descriptions de ses romans préférés. En effet, toutes les demeures en ruines, tous les châteaux dont les murs abritent de redoutables secrets ne sont jamais baignés, aux heures tragiques, d’une autre lumière que celle du clair de lune; à défaut de cet éclat mystérieux et glacé, ils sont environnés d’épaisses ténèbres qu’animent la voix de l’orage et la plainte du vent.

Catherine se sent encouragée à découvrir au moins quelques épisodes de l’histoire de Northanger ; elle commence, dès le premier soir, à pénétrer les secrets de la maison, à chercher la trace des crimes commis jadis à l’abbaye. Un grand coffre de cèdre, que ferme une lourde serrure d’argent noirci par les années, contient sans doute quelques bijoux, des fleurs fanées, un portrait : elle soulève le couvercle massif et voit au fond du coffre une courte-pointe de coton, soigneusement pliée. Un cabinet de laque dont elle explore les tiroirs, cache des papiers, peut-être une confession de crimes atroces, écrite par un meurtrier dont l’âme fut torturée par un tardif remords : les papiers jaunis sont des notes de blanchissage.

Château gothique, ténèbres de la nuit, tempête, coffres vermoulus, manuscrits indéchiffrables, décor et accessoires du roman fantastique, sont ainsi présentés à tour de rôle sous deux aspects opposés : d’abord sous l’aspect conventionnel qu’ils revêtent dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe, puis sous des apparences moins pittoresques, mais plus fidèles à la réalité. À chaque effet, à chaque scène traditionnelle du roman imité des « Mystères d’Udolpho », la satire de Jane Austen apporte un ironique démenti. L’imagination de la naïve Catherine, est constamment ramenée de ses visions chimériques et romanesques au bon sens et à la réalité. Nous retrouvons ici, avec les éléments du roman fantastique, le procédé dont les romanciers de l’école de la terreur se servent pour donner une apparence de vraisemblance et de logique aux événements les plus improbables. Après avoir terrifié ses lecteurs par des prodiges, des fantômes, des apparitions, lorsqu’elle a créé une atmosphère de mystère et substitué le surnaturel au réel, Mrs. Radcliffe donne, au dernier chapitre de ses romans, une explication logique des prodiges, apparitions ou évocations, qu’elle avait d’abord présentés comme dépassant ce que peut concevoir et accepter la raison humaine. Cette réfutation de l’absurde et de l’invraisemblable tarde moins dans le roman de Jane Austen ; chaque péripétie romanesque de « L’abbaye de Northanger » s’achève à son tour sur une note comique de désillusion, de contraste ironique entre ce qu’attendait une imagination faussée par de sottes lectures et ce que la réalité peut apporter.

Cette satire ne se borne pas à mettre en lumière ce qu’il y a de ridicule et d’outré dans le fonds et dans la forme du roman romanesque ; elle s’accompagne d’une fine étude psychologique. Catherine, dont l’esprit est droit et sain sur tout autre point, juge à faux chaque fois qu’elle se laisse guider par les exemples empruntés à des romans. Elle veut retrouver autour d’elle les criminels héros dont les aventures emplissent les pages de « L’Italien » ou des « Mystères de la Foret ». C’est en vain qu’elle reçoit à Northanger l’hospitalité la plus flatteuse et la plus courtoise ; son hôte l’accable en vain d’attentions et d’égards ; trop de romans lui ont appris de quelle perfidie, de quelle noirceur le cœur humain est capable. En dépit de toutes les apparences, elle se persuadera que le général Tilney a été le bourreau, le meurtrier de l’épouse dont il semble garder si pieusement le souvenir. Le général a fait élever un monument à la mémoire de sa femme. Catherine verra-t-elle là la preuve d’une réelle affection et d’un regret sincère ? Non, car elle a lu qu’il n’était pas rare de voir un tel cynisme ou une telle puissance de dissimulation. « Elle se rappelait l’histoire de tant de gens qui s’étaient endurcis dans le crime… qui avaient semé la mort au gré de leur caprice, sans aucun sentiment de remords ou d’humanité, jusqu’à ce qu’une mort violente ou les austérités de la pénitence eussent mis un terme à leur sinistre carrière. Le monument funéraire ne pouvait l’empêcher de penser que Mme Tilney n’était peut-être pas morte. Si même elle descendait dans le caveau de famille, que lui prouverait la présence d’une bière ? N’avait-elle pas lu bien souvent que rien n’était plus facile que de mettre une figure de cire à la place d’un cadavre et de faire à ce simulacre de trompeuses funérailles ». [13]

Lorsque Catherine est forcée de convenir de l’injustice et de l’invraisemblance de telles suppositions, elle fait un retour sur elle-même. « Elle se rappela dans quelles dispositions elle était arrivée à Northanger, et elle comprit que sa sottise et son erreur provenaient de l’influence pernicieuse de ses lectures favorites ». La partie satirique du récit se termine sur cette note un peu didactique. Dans les sept derniers chapitres de « L’abbaye de Northanger » l’auteur ne fait plus aucune allusion aux romans à la Radcliffe et délaisse l’ironie et la satire pour s’occuper uniquement des disgrâces imméritées, puis du bonheur, de son héroïne.


Œuvre inégale et incertaine, tantôt satire du roman fantastique, tantôt étude de caractères et peinture de mœurs, « L’abbaye de Northanger » occupe une place à part dans l’œuvre de Jane Austen. Sa valeur, en tant que satire, diminua et disparut avec la vogue des ouvrages de Mrs. Radcliffe. Ce qui demeure et ne peut vieillir, c’est la finesse de l’ironie, les contrastes amusants, les situations comiques par lesquels s’exprime une satire dont l’objet a depuis longtemps cessé d’intéresser le public. Il reste toutefois un point à éclaircir au sujet de la partie satirique de « L’abbaye de Northanger ». Ne contient-elle pas une certaine part d’imitation, et Jane Austen ne s’est-elle pas inspirée d’un livre qu’elle connaissait bien, pour écrire ces pages où elle signale les dangers qu’offre le roman de Mrs. Radcliffe ?

L’alerte et lumineuse préface, écrite par Mr. Austin Dobson pour une édition assez récente de « L’abbaye de Northanger », nous dit que Jane Austen « essaya de faire pour le roman à la Radcliffe ce que Cervantes avait fait pour « Esplandian » et pour « Felixmart d’Hyrcanie », ce que Mrs. Lenox avait fait pour « Cassandre » et « Cléopâtre ». [14] Mr. Austin Dobson néglige d’ajouter que Jane Austen, qui connaissait sans doute l’œuvre de Cervantes, connaissait et goûtait très vivement le « Don Quichotte féminin » de Mrs. Charlotte Lenox. Dans « L’abbaye de Northanger » l’imitation de Cervantes est lointaine. Jane Austen ne doit à « Don Quichotte » que son thème satirique et le lui a peut-être emprunté indirectement. Les aventures de Catherine ressemblent bien peu à celles de l’inimitable Chevalier de la Manche; elles se rapprochent au contraire assez étroitement de celles de la jeune Arabella, l’héroïne de Mrs. Lenox. Le « Don Quichotte féminin » [15] avait eu une heure de célébrité dont le souvenir n’était pas encore oublié des contemporains de Jane Austen. Johnson, dans le « Gentleman’s Magazine » et Fielding dans le « Covent Garden Journal » avaient loué, en 1752, l’ouvrage que Mrs. Lenox venait de publier. Fielding avait même déclaré que le « Don Quichotte féminin » dépassait sur certains points le chef-d’œuvre dont l’auteur s’était ouvertement inspiré. Le sujet du roman de Mrs. Lenox lui semblait avoir plus de vraisemblance que celui de Cervantes, les aventures d’Arabella étant moins fantastiques que celles du bon chevalier de la Manche. « La lecture des romans avait-il déclaré, peut plus facilement fausser le jugement d’une jeune personne qu’elle ne peut ébranler la raison d’un vieil et honnête gentilhomme ». Cette Arabella qui avait charmé Fielding et Johnson au milieu du xviiie siècle, fut également admirée, quelque quarante ans plus tard, au presbytère de Steventon. Dans une lettre écrite en 1807 Jane Austen fait une allusion au « Don Quichotte féminin » qu’elle relit alors, et « trouve aussi agréable que ses souvenirs le lui représentaient ». Ces souvenirs datent vraisemblablement des années de Steventon et du moment où, avant d’écrire « L’abbaye de Northanger », Jane Austen avait lu le roman de Mrs. Lenox.

L’objet de la satire, dans le « Don Quichotte féminin » et dans « L’abbaye de Northanger » est à peu près semblable. Mrs. Lenox, tournant en ridicule la sentimentalité du roman de Mlle de Scudéri et Jane Austen, faisant ressortir ce qu’il y a de grossière invraissemblance dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe, se proposent une même fin qui est d’opposer la réalité à la vision absurde et fausse qu’en présentent certains romans. Parce qu’elle connaît de la vie et du cœur humain les seules apparences qu’ils revêtent dans « Clélie » ou dans « Le Grand Gyrus », Arabella voit dans tout homme qui l’approche un amant timide, et dans l’incident le plus insignifiant une aventure qui doit permettre à cet amant de déclarer sa flamme. Les malheurs de l’illustre Mandane lui ont appris que la beauté d’une princesse peut faire naître dans les cœurs, non seulement l’amour le plus soumis et le plus pur, mais une passion coupable. Aussi Arabella découvre-t-elle bientôt chez un bonhomme d’oncle les marques d’une inclination dont sa vertu doit s’alarmer. D’une voix tremblante de pudique indignation, « essuyant quelques larmes qui s’échappent de ses beaux yeux », elle bannit de sa présence celui qui, elle en est persuadée, n’a pu la voir sans brûler pour elle : « Retirez-vous, ô mon malheureux oncle, et puissent la raison et l’absence vous rendre bientôt le Repos. Lorsque vous aurez triomphé des sentiments qui causent à cette heure votre souffrance et la mienne, soyez assuré que vous n’aurez pas à vous plaindre de mon attitude envers vous ». Où Arabella, élevée à l’école des Scudéri et des La Calprenède ne voit qu’amants et que flammes, Catherine Morland, nourrie des non moins solides enseignements du roman à la Radcliffe, ne soupçonne que crimes abominables et diaboliques cruautés. Catherine, de même qu’Arabella, est ramenée par la force de l’évidence à une vision plus saine de la réalité et comprend enfin que le roman sentimental ou romanesque, n’est pas, pour une jeune personne naïve et crédule, la meilleure école de la vie.

Cependant, si la satire de Jane Austen doit quelque chose au roman de Mrs. Lenox, elle n’emprunte au « Don Quichotte féminin » que les traits les plus divertissants d’un roman par ailleurs fort languissant et emploie ceux-ci d’une façon habile et neuve. Les méprises d’Arabella, dont le récit se poursuit à travers d’interminables

Mrs. Lenox, elle n’emprunte au « Don Quichotte féminin » que les traits les plus divertissants d’un roman par ailleurs fort languissant et emploie ceux-ci d’une façon habile et neuve. Les méprises d’Arabella, dont le récit se poursuit à travers d’interminables chapitres, lassent bientôt par leur monotone répétition. Celles de Catherine Morland durent juste assez longtemps pour nous faire sourire, et cessent au moment où, en se prolongeant, elles pourraient nous paraître ennuyeuses et forcées. En écrivant « L’abbaye de Northanger » et alors qu’elle fait à un de ses prédécesseurs le seul emprunt dont on retrouve la trace dans son œuvre, Jane Austen est guidée par son intuition psychologique et son sens artistique. Son ironie garde ainsi dans ce roman la mesure et la justesse sans lesquelles toute satire risque de dépasser son but et de devenir aussi ridicule, aussi fastidieuse que l’objet auquel elle s’attaque.






  1. Bon sens et Sentimentalité. Chap. II.
  2. Persuasion. Chap. VIII.
  3. Gulliver’s Travels. Part. I. Chap. VI.
  4. The English Novel, by Walter Raleigh. (London 1904).
  5. Emma. Chap. XXXIII
  6. Le Château de Mansfield. Chap. XXIII.
  7. « Characters of folly and simplicity such as those of old Woodhouse and Miss Bates are apt to become as tiresome in fiction as in real society ». Quarterly Review. October 1815.
  8. « It is no fool that can describe fools well and many who have succeded pretty well in painting superior characters have failed in giving individuality to those weaker ones which it is necessary to introduce in order to give a faithful representation of real life. » Quarterly Review. January 1821.
  9. Life of Jane Austen, by Goldwin Smith. Chap. V.
  10. Le Château de Mansfield. Chap. I.
  11. L’abbaye de Northanger. Chap. IV.
  12. L’abbaye de Northanger. Chap. VIII.
  13. L’abbaye de Northanger. Chap. XXIV.
  14. Macmillan’s Pocket Classics. 1897. Northanger Abbey, with an introduction by Austin Dobson.
  15. Voir : « The female Quixote » (Eighteenth century vignettes by Austin Dobson) Nelson, ed.