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Jack et Jane/07

< Jack et Jane

Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 79-94).


CHAPITRE VII

LA MISSION DE JANE


Les plaisirs commencèrent dès le lendemain ; mais, malgré les résolutions pleines de sagesse prises le jour de Noël par certains enfants de notre connaissance, il y eut fort peu de travail de fait pendant toute la semaine.

Comment aurait-on jamais pu avoir le courage de travailler dans cette ravissante chambre des oiseaux, avec tous les cadeaux de Noël à utiliser et une douzaine de visites par jour pour se distraire ?

« Nous ne pourrons rien faire tant que les autres seront en vacances, dit Jack presque aussitôt ; alors prenons-en notre parti : amusons-nous, nous nous mettrons au travail après la rentrée. »

Jack était dans tous ses états à la pensée de se lever. On lui avait ôté ses éclisses le matin même, et il espérait pouvoir bientôt se servir de sa béquille.

« Moi, dit Jane, je garderai ma grammaire auprès de moi et j’en apprendrai une page chaque jour, car c’est mon côté faible ; mais mon intention est de me consacrer spécialement à vous, Jack, »

Jane voulait commencer son rôle d’institutrice et surtout d’éducatrice, et elle croyait avoir trouvé en son ami un champ de travail assez vaste pour pouvoir s’y distinguer.

La petite fille se trompait de point de départ. Elle oubliait que c’était elle d’abord, plus encore que Jack, qu’il fallait convertir à la douceur et à la patience. Elle mit tous ses efforts au service de Jack, trouvant sans doute qu’il est beaucoup plus facile de corriger les défauts des autres que les siens.

Jack était pour Jane un jeune sauvage très séduisant. Il semblait n’exiger que peu de soins, et Jane trouva d’abord sa tache très facile. Mais ce mois d’inaction et de literies avait produit un effet un peu démoralisant sur les deux malades, et sa tâche était moins facile que Jane ne l’avait supposé.

Tandis que Jack négligeait régulièrement son latin tous les jours, la grammaire de Jane, tout en étant mise chaque matin sous l’oreiller, n’était que très rarement ouverte. Tous deux lurent des livres uniquement amusants, tinrent cour pléniére dans leur chambre, et employèrent leurs heures de loisir à apprendre à Boule de Neige, le beau chat angora de Mme Minot, à rapporter leur balle lorsqu’ils la laissaient tomber en jouant.

Quand le samedi arriva, ce régime ne semblait avoir été bon ni pour l’un ni pour l’autre.

Ce n’était pas étonnant. Les devoirs et les travaux de chaque jour sont pour ainsi dire le pain de l’esprit ; mais les lectures frivoles et les jeux ne peuvent guère se comparer qu’à des gâteaux ou à des bonbons. Or, que deviendrait le corps si on ne le nourrissait pas un peu plus substantiellement qu’avec des friandises ?

Il pleuvait ce jour-là, et les malades ne pouvaient guère attendre de visites. Ils s’occupèrent donc à mettre en ordre l’album de timbres-poste de Jack.

Les collections de timbres faisaient alors fureur. Les enfants comparaient, discutaient, achetaient, vendaient et échangeaient de vieux timbres avec autant de passion qu’en apportent les hommes dans leurs spéculations de bourse.

Jack en possédait déjà une certaine quantité. Il s’agissait de les arranger le mieux possible dans le bel album que Frank lui avait donné, grâce à Jane, et d’y ajouter les quelques spécimens hors ligne que leurs amis leur avaient apportés depuis peu.

Jane eut pour tâche de découper les timbres et de les enduire de gomme, et Jack se chargea de les mettre en place. C’était une grave opération, et elle ne se faisait pas sans de grandes discussions.

Mme Minot, s’étant absentée un moment, trouva en rentrant la figure des deux amis toute constellée de timbres de différents pays.

« Quel nouveau jeu avez-vous découvert, mes enfants ? leur demanda-t-elle en riant. Voulez-vous imiter le tatouage des Indiens, ou bien êtes-vous des lettres qui auraient fait le tour du monde ?

— Ils s’envolaient à chaque instant, répondit Jack d’un air affairé ; comme nous ne pouvons pas les ramasser nous-mêmes, nous les avons collés là. C’est très commode. Nous trouvons tout de suite ce qu’il nous faut rien qu’en nous regardant. »

Il jeta un regard anxieux sur la figure de Jane.

« Je ne vois plus ma Nouvelle-Grenade, s’écria-t-il. Où peut-elle être ? Elle est si rare que je ne voudrais pas la perdre pour un dollar.

— Mais elle est sur le bout de votre nez, dit Jane en riant. Vous avez donc oublié que vous l’y avez mise parce que vous trouviez mon nez trop petit. »

Elle allongea le bras vers son voisin et détacha le timbre de l’endroit où il était. Jack fit la grimace, car la gomme rendait cette petite opération légèrement désagréable.

« À présent, nous allons mettre l’Alsace-Lorraine, répliqua-t-il ; il y en a sept. Ne bougez pas, nous verrons l’effet que cela vous fera. »

La petite fille ne fit pas un mouvement pendant qu’il les détachait un à un de dessus son front. Elle se dit seulement en regardant le feu qui lui grillait la figure :

« C’est tout à fait comme si j’étais un missionnaire en face d’un sauvage tatoué. Je souffre comme ceux que l’on brûle et que l’on martyrise ; mais je ne veux pas me plaindre, quoique je sois bien fatiguée, que mon front me cuise et que le feu me fasse mal à la joue. »

Jack ne se doutait guère du rôle qu’il jouait dans l’esprit de son amie.

« Regardez donc le timbre de la Corée, lui dit-il en lui montrant avec bonheur un large timbre bleu qui ornait seul une grande page vide. Il est magnifique. C’est celui que je préfère à tous.

— Je ne comprends pas pourquoi le cap de Bonne-Espérance a des pyramides. On aurait plûtot dû en mettre aux timbres d’Égypte. Ceux des îles Sandwich sont bien jolis avec leurs reines et leurs rois noirs.

— La Turquie a un croissant, l’Australie des cygnes, et l’Espagne des têtes de femmes avec des bandes noires. Frank prétend que c’est parce que les Espagnols enferment leurs femmes, mais c’est une mauvaise plaisanterie !… J’aime bien mieux nos États-Unis, avec Washington et Franklin.

— Pourquoi l’Autriche a-t-elle Mercure sur ses timbres ?

— C’est peut-être parce qu’il était le facteur des dieux. Les Prussiens ont des casques, mais ils ont aussi des piques comme les Romains.

— À propos de Romains, interrompit Frank, qui travaillait consciencieusement tous les jours comme un écolier modèle, il y a deux jours que vous ne m’avez récité de latin. Allons, grand paresseux, laissez là tous ces jeux et dépêchons-nous d’en finir. Voilà ma composition faite, j’ai juste le temps de vous écouter avant l’arrivée de Gustave.

— Je ne sais pas ma leçon, répondit Jack les sourcils contractés par la colère. Je travaillerai la semaine prochaine. Piochez votre vieux grec tant qu’il vous plaira mais laissez-moi m’amuser en paix pendant les vacances. »

Frank adorait Xénophon et il ne voulait pas voir attaquer son vieil ami. Il s’empara du pot de gomme et confisqua du même coup tous les timbres qui se trouvaient sur la table.

« Monsieur Jack, lui dit-il, vous allez me réciter votre leçon à l’instant même, ou bien vous ne reverrez pas vos timbres de sitôt. Vous m’avez demandé de vous faire réciter tous les jours ; je vous attends. »

Frank parlait de ce ton de commandement que Jack ne pouvait supporter et auquel il obéissait d’autant plus difficilement qu’il savait qu’il y était forcé. Autrefois, lorsqu’il se sentait près de se fâcher, il courait faire un tour de jardin et en revenait au bout de quelques minutes tout essoufflé, mais de bonne humeur. Depuis sa maladie, ce calmant lui était interdit, et il avait pris l’habitude de jeter dans ses accès de colère tout ce qui se trouvait sous sa main.

Il avait grande envie d’envoyer son latin au feu ; cependant il se contint, et répondit brusquement :

« J’ai eu tort de ne pas apprendre mon latin, mais ce n’est pas une raison pour fondre sur moi comme un aigle sur sa proie. Je ne le sais pas et je ne veux pas l’apprendre aujourd’hui. Rendez-moi mes timbres et mêlez-vous de ce qui vous regarde.

— Je vous rendrai un timbre à chaque leçon que vous me réciterez sans faute, mais autrement vous ne les reverrez jamais, » dit Frank en enfouissant les trésors de Jack dans les profondeurs de sa poche.

Pour le coup, la fureur de Jack ne connut plus de bornes. Il saisit son livre et le jeta au nez de son frère en lui criant :

« Tenez, le voilà, votre latin ! Gardez-le. Je ne l’ouvrirai pas avant que vous ne m’ayez rendu mes timbres. »

Frank était heureusement déjà parti, et il ne fut pas atteint ; mais le pauvre volume eut sa couverture déchirée et ses pages toutes froissées.

« Oh ! Jack, s’écria Jane terrifiée de voir le précieux livre si maltraité par son propriétaire, ce n’est pas votre livre latin que vous avez jeté, c’est votre album.

— Je croyais que c’était l’autre, murmura Jack très rouge et très dépité. Il ne doit pas être bien abîmé. En tout cas, je ne voulais pas faire de mal à Frank, mais aussi il m’agace trop ! »

Mme Minot ramassa l’album et le posa devant lui sans rien dire. Il ne savait que faire de sa personne et il fut très heureux d’avoir la ressource d’arracher de sa figure les timbres qui y étaient encore. Jane le regarda faire, à la fois contente et fâchée de découvrir tant de férocité dans le sauvage qu’elle avait entrepris de civiliser ; Mme Minot se remit à écrire, mais elle prit cet air sérieux qui faisait plus d’effet sur son fils que toutes les remontrances et toutes les punitions des autres personnes.

Le silence commençait à devenir pénible, lorsque Gustave apparut avec un livre pour Jack de la part de Laura, et un billet pour Jane de la part de Lotty.

« Gustave, lui demanda Jack quand il eut exécuté ses commissions, voudriez-vous avoir la bonté de me ramener dans ma chambre ? Je suis fatigué et je désirerais me reposer. »

Jane s’écria après son départ :

« Je me rappelle qu’on m’a raconté un jour l’histoire d’un petit garçon qui avait jeté une fourchette à la tête de son frère et qui lui avait crevé un œil ; il en a été bien fâché, et son frère, trop bon peut-être, lui a pardonné. La faute avait été d’un instant, mais le mal resta irréparable. »

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton convaincu pour bien montrer que, bien que Jane fût pleine de compassion pour son coupable ami, elle n’ignorait pas quelles suites funestes peut avoir la colère.

« Et croyez-vous que ce petit garçon ait jamais pu se pardonner à lui-même ? lui demanda Mme Minot.

— Non, madame, je ne le crois pas ; mais, grâce à Dieu, Jack n’a pas atteint Frank, et il se repent maintenant, j’en suis sûre.

— Il aurait pu lui faire grand mal. Nous sommes libres de nos actions, mais non pas des résultats de nos actions. Rappelez-vous cela, chérie, et réfléchissez avant d’agir.

— Je m’en souviendrai, madame. »

Jane ferma les yeux pour mieux se livrer à ses méditations.

Elle se demandait naïvement ce que devaient faire les personnes civilisées, missionnaires et autres, lorsque les naturels du pays où ils étaient se lançaient leurs tomahawks à la tête les uns des autres.

Mme Minot commença une autre lettre. Après avoir écrit quelques lignes, elle posa sa plume, repoussa son papier loin d’elle, resta un instant perdue dans ses réflexions et finit par se lever en disant à Jane :

« Je vais voir si Jack est assez couvert. Vous ne bougerez pas avant mon retour, n’est-ce pas ?

— Non, madame. »

La tendre mère trouva son fils qui apprenait sa leçon de latin avec acharnement. Il était d’une humeur d’autant plus charmante que son absurde accès de colère avait épuisé toute son irritation. Les amis des deux frères les avaient surnommés le Tonnerre et l’Éclair. Frank, lorsqu’il se fâchait, grognait, tempêtait et était assez longtemps avant de revenir à son état normal ; Jack, au contraire, s’emportait avec la rapidité de l’éclair, et son atmosphère morale était d’autant plus claire et plus sereine qu’il venait de se produire une détente de cette électricité dangereuse.

Mme Minot fit à son fils un petit sermon parsemé de récits de malheurs arrivés par la faute des enfants colères, et entrecoupé de baisers destinés à en atténuer un peu la sévérité.

Cela lui prit naturellement un certain temps. Que devenait Jane pendant ce temps-là ?

Elle constatait avec complaisance la supériorité de son propre caractère. Mais, hélas ! au moment même où elle se glorifiait ainsi, elle tomba de la manière la plus déplorable.

Voici comment : en cherchant de quoi s’occuper, elle aperçut une feuille de papier à lettre sur le tapis. C’était justement hors de sa portée. Elle regarda d’abord ce papier aussi machinalement qu’un des timbres de Jack, qui était à côté mais un peu plus près d’elle. L’idée lui vint tout à coup que c’était la composition de Frank, ou, ce qui valait mieux encore, une lettre de lui à un de ses amis.

« Que cela me ferait plaisir de la confisquer, pensa-t-elle, je ne la lui rendrais qu’en échange des timbres, de Jack. »

Elle oublia sa promesse de ne pas bouger ; elle oublia aussi comme c’est mal de lire les lettres qui m nous sont pas adressées, et elle ne pensa plus qu’à s’emparer du fameux papier.


Jane ne pensa plus qu’à s’emparer du papier.


Elle saisit le crochet de fer de Jack et voulut s’en servir ; mais elle n’y était pas habituée, c’était trop lourd pour elle, et elle ne voulait pas froisser le papier.

Elle s’impatienta, se pencha un peu plus, perdit l’équilibre et tomba.

« Oh ! mon dos ! » s’écria-t-elle en ressentant subitement une douleur aiguë dans tout le corps.

Il lui fut impossible de remuer pendant quelques minutes. Elle avait grand’peur que quelqu’un vînt et découvrît la double sottise quelle venait de faire ; aussi, la douleur diminuant, elle se mit à examiner si elle ne pourrait pas se remettre toute seule sur son sofa.

Au moment d’essayer, elle aperçut près d’elle le papier qui était la cause innocente de son accident. Elle s’en saisit vivement et oublia sa douleur dans la pensée de taquiner Frank. Un seul coup d’œil lui montra que ce n’était ni une composition ni une lettre de l’écolier. C’était le commencement d’une lettre de Mme Minot à sa sœur. Jane allait la laisser retomber désappointée, lorsque son propre nom attira son attention. Elle ne put s’empêcher de la lire.

C’étaient de tristes paroles à dire d’une enfant aussi jeune ; c’était encore plus triste de les lire, et impossible de les oublier jamais.

« Chère Lizzie, Jack continue à aller bien ; il sera bientôt sur pied, mais nous commençons à craindre sérieusement que la petite Jane ne soit gravement atteinte et que son état ne devienne permanent. Elle est ici maintenant, et nous faisons tout notre possible pour la soulager ; mais jamais je ne la regarde sans penser à Lucile Snow qui passa vingt années de sa vie au lit, à la suite d’une chute faite à l’âge de quinze ans. Notre pauvre petite Jane ne sait encore rien, et j’espère… »

Ici la lettre était interrompue.

La désobéissance de la pauvre petite Jane reçut aussitôt sa punition. La petite fille croyait qu’elle allait mieux parce qu’elle ne souffrait plus autant, et que chacun lui disait qu’elle serail bientôt guérie. À présent elle savait la vérité. Elle frissonna en s’écriant :

« Vingt ans ! Jamais je ne pourrai le supporter Jamais !! jamais !! »

C’était une bien malheureuse petite Jane que celle qui était la étendue sur le tapis, sanglotant de toutes ses forces, et se souciant fort peu d’être découverte par qui que ce fût, en flagrant délit de désobéissance. Enfin les deux derniers mots de la lettre de Mme Minot, ces deux consolants mots : J’espère, semblèrent éclairer les ténèbres des terribles vingt années au lit, et remettre un peu de calme dans l’esprit de Jane.

Le désespoir n’habite jamais longtemps dans les jeunes cœurs, et, d’ailleurs, Jane était très courageuse.

« Voilà donc pourquoi maman soupire si souvent en m’habillant, se dit-elle. Et c’est pour cela que tout le monde est si bon pour moi !… Mais Mme Minot se trompe peut-être ! Elle s’est bien tourmentée pour Jack pendant les premiers jours, et il est presque guéri maintenant. Je voudrais bien pouvoir demander la vérité au docteur, mais il faudrait lui avouer que j’ai lu cette lettre ! Pourquoi l’ai-je touchée ?… »

Jane repoussa loin d’elle le malencontreux papier, se releva tant bien que mal, et, après des efforts et des douleurs inouïs, parvint à se remettre sur son sofa. Alors elle poussa un gémissement lugubre. Il lui semblait que les vingt années de maladie, dont parlait Mme Minot, s’étaient déjà écoulées depuis le moment où elle avait quitté sa place.

« J’ai désobéi, se dit-elle, car j’avais promis à Mme Minot de ne pas bouger ; je me suis fait mal au dos de nouveau ; j’ai très mal agi en lisant une lettre qui ne m’appartenait pas, et je suis justement punie de toutes mes fautes !… Ah ! je ne suis pas faite pour améliorer les autres vraiment ! J’aurais mieux fait de commencer, suivant le conseil de maman, par me corriger moi-même !… »

Elle poussa un second soupir non moins profond que le premier.

« Voilà maintenant que j’ai un autre secret à garder, et je ne voudrais même pas le dire à Merry ou à Molly, car j’en ai trop honte ! Mon Dieu, mon Dieu, que j’ai eu tort ! Je vais tâcher de me retourner du côté du mur pour apprendre ma leçon, afin que personne ne voie ma figure, car bien sûr ma faute s’est écrite dessus ! »

Jane semblait être un petit modèle de sagesse avec son livre, ne laissant de visible que deux petites lèvres rouges qui murmuraient tout bas les règles de la grammaire.

Il est heureusement très difficile aux jeunes coupables de bien jouer la comédie ; quand même leurs yeux baissés ne les trahiraient pas, quelque chose d’indéfinissable semble toujours montrer leurs remords et leur honte.

Ordinairement, Jane se tenait étendue bien à plat et bien tranquille. En ce moment, elle était un peu de travers ; son pied s’agitait nerveusement, et sur son menton s’étalait un timbre espagnol qui n’y était pas auparavant.

Que ces minutes d’attente lui furent longues et que son cœur battit fort lorsque Mme Minot revint en lui disant gaiement :

« Jack est devenu très sage, et je vois que son amie est de même. Je crois décidément qu’il y a entre vous une sorte de télégraphe invisible et que chacun de vous est au courant des pensées de l’autre, sans avoir besoin de parler.

— Je n’avais rien d’autre à lire, » répondit Jane toute honteuse de ce compliment immérité.

La petite fille enfouit sa figure dans son livre en voyant Mme Minot chercher sa lettre commencée, et elle ne s’aperçut pas du regard qui lui fut jeté lorsque celle-ci découvrit, collé sur le papier, un petit timbre rouge, témoin de toute l’affaire.

Mme Minot savait que ce timbre était tout près de Jane lorsqu’elle était allée retrouver Jack. Elle avait été au moment de le ramasser pour le porter à son fils, et ne l’avait laissé là que parce qu’elle avait réfléchi que la punition de Frank avait bien son mérite. Elle était donc parfaitement sûre de ne pas se tromper. En outre, elle se rappelait qu’une feuille de papier s’était envolée de dessus la table à ce moment, et était tombée à quelque distance. Or, le timbre et la lettre n’avaient pu se réunir tout seuls. De plus, sur la marge, on voyait la marque d’un petit doigt bleu, et Jane venait justement de dévider de la laine qui déteignait un peu. Tout cela était très clair, et la voix et l’attitude contraintes de Jane ne l’étaient pas moins.

La bonne Mme Minot était toute disposée à lui pardonner son indiscrétion, et cela d’autant plus facilement que la petite fille en était déjà suffisamment punie. Mais la désobéissance avait de grands dangers pour Jane dans l’état de santé où elle se trouvait, et son amie vit aussitôt qu’elle souffrait de corps ou d’esprit, et peut-être des deux.

« J’attendrai qu’elle me le dise, pensa Mme Minot ; elle est franche et elle ne tardera pas à m’avouer la vérité. Jane, lui demanda-t-elle bientôt, voulez-vous que je vous fasse réciter votre leçon ? Jack a l’intention de se débarrasser de la sienne aussitôt que Frank reviendra. Si vous suiviez son exemple ?

— Je veux bien essayer, répondit Jane, mais je ne suis pas très sûre de la savoir. »

Elle s’en tira cependant assez bien, mais le mot permanent se trouvant dans sa leçon, elle se souvint de l’avoir vu dans la lettre de Mme Minot, et s’arrêta court.

« Savez-vous ce que cela veut dire ? lui demanda Mme Minot pour lui venir en aide.

— Toujours… très longtemps… ou quelque chose comme cela, balbutia Jane, la gorge serrée, les joues en feu.

— Vous souffrez, mon enfant ? lui dit affectueusement Mme Minot. Qu’avez-vous ? Laissez votre leçon et confiez-moi votre chagrin… »

C’était trop pour Jane. Elle éclata en sanglots et confessa ses méfaits avec componction.

« Je ne l’ignorais pas, répondit Mme Minot, mais j’étais sûre que vous ne me le cacheriez pas longtemps, car sans cela vous ne seriez plus la petite fille franche et honnête que nous aimons. »

Tout en consolant Jane de son mieux, elle lui montra le timbre attaché à la lettre et lui expliqua comment il lui avait tout appris.

« Oh ! le vilain vieux timbre d’être allé raconter tout cela, quand je voulais tâcher de me faire pardonner par une confession complète, s’écria Jane en souriant à travers ses larmes.

— Vous devriez le coller dans votre grammaire afin de vous rappeler toutes les conséquences de votre désobéissance, lui dit Mme Minot. De cette façon, cette leçon laisserait peut-être une impression permanente sur votre esprit, » ajouta-t-elle, heureuse de voir revenir la gaieté naturelle de la petite fille, et croyant qu’elle avait oublié le contenu de la lettre.

Il n’en était rien, cependant, car Jane ne fut pas plus tôt certaine d’avoir obtenu son pardon qu’elle lui demanda gravement :

« Madame, voulez-vous me parler un peu de cette demoiselle Lucile Snow ? Si je dois être comme elle, il est bon que je tâche de l’imiter.

— Je suis très contrariée que vous ayez jamais entendu parler d’elle, ma chérie, et cependant, quoique j’espère bien que votre épreuve ne sera pas aussi lourde que la sienne, je crois que son exemple pourra vous aider à la supporter. J’ai connu Lucile pendant bien des années. Tout en ayant cru d’abord qu’elle était très malheureuse, je suis arrivée bien vite à comprendre combien, malgré sa maladie, elle était bonne, utile et même heureuse.

— Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qu’elle faisait donc ? demanda Jane oubliant ses propres chagrins, tant elle était étonnée.

— Elle était si patiente que les autres avaient honte de se plaindre de leurs misères, continua Mme Minot, si gaie que sa peine en devenait plus légère, et surtout si bonne et si douce qu’elle semblait tout changer en bien autour d’elle, et qu’elle avait transformé sa demeure en une sorte de sanctuaire, où chacun trouvait de l’aide et des conseils et un modèle de vie exemplaire. Vous voyez, Jane, que, tout bien considéré, Lucile n’était pas trop à plaindre.

— Si je ne puis pas redevenir ce que j’étais, je tâcherai de lui ressembler, répondit Jane avec émotion. Mais j’espère que je n’en aurai pas besoin, s’écria-t-elle d’un air si décidé, qu’il était évident qu’elle ne se sentait nullement la vocation d’être une sainte malade.

— Je l’espère comme vous, chérie, mais il vous faudra tâcher quand même de rendre aussi profitables que possible les journées qui s’écouleront encore avant votre complet rétablissement. Votre pauvre petit dos est devenu pour vous une sorte de conscience vivante, qui vous apprendra bien vite à obéir, si vous voulez l’écouter, et, quand vous serez remise, vous aurez pris toutes sortes de bonnes habitudes. C’est ainsi que notre petite Lucile, à nous, peut, si elle le veut, donner le bon exemple à tous sans sortir de sa chambre.

— Vous croyez, madame ! » s’écria Jane, les yeux pleins de larmes moins amères en entendant ces bonnes paroles qui devaient germer dans son cœur et y fructifier.

Un peu plus tard, les deux frères revinrent ensemble dans la chambre des Oiseaux. La leçon de latin était récitée et la paix rétablie ; aussi Jack montra-t-il fièrement à sa petite amie le timbre qu’il avait regagné, car Frank était aussi juste que sévère.

Jane, sans lui en dire la raison, lui demanda le vieux timbre rouge, et le colla dans sa grammaire comme un sceau apposé sur une promesse qu’elle devait tenir.