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IV

DE CLÉMENCE À FERNANDE.


De l’Abbaye-aux-Bois. Paris, le…

Je reçois tes deux lettres à la fois : deux plaisirs en même temps ! Ce serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n’étaient un peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta situation. Tu me demandes des conseils sur l’affaire la plus importante et la plus délicate de la vie ; tu me demandes des éclaircissements sur des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, sur des faits que je n’ai pas vus ; comment veux-tu que je réponde ? Je ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement incertain, expectatif, que tu feras très-bien d’examiner longtemps, et de soumettre à de nouvelles recherches avant de l’adopter.

Je ne connais pas M. Jacques ; je ne puis donc savoir à quel point tu peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence d’âge ; mais je puis et je dois te les signaler d’une manière générale. C’est à toi de les rejeter si tu es sûre qu’il n’y ait pas lieu à en faire l’application.

On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les femmes, et qu’ils sont plus jeunes de raisonnement et d’expérience à trente ans que les femmes à vingt ; je crois que cela est faux. Un homme est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au sortir du collége ; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve sa position toute faite, soit qu’on la marie, soit que ses parents la tiennent pour quelques années encore auprès d’eux. Travailler à l’aiguille, s’occuper des petits soins de l’intérieur, cultiver la superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s’habituer à allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu’on appelle être une femme faite. Moi, je pense qu’en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq ans, si elle n’a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un enfant. Je pense que le monde qu’elle a vu étant demoiselle, dansant au bal sous l’œil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce n’est la manière de s’habiller, de marcher, de s’asseoir et de faire la révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes l’apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d’avoir de la grâce, de la décence, une sorte d’esprit ; il ne suffit pas d’avoir allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant quelques années pour être à l’abri de tous les dangers qui peuvent porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un homme, au contraire, dans l’exercice de cette liberté illimitée qui lui est accordée à peine au sortir de l’adolescence ! que d’expériences rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut mettre à profit seulement dans le cours de la première année ! que d’hommes et de femmes il a pu étudier à l’âge où la femme n’a encore connu que son père et sa mère !

Il est donc faux qu’un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu’une fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide ; puisqu’il doit être le maître, il est à désirer qu’il soit un maître prudent et éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de supériorité sur sa femme ; s’il en a beaucoup plus, il en abuse, il devient grondeur, pédant ou despote.

Supposons que M. Jacques soit incapable d’être jamais rien d’approchant ; accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d’amour, moi : je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies réellement pour ton fiancé ; à ton âge ou prend pour de l’amour la première affection qu’on éprouve. Je te parle d’amitié seulement, et je te dis que le bonheur d’une femme est perdu quand elle ne peut pas considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir être maintenant la meilleure amie d’un homme de trente-cinq ans ? Sais-tu ce que c’est que l’amitié ? Sais-tu ce qu’il faut de sympathie pour la faire naître ? quels apports de goûts, de caractères et d’opinions sont nécessaires pour la maintenir ? Quelles sympathies peuvent donc exister entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes objets des sensations tout opposées ? quand ce qui attire l’un repousse l’autre, quand ce qui paraît estimable au plus âgé est ennuyeux au plus jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux ou ridicule aux yeux du mari ? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande ? N’es-tu pas aveuglée par ce besoin d’aimer qui tourmente misérablement les jeunes filles ? N’est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité secrète dont tu ne te rends pas compte ? Tu es pauvre, et un nomme riche te recherche et t’épouse. Il a des châteaux, des terres ; il a une belle figure, de beaux chevaux, des habits bien faits ; il te semble charmant, parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te fait peut-être croire qu’il est amoureux de toi, après lui avoir fait croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous aimez peut-être ni l’un ni l’autre. Toi, tu es comme ces petites pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont inévitablement amoureuses, parce que c’est le seul homme qu’elles connaissent. Tu es noble de cœur, je le sais, et tu ne t’occupes pas plus des richesses de M. Jacques que si elles n’existaient pas ; mais tu es femme, et tu n’es pas insensible à la gloire d’avoir fait, par ta beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec surprise, parce qu’ils sont rares en effet : un homme riche épousant une fille pauvre.

Mais je te mets en colère, je parie ; je t’en prie, ma chère enfant, ne prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t’engage à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu t’interroges sévèrement ; il est très-possible que tu n’aies rien de commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j’aurai barbouillées d’encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n’est pas le résultat d’un raisonnement, mais d’une répugnance instinctive ; je t’engage donc à t’en préoccuper assez légèrement. Je n’aime pas que le visage montre un âge différent de celui qu’on a. Cela me fait venir toutes sortes d’idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes qu’elles pussent être, il me serait impossible d’accorder ma confiance à une personne sur l’âge de laquelle je me serais trompée de dix ans au premier coup d’œil. Dans le cas où elle m’aurait semblé plus jeune qu’elle ne l’est en effet, je penserais que l’égoïsme, la sécheresse du cœur, ou une froide nonchalance, l’ont empêchée de sentir l’atteinte des douleurs humaines, ou l’ont rendue habile à éviter les fatigues morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte de fausse exaltation, l’ont précipitée dans des désordres et dans des fatigues qui l’ont vieillie plus que de raison ; en un mot, je ne verrais pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la nature : il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu’il faudrait examiner. Mais que peut-on examiner à ton âge, et quand l’empressement de changer d’état et de position avant un mois nous ferme les yeux sur tous les dangers ?

Tu dis que M. Jacques est aimé et estimé de tous ceux qui le connaissent ; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t’en parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l’a connu lorsqu’il était âgé de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu’elle ne s’est pas souciée d’autre chose, pas même de te signaler le notable inconvénient d’avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait très-bien l’âge de M. Jacques ; mais je comprends qu’elle ait évité d’en parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent rarement du passé sans en effacer toutes les dates.

Tu me reproches de ne pas aimer ta mère : je n’y saurais que faire, ma chère Fernande ; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien ; et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle se conclut ton mariage, c’est qu’il te séparera bientôt d’elle : tu ne peux pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas sortir ; sois sûre de ce que je te dis. Il m’importe peu que cela soit conforme aux saintes lois du préjugé ; il me paraît conforme à celles de la raison de t’éclairer sur le caractère d’une personne qui a tant de part dans ta vie ; et la raison est le seul guide que je consulte, le seul dieu que je serve.

Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n’est pas une chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements, quand la personne qui les porte s’est habituée à rassembler toutes les facultés de l’observation pour les exercer à la fois sur la première impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère ; cependant, à l’égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d’enfance aide beaucoup à l’aversion qu’il a sentie en la retrouvant.

L’histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s’est comporté en homme d’esprit en t’aidant dans tes petites charités ; mais je comprends fort bien qu’il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante. En ceci je trouve l’occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M. Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu’il sache toujours tolérer cette différence, et qu’il te permette d’éprouver les émotions auxquelles son cœur sera fermé.

Adieu, ma bonne Fernande ; tu vois que je n’ai aucune prévention contre la personne de ton fiancé. D’ailleurs le jour où tu ne voudras plus entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander.

Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde depuis que j’ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari a d’assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n’est pas une très-aimable famille. J’ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma chère Fernande ! la raison ! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la fait libre et calme, sinon brillante.

Ton amie,
Clémence de Luxeuil.