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LXXXIII.

DE SYLVIA À JACQUES.

Mon Dieu ! que fais-tu donc à Tours ? cela m’épouvante. Songes-tu à te venger des calomnies qu’on répand sur nous ? Si je te connaissais moins, je me le persuaderais. Pourtant, j’ai beau me rappeler l’horreur que tu as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé dans quelque affaire de ce genre ; ce ne serait pas la première fois que tu te serais cru forcé de manquer à tes principes et de faire une chose antipathique à ton caractère. Je ne vois cependant pas qu’en cette occasion tu doives jouer ta vie contre celle d’un autre. En quoi cela réparera-t-il le tort fait à Fernande ? Un autre homme que toi répondrait qu’il a son affront personnel à venger ; mais es-tu capable de commettre ce que tu considères comme un crime pour satisfaire une vengeance personnelle ? Tu m’as raconté ton premier duel, c’était précisément avec ce Lorrain ; tu cédais bien alors à une considération de ce genre, mais la nécessité était urgente ; vous étiez tous les jours en présence l’un de l’autre sous les yeux d’une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. Il importait peu que le canon ou l’épée emportât l’un de vous un jour plus tôt ou plus tard ; qu’était-ce que la vie pour vous dans ce temps-là ? Aujourd’hui que ta position est si différente, comment serait-il possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne t’atteignent pas, et te venger d’insultes qu’on n’ose t’adresser que de loin ? En vain tu t’efforces de me prouver que ta vie n’est utile désormais à personne, tu te trompes. Oh ! ne laisse pas le courage t’abandonner ainsi ! c’est un calcul de la paresse, qui veut se croiser les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi condamnes-tu ton fils avec ce désespoir ? le médecin ne t’a-t-il pas dit que la nature opérait des miracles au-dessus de toutes les prévisions de la science, et qu’avec des soins assidus et un régime sévère, ton enfant pouvait se fortifier ? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et depuis quelques jours notre cher petit est réellement bien. Si je mourais moi-même, qui le soignerait ? Fernande ignore son mal, et d’ailleurs sa sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m’impose donc la vie quand tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu’elle soit bien belle, celle que tu me laisses ?

Et Fernande, n’a-t elle plus besoin de toi ? que savons-nous d’Octave, quand il ne sait rien de lui-même, et se pique de ne résister à aucun des caprices qui lui viennent ? Il se dit sûr d’aimer toujours Fernande ; c’est peut-être vrai, c’est peut-être faux. Il s’est bien conduit depuis qu’il l’a compromise ; mais quel homme est-ce là pour te succéder et pour remplir un cœur où tu as régné ? Pourra t-elle l’aimer longtemps ? n’aura-t-elle pas besoin un jour qu’on la délivre de lui ?

Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur compte, et je sens que je dois le faire ; dans ce moment ils sont heureux, ils s’aiment avec emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des moments de réveil et de désespoir, Octave a des instants d’effroi et d’incertitude ; mais ils ne peuvent résister au torrent qui les entraîne. Octave cherche à rassurer sa conscience en rabaissant ta vertu ; il n’oserait en douter, mais il tâche de l’expliquer par des motifs qui en diminuent le mérite ; pour se dispenser de t’admirer et pour se consoler d’être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal où tu as mérité de monter. Tu as deviné juste, il nie tes passions, afin de nier ton sacrifice. Fernande te défend avec plus de vigueur que tu ne penses, et sa vénération résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu l’aimes au point de rester aveugle éternellement ; elle dit qu’en cela tu es sublime : et alors elle pleure si amèrement que je suis forcée de la consoler et de la relever à ses propres yeux. Ma pauvre sœur ! il y a des instants où je lui en veux de t’avoir fait tant de mal. Quand je vois son visage serein et sa main dans celle d’Octave, je fuis, je me cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès du berceau de ton fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand je la vois torturée de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu’elle ne lui a point aliéné l’amitié de madame Borel, qui me paraît une personne généreuse et sensée. Sa vie pourrait être encore bien belle, si Octave voulait ; elle retournerait à toi, j’en suis sûre, si elle avait à se plaindre de lui, ou s’il lui inspirait le courage qu’au contraire il cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d’accepter son pardon d’une âme aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant ? Oh ! combien tu l’aimes encore, et quel amour que le tien ! Tu n’es occupé, au sein de cet océan de douleurs, qu’à lui éviter la centième partie de celles que tu ressens.

J’ai reçu de madame de Theursan l’étrange envoi de quelques centaines de francs ; ce n’est pas, comme tu penses, la modicité du présent qui me l’a fait refuser ; je sais qu’elle n’a pas de fortune et que ce présent est libéral eu égard à ses moyens ; mais j’admire cette réparation de l’abandon de toute ma vie. Cela ressemble à une dérision ; j’ai pourtant remercié et n’ai motivé mon refus que sur l’absence de besoins. Peut-être devrais-je être reconnaissante de l’intention, je ne puis : je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir mise au monde.