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LXXX.

D’OCTAVE À HERBERT.

Jacques est parti ; où va-t-il, et quand reviendra-t-il ? reviendra-t-il jamais ? Tout cela est encore un mystère pour moi ; cet homme a la manie d’être impénétrable. J’aimerais mieux vingt coups d’épée que ce dédaigneux silence. De quoi puis-je l’accuser, pourtant ? Sa conduite jusqu’ici est sublime envers sa femme ; mais sa miséricorde envers moi m’humilie ou sa lenteur à se venger m’impatiente. Ce n’est pas vivre que d’être ainsi dans le doute du présent et dans l’incertitude de l’avenir.

Je t’ai envoyé copie du billet qu’il m’a écrit de Saint-Léon, et de la réponse que je lui ai faite du presbytère, le tout entre le déjeuner et le dîner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois ; car il est bon de te dire qu’il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre notre ancienne manière de vivre, et qu’elle était autorisée par Jacques à me faire cette invitation. C’était le premier jour depuis sa maladie qu’elle redescendait au salon, et ce fut le lendemain que Jacques m’envoya ce message par son groom. J’eus l’aplomb d’aller dîner comme la veille, et Jacques me reçut comme les autres jours, c’est-à-dire avec une poignée de main et une contenance grave. Cette poignée de main, qu’il ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement une démonstration extérieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur enfant autorise assez son silence et sa réserve, qu’elle peut prendre pour de la tristesse. Seulement, après le dîner, il me suivit dans le jardin, et me dit : « Vos dispositions sont telles que je les supposais, il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais vous n’êtes pas un homme sans cœur. Je n’exige plus qu’une chose : votre parole d’honneur que vous cacherez à Fernande l’explication que nous avons eue ensemble, et que dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent lieues, fussé-je mort, vous ne lui apprendrez que j’ai su la vérité. » Je lui donnai ma parole, et il ajouta : « Êtes-vous bien pénétré de l’importance du serment que vous me faites ? — Je pense que oui, répondis-je. — Songez, me dit-il, que c’est la première et la principale réparation que je vous demande du mal que vous nous avez fait ; songez que vous frapperiez Fernande d’une blessure mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai pardonné. Vous concevez sans doute qu’en de certaines circonstances la reconnaissance est une humiliation et un tourment : on souffre quand on ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fière. — Ô Jacques ! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers elle ! — Ne me remercie pas, dit-il d’une voix altérée, je ne puis l’être envers toi. » Et il s’éloigna précipitamment.

Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. « Jacques va encore nous quitter, me dit-elle ; il prétend avoir des affaires indispensables qui l’appellent à Paris ; mais, dans la situation où nous sommes, tout m’effraie. Peut-être a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel qu’un hasard aura retardée à la poste ; peut-être me trompe-t-il par une feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu’il ne soit instruit, et qu’il n’ait le projet de m’abandonner tout à fait sans me rien dire. » Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui assurant qu’il m’avait, au contraire, témoigné une amitié plus vive que jamais. Fernande est bien facile à abuser ; elle est si peu habituée au raisonnement et si peu capable d’observation, qu’elle ne connaît jamais les gens qui l’entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C’est une douce et naïve créature, toujours gouvernée par l’instinct d’aimer, par le besoin de croire, et trop pieusement crédule dans l’affection d’autrui pour être susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla de ses affaires d’une manière si vraisemblable, Sylvia eut tellement l’air d’y croire, et nous fûmes en apparence si bons amis, qu’elle me dit le soir : « Oh ! quelle confiance héroïque de la part de Jacques ! il nous laisse encore ensemble ! Songez, Octave, que vous seriez un monstre si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée de vous haïr. » Jacques est parti ce matin, calme, et me témoignant une affection vraiment stoïque ; mais que pense-t-il ? Il doit croire que sa femme est ma maîtresse, et pourtant elle ne l’est point. Elle s’est courageusement refusée à moi, et j’ai eu la force de me soumettre, même dans les occasions où la crainte de la perdre et le trouble de mes passions auraient dû triompher de tous les scrupules. Peut-être que si Jacques savait cela, il agirait autrement ; peut-être aurais-je dû le lui dire. C’eût été un autre genre d’héroïsme que de le faire rester en lui disant : « Ta femme est pure, reprends-la, et je pars. » Mais il est écrit que je ne serai jamais un héros, cela m’est impossible, et j’ai une antipathie insurmontable pour les scènes de déclamation. Je me connais trop bien : je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je serais rentré par la fenêtre ; j’aurais avoué que depuis un an je suis le plus niais des séducteurs, et je serais devenu criminel aussitôt après cette belle confession. D’ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma parole, soit pour le passé, soit pour l’avenir ? Je ne peux plus le croire aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité m’en impose tellement, que je me livre à l’admiration avec une sensibilité puérile ; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis qu’après tout, la vie est une comédie à laquelle ne se laissent pas prendre ceux qui la jouent ; qu’après les tirades et les scènes à effet, chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à manger ou à dormir. Jacques serait ce qu’il croit être, si la nature l’avait doué comme moi de passions vives. S’il aimait Fernande comme je l’aime, et s’il y renonçait comme il fait, je m’inclinerais devant lui. Mais je sais bien que lorsqu’on est épris comme je le suis, on n’est pas capable de tels sacrifices. Il aime le genre héroïque, et sa paisible nature, ses passions refroidies par l’habitude du raisonnement ou par l’âge, le secondent merveilleusement. Qu’on lui mette mon cœur dans la poitrine pendant un quart d’heure, et tout cet échafaudage tombera. Il ne demande pas mieux que de s’éloigner de sa femme : il aime la solitude et les voyages comme Childe-Harold ; il est plus content d’avoir à pratiquer la théorie qu’il s’est faite du renoncement, que de jouir de tous les biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire grâce, qu’il ne le serait de me tuer en duel. Il songe à l’admiration qu’il m’impose, et il se croit plus vengé par mon repentir que par ma mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu’il y a de beau dans son caractère et dans sa conduite : vraiment, je le crois capable de l’action de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous mes yeux, j’aurais trouvé, j’en suis sûr, dans sa vie privée mille occasions de douter et de sourire. Les héros sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des demi-dieux, et qui finissent par l’être en de certains moments, à force de mépriser et de combattre l’humanité. À quoi cela sert-il, après tout ? À se faire une postérité de séides et d’imitateurs ; mais de quoi jouit-on au fond de la tombe ?

Je m’efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies de l’orgueil ; la vérité les efface avec un éclair de son miroir, et je me retrouve seul et impuissant, avec mon désir et ma passion dans le cœur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par l’esprit : j’avais envie d’aller dire adieu à Fernande et de partir avec lui ; que sais-je ? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu à peu son cou de neige et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je me sentis très-content d’être seul avec elle, et malgré moi je remerciai Dieu d’avoir inspiré à Jacques la fantaisie de s’en aller. Quand je me serais torturé l’esprit pour me prouver que la reconnaissance et l’admiration devaient me guérir de l’amour, le bouillonnement de mon sang et les élans de mon cœur auraient victorieusement démenti cette vaine affectation et cette vertu pédantesque.



Je la fais danser… (Page 71.)

Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de ce départ ; l’excellente enfant croit à son mari comme en Dieu, et je serais bien fâché à présent de combattre cette vénération. Il est vrai qu’elle le suppose imbécile, en croyant fermement qu’il n’a pas le moindre soupçon de notre amour ; voilà ce que c’est que le sentiment de l’admiration. C’est comme la foi aux miracles : c’est un travail de l’imagination pour exciter le cœur et paralyser le raisonnement.

Elle commence à se porter tout à fait bien ; mais son fils maigrit et pâlit à vue d’œil. Elle ne s’en aperçoit pas encore ; mais je crains qu’elle n’ait bientôt un nouveau sujet de larmes, et que ni l’un ni l’autre de ses enfants ne soient nés avec une bonne organisation. Tous les malheurs qui pourront la frapper m’attacheront à elle ; je ne suis pas un grand homme, mais je l’aime, et je n’ai pas joué de rôle quand j’ai juré de lui consacrer ma vie. Sylvia est d’une tristesse dont je ne la croyais pas capable ; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit comme un ange avec elle ; mais son visage trahit une souffrance secrète et une préoccupation tout à fait étrangère à son caractère méthodique et grave. Il me vient à l’esprit, depuis quelque temps, une idée singulière sur Sylvia : je te la dirai si elle prend de la consistance.

P. S. Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui annonce que la lettre de son mari à Jacques n’est jamais partie, par la raison qu’elle-même s’est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à la poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se dissimuler que cet homme ne soit ingénieux et magnifique dans la manière dont il remplit sa tâche.