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LXV.

D’OCTAVE À FERNANDE.

Ainsi, vous partez ! Je vous ai offensée, et vous m’abandonnez au désespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d’un importun. Vous avez raison ; mais cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes yeux. Vous étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous ne m’aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que vous me supporteriez auprès de vous tant que j’aurais besoin de vos consolations et de votre appui. À présent, vous ne dites plus rien. Je vous parle de mon amour dans le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment ; mais vous n’avez pas la patience de m’entendre davantage, et vous partez ! Vous vous êtes lassée trop tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu l’idée, mais que vous n’avez pas eu la force de remplir. Mon amour n’a pas eu le temps de guérir ; mais il s’est aigri, et la plaie est plus âcre et plus envenimée qu’auparavant.

Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si ingénieuse : vous avez arrangé tout cela en un clin d’œil, et vous avez surmonté tous les obstacles avec toute l’habileté et tout le sang-froid du tacticien le plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge ! Sylvia était brutale et franche ; elle partait en me laissant des billets où elle m’apprenait sans façon qu’elle ne m’aimait pas. Vous êtes plus politique ; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol ; vous arrangez tout d’une manière si savante et si vraisemblable, qu’on jurerait que c’est votre mari qui vous entraîne, tandis que son cœur généreux et brave hésite, s’étonne et se soumet sans savoir ce qui vous passe par l’esprit. Sylvia se soucie médiocrement d’aller s’installer chez des gens qu’elle ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être fort lestement ; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez devant eux d’hypocrites témoignages de regret et d’attachement, et vous évitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je n’étais furieux, je serais désespéré. Soyez tranquille ; j’ai autant d’orgueil qu’un autre quand on m’irrite par le mépris. Vous auriez dû me témoigner le vôtre dès le jour où j’ai eu l’insolence de vous parler d’amour : je serais parti sur-le-champ, et vous seriez débarrassée de moi depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd’hui ? pourquoi quitter votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous n’avez qu’un mot à dire pour me renvoyer en Suisse ? Croyez-vous que je veuille m’attacher à vos pas et vous fatiguer de mes poursuites ? Vous avez choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c’était le seul lieu du monde où je n’oserais pas vous suivre : eh ! mon Dieu, c’est trop de soin ; restez et vivez en paix ; je pars dans un quart d’heure. Défaites vos malles ; dites à votre mari que vous avez changé d’idée : je vous ai vue ce matin pour la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame.