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LXVII.

DE SYLVIA À JACQUES.


Saint-Léon.

Vous avez bien fait de me laisser vos enfants ; ce voyage eût fait beaucoup de mal à ta fille, qui n’est pas bien portante. Son indisposition ne sera rien, j’espère ; elle serait devenue sérieuse dans une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne parle pas à ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans doute quand tu recevras ma lettre. C’est une grande terreur pour moi que la moindre souffrance de tes enfants, surtout à présent que je suis seule. Je tremble de voir leur santé s’altérer par ma faute ; je ne les quitte pourtant pas d’une minute, et je ne goûterai pas un instant de sommeil que notre chère petite ne soit tout à fait bien.

Je suis heureuse d’apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que vous avez reçu le plus aimable accueil ; mais je m’afflige et m’effraie de la tristesse épouvantable où tu me dis que Fernande est plongée. Pauvre chère enfant ! Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son désir ; il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. Il m’a semblé qu’au moment de partir, elle était au désespoir, et que, sans la crainte de te déplaire, elle eût renoncé à ce voyage. Je n’augure rien de bon de cette séparation. Octave est comme fou. J’ai réussi à le retenir jusqu’à présent, mais je désespère de le calmer. J’ai essayé de le faire parler ; j’espérais qu’en ouvrant son cœur et en l’épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait davantage de la nécessité d’être fort ; mais la force n’est pas dans l’organisation d’Octave ; et quand même j’obtiendrais quelques nobles promesses, sa résolution serait l’enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, j’espère peu à présent qu’il la seconde dans ses généreux projets. Il est dans une agitation effrayante ; sa souffrance paraît si vive et si profonde, que j’en suis émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon âme. Sois indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques ! car ils sont bien à plaindre. Je n’ai jamais été dans cette situation, et je ne sais vraiment pas ce que je ferais à leur place. Ma position indépendante, mon isolement de toute considération sociale, de tout devoir de famille, sont cause que je me suis livrée à mon cœur lorsqu’il a parlé. Si j’ai de la force, ce n’est pas à me combattre que je l’ai acquise ; car je n’en ai jamais eu l’occasion. L’idée de sacrifier une passion réelle et profonde à ce monde que je hais me paraît si horrible, que je ne m’en crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels de Fernande sont envers toi ; et ta conduite en impose de tels à tous ceux qui t’aiment, qu’il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui te trahissent. Aide-la donc avec douceur à accomplir cet holocauste de son amour ; j’essaierai d’obtenir quelque chose de la vertu d’Octave ; mais il me ferme l’accès de son cœur, et je ne puis vaincre la répugnance que j’éprouve à forcer la confiance d’une âme qui souffre, fût-ce avec l’espoir de la guérir.