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III.

DE FERNANDE À CLÉMENCE.


Tilly, le…

Ma chère, j’ai fait aujourd’hui une découverte qui m’a laissé une impression singulière. En écoutant lire la rédaction de notre contrat de mariage, j’ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce n’est pas là un âge avancé ; et d’ailleurs on n’a jamais que l’âge qu’on paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé dix années de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes, trente-cinq ans ! m’a épouvantée ; j’ai regardé Jacques d’un air étonné et peut-être même fâché, comme s’il m’eût fait jusque-là un mensonge. Il est certain pourtant qu’il ne m’a jamais parlé de son âge, et que je n’ai jamais songé à le lui demander. Je suis sûre qu’il me l’aurait dit sur-le-champ, car il paraît très indifférent à ces choses-là, et il ne s’est pas seulement aperçu de l’effet que faisait sur moi et sur plusieurs des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq ans.

Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant trente ! J’ai beau faire, Clémence, je t’avoue que je suis contrariée de cette différence d’âge entre nous ; il me semble à présent que Jacques est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l’imaginais ; il se rapproche plutôt de l’âge d’un père ; et, au fait, il pourrait être le mien, il a dix-huit ans de plus que moi ! Cela me fait un peu de peur, et modifie peut-être l’affection que j’avais pour lui. Autant que je puis exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent ; enfin, je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l’étais ce matin, voilà ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à l’esprit, et je pense à cet homme vieux et froid que tu as cru voir en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche ! tu en serais, je parie, amoureuse aussi. J’ai été frappée et séduite par toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j’ai été plus touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix ; mais il est bien vrai que je n’ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid de l’examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi ; mais ensuite je n’ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont toujours sur moi. À tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une expression nouvelle, je m’aperçois que c’est moi qui suis observée, et il ne m’est pas possible d’observer à mon tour. À quoi bon l’observerais-je, d’ailleurs ? que verrais-je en lui qui ne me plût pas ? et qu’aurais-je l’habileté de deviner s’il se donnait la moindre peine pour se rendre impénétrable ? Je suis si jeune ! et lui… il doit avoir tant d’expérience !… Quand il m’a observée ainsi, et que je lève sur lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa figure tant d’affection, de contentement, une sorte d’approbation muette si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, plaît à Jacques, et qu’au lieu d’un censeur sévère j’ai en lui un être sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle !

Ah ! tiens, j’ai tort de gâter mon bonheur et d’affaiblir mon amour par ces petites recherches. Que m’importent quelques années de plus ou de moins ? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous ceux qui le connaissent, et il m’aime, je suis sûre de cela ; que puis-je demander de plus ?