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XXII.

DE JACQUES À SYLVIA.

Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi ; tantôt c’est elle, tantôt c’est moi, tantôt tous deux ensemble. Je ne me fatigue pas à en chercher la raison ; ce serait pire. Nous nous aimons et nous n’avons pas le plus léger tort l’un envers l’autre. Nous ne nous sommes blessés par aucune action, par aucune parole. Avoir l’humeur mélancolique un jour plus qu’un autre est une chose si simple ! Un ciel pluvieux, un degré de froid de plus dans l’atmosphère, suffisent pour rembrunir les idées. Mon vieux corps criblé de blessures est plus disposé qu’un autre à la souffrance ; la jeune tête active et inquiète de Fernande est prompte à se tourmenter de la moindre altération dans mes manières. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu ; elle me poursuit, elle m’oppresse, elle me tient en arrêt et me force à m’observer et à me contraindre. Comment pourrais-je m’en offenser ? Cette espèce de fatigue qu’elle m’impose est douce en comparaison de l’horrible isolement où je vivais quand j’ai connu Fernande, et où j’ai souvent consumé les plus belles années de ma vie dans un stoïcisme insensé. Si elle devait souffrir réellement de mes souffrances, je regretterais le temps où elles ne retombaient que sur moi ; mais j’espère que je saurai l’accoutumer à me voir un peu triste et préoccupé sans se tourmenter.

Fernande a toute l’adorable puérilité de son âge. Qu’elle est belle et touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en désordre, et ses grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras et me dire qu’elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donné un baiser de moins que la veille ! Elle ne sait pas ce que c’est que la douleur, elle s’en effraie à l’excès ; et vraiment Fernande m’effraie quelquefois moi-même. Je crains qu’elle n’ait pas la force de supporter la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour l’habituer au courage. Il me semble que c’est un crime ou du moins un acte de raison cruelle, que de répandre les premières gouttes de fiel dans ce cœur si plein d’illusions ; et pourtant il viendra un moment où il faudra lui révéler ce que c’est que la destinée de l’homme. Comment résistera-t-elle au premier éclair ? Puissé-je lui cacher longtemps cette funeste lumière !

Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal ; cet ami dont je t’ai parlé est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j’ai faits pour lui, loin de le sauver, l’ont replongé dans le désordre. À présent, son déshonneur ne peut plus être masqué, son nom est souillé, sa vie perdue ; là, comme partout où j’ai passé, j’ai travaillé en vain. Voilà donc à quoi sert l’amitié, et ce que peut le dévouement ! Non, les hommes ne peuvent rien les uns pour les autres ; un seul guide, un seul appui leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l’appellent conscience, les autres vertu ; je l’appelle orgueil. Cet infortuné en a manqué ; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n’atteint et ne déshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice ; mais une bassesse ne s’efface pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit du mépris, c’est un arrêt de mort en cette vie ; il faut avoir le courage de passer dans une autre en se recommandant à Dieu.

Mais il n’aura pas même cet orgueil-là, je le connais, c’est un esprit corrompu et avili par l’amour du plaisir. Sa vanité seule le fera souffrir ; mais la vanité ne donne de courage à personne ; c’est un fard que le moindre souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l’air de la solitude.

Cette destinée, qu’un instant je m’étais flatté d’avoir réhabilitée par mes reproches et par mes services, est donc tombée plus bas qu’auparavant ! Encore un homme dont la vie est manquée, et que personne, excepté moi peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps heureux que j’ai passés avec lui, lorsqu’il était jeune, et que ni lui ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractère vif et joyeux pussent servir d’enveloppe à l’âme d’un lâche ! Il avait une mère qui le chérissait, des amis qui se fiaient à lui ; et à présent !… Si je n’étais pas marié, je courrais après lui, j’essaierais encore de le relever ; mais cela ne servirait à rien, et Fernande souffrirait trop de mon absence. Pauvre homme ! je suis triste à la mort ; je veux pourtant cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore ; je ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraîches et si veloutées. Qu’elle aime, qu’elle rie, qu’elle dorme, qu’elle soit toujours tranquille, toujours heureuse ! Moi je suis fait pour souffrir ; c’est mon métier, et j’ai l’écorce dure.