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LXVI.

DE FERNANDE À OCTAVE.

Vous vous trompez absolument sur les causes de mon départ et de ma conduite avec vous. J’exige que vous restiez jusqu’à demain, à moins que vous ne vouliez faire deviner à mon mari un secret qui peut compromettre son bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, après nous être pressé la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la pierre mon dernier billet, mon dernier adieu.


DE FERNANDE À OCTAVE.


(Billet placé sous la pierre de l’ormeau.)

Je pars parce que je vous aime ; vous le dire et résister à vos transports m’eût été impossible. Partir sans vous le dire est également au-dessus de mes forces. Je suis un être faible et souffrant ; je ne puis commander à mon cœur ; j’aime mes devoirs et je veux sincèrement les remplir. Ce que j’entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules lois de la société ; la société châtie sévèrement ceux qui lui désobéissent ; mais Dieu est plus indulgent qu’elle, et il pardonne. Je saurais braver pour vous le ridicule et le blâme qui s’attachent aux fautes d’une femme ; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice que vous refuseriez, c’est le bonheur de Jacques. Que n’est-il moins parfait ! que n’a-t il eu envers moi quelque tort qui m’autorise à disposer de mon honneur et de mon repos comme je l’entendrais ! Mais, quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que pouvons-nous faire ? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin plutôt que d’abuser de sa confiance.

Je ne sais pas quand j’ai commencé à vous aimer. Peut-être est-ce dès le premier jour que je vous ai vu, peut-être Clémence avait-elle tristement raison en m’écrivant que je réussissais à donner le change à ma conscience, mais que j’étais déjà perdue lorsque je croyais travailler à votre réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprécier au juste ce qui s’est passé dans ma pauvre tête depuis un an ; je suis brisée de fatigue, de combats, d’émotions. Il est temps que je parte ; je ne sais plus ce que je fais ; je suis comme vous étiez il y a un mois. Alors je me sentais encore de la force ; d’ailleurs, la crainte de vous perdre m’en donnait. Que n’aurais-je pas imaginé, que ne me serais-je pas persuadé, que n’aurais-je pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que de renoncer à vous voir ? Cette idée était trop affreuse, je ne pouvais l’accueillir ; mais la victoire que nous nous flattions de remporter était au-dessus des forces humaines ; à peine vous vis-je au point d’enthousiasme et de courage où je vous priais d’atteindre, que mon âme se brisa comme une corde trop tendue ; je tombai dans une tristesse inexplicable, et quand j’en sortais pour contempler avec admiration votre dévouement et votre vertu, je sentais qu’il fallait vous fuir ou me perdre avec vous. Que Dieu nous protège ! À présent le sacrifice est consommé ; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.

Si vous voulez m’accorder une grâce, restez encore quelques jours à Saint-Léon ; et puisque Sylvia n’a pu se décider à me suivre, profitez de cette sainte amitié que la Providence vous offre comme une consolation. Elle est triste aussi ; j’ignore ce qu’elle a ; peut-être devine-t-elle que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants ; elle leur servira de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants que j’abandonne aussi, pour fuir tout ce que j’ai de plus cher au monde à la fois ; leur vue vous rappellera mes devoirs et les vôtres ; vous souffrirez moins pendant ces premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous nourrissez l’âme du témoignage de notre honnête amitié et du spectacle de ces lieux, où tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la famille et de l’honneur, vous vous souviendrez d’y avoir été heureux par la vertu, et vous vous réjouirez de n’avoir pas souillé la pureté de ce souvenir.