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Jack et Jane/05

< Jack et Jane

Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 55-62).


CHAPITRE V

MYSTÈRES


Il y avait dans le village d’Harmony, comme dans la moindre ville d’Amérique, un grand nombre de clubs ; mais les amusements de la jeunesse nous intéressent seuls, et nous ne parlerons que des siens, car les enfants en ont comme les grandes personnes. Il va sans dire que ces réunions si en usage chez nous, et tout à fait inusitées, du moins pour les enfants, dans la plupart des nations européennes, n’avaient pour les petits aucun caractère politique.

Il y en avait deux : le Club des Débats, qui était celui des petits garçons, et le Club dramatique que les petites filles avaient fondé tout récemment. Dans le premier, on entendait des discours impossibles ; dans le second, on voyait représenter hardiment toute espèce de choses, depuis Hamlet jusqu’aux immortels contes de fées de tous les pays. Les deux clubs réunissaient souvent leurs attractions. Le résultat en était merveilleux. Les jeunes actrices écoutaient complaisamment les discours des orateurs en herbe. En réalité, l’un et l’autre club avaient du bon. Les enfants y apprenaient à exprimer leur pensée sans embarras, et ils occupaient agréablement bien des moments qui eussent pu être plus mal employés.

En été, les amusements changeaient. Les petits garçons jouaient au jeu de paume ou ramaient ; les petites filles couraient ou jardinaient, et leur santé à tous se trouvait bien de ces exercices gymnastiques.

On avait fait de grands projets pour les vacances de Noël avant l’accident de nos amis ; mais cet événement imprévu avait mis fin à la carrière du meilleur « orateur » dans la personne de Jack, et il amena forcément la retraite de la soubrette favorite, Mlle Jane. On fut obligé de remettre au 22 février, époque à laquelle toute ville patriotique célèbre avec enthousiasme l’anniversaire de la naissance de Washington. En prévision de cette grande journée, les petits garçons étudiaient l’histoire de la Révolution et les petites filles apprenaient les scènes dramatiques les plus appropriées à la circonstance.

Le plus grand soutien des deux clubs était Ralph Evans, un jeune homme de dix-neuf ans, que tout le monde appréciait, non seulement parce que c’était un bon et brave garçon, un vaillant travailleur et l’unique appui de sa vieille grand’mère infirme, mais aussi parce qu’il avait énormément de talent, de gaieté et d’imagination.

Chacun l’aimait, grands ou petits, et c’était tout naturel. Ralph était toujours prêt à rendre service aux autres, et il n’était rien qu’il ne fût capable de faire. Si les petites filles étaient désespérées de ne pas trouver de cheminée convenable pour jouer le Grillon du foyer, c’était Ralph qui les tirait d’embarras en leur en peignant une et en mettant à l’entrée du décor une lampe à esprit-de-vin, qui permettait aux jeunes artistes de faire réellement bouillir leur marmite. Si le club des Débats devenait monotone et ennuyeux, c’était Ralph qui y ramenait l’animation par quelque discours spirituel. Rien ne se faisait sans lui dans le village. Les ventes de charité ne marchaient pas s’il ne s’en mêlait, et, dans l’atelier où il travaillait, il accomplissait bien des petites choses qui prouvaient son talent d’ingénieur, comme son énergie et son honnêteté à toute épreuve.

Mme Minot l’aimait beaucoup et elle le voyait avec plaisir auprès de ses fils. Elle se disait qu’eux aussi auraient à faire leur chemin dans le monde, car elle croyait que, riches ou pauvres, les enfants deviennent de meilleurs hommes s’ils savent employer toutes leurs facultés.

Elle ne pouvait leur donner de meilleur exemple que ce mélange d’une vie laborieuse et artiste que leur offrait Ralph. Le jeune homme venait souvent les voir, et, dans les moments difficiles, il était véritablement pour eux un ami des jours de pluie, un ami des mauvais jours. Jack se prit d’une véritable passion pour lui pendant sa captivité. Malgré ses nombreuses occupations, le bon Ralph trouvait moyen de passer chez lui tous les soirs ; il lui faisait ses commissions, il l’amusait par ses récits pleins d’humour et il inventait toutes sortes de mécanisme ingénieux pour soulager l’impatient malade. Frank lui-même, le studieux Frank, apprenait quelque chose dans sa société, car ils employaient utilement bien des moments à parler de ces mystères scientifiques qui intéressaient tant Frank, et à discuter de cylindres, de pistons, de soupapes et d’autres choses semblables. Il n’était pas jusqu’à Jane qui n’eût des obligations à Ralph. Grâce à lui et au coussin à air qu’il lui avait apporté, son pauvre petit dos malade éprouvait quelque soulagement, et bien des migraines lui étaient épargnées par son invention.

C’était auprès des lits de Jack et de Jane que se réunissaient leurs camarades de classe respectifs. Il est très probable que jamais malades ne furent entourés et égayés comme les nôtres ! Les cancans de l’école ne manquèrent pas de se glisser dans leur chambre, on y organisa des jeux de toutes sortes, et, aux environs de Noël, il y eut tant et tant de secrets dans ces deux chambres qu’elles ressemblaient à des repaires de conspirateurs, lorsque ce n’était pas à des Charenton en miniature.

Lorsque les cornets de bonbons et les ouvrages de perles furent terminés, Mme Minot trouva d’autres ouvrages pour ses malades.

Il leur fallut d’abord enfiler des fruits secs avec des bonbons, dans des ficelles de diverses couleurs. Au milieu de ces jolies guirlandes suspendues autour d’eux, en attendant le moment où elles seraient rangées dans la grande armoire qui contenait les trésors de Noël, on eût dit que Jack et Jane étaient de véritables araignées faisant le guet au centre de leur toile.

Après cela, ce fut le tour des fleurs artificielles. Malgré les neiges et les gelées, les bouquets et les guirlandes de papier parvinrent à éclore sous leurs doigts pendant plusieurs jours. Et enfin il leur fallut griffonner je ne sais combien de noms, de vers et de petits billets pour mettre sur les innombrables paquets en tout genre qui venaient de partout s’accumuler chez Mme Minot. Les cadeaux de chacun devaient être mis soit dans, soit sous l’arbre de Mme Minot et distribués chez elle le soir de Noël. Plus le grand jour approchait, plus les envois devenaient fréquents. Il y avait donc des secrets à l’infini ; mais celui qui excitait au plus haut degré la curiosité des enfants, c’était certains actes mystérieux qui se passaient chez Mme Minot. Personne n’en savait le premier mot, à l’exception de la maîtresse de la maison, de Mme Peck, de Ralph et de Frank. Ralph et Frank rendaient tous les autres à moitié fous par la manière dont ils leur parlaient à demi-mot de joies futures et d’oiseaux étranges et par le profond mystère dont ils s’entouraient.

Ils ne faisaient plus un pas sans avoir un mètre en main, et ils s’enfermaient des heures entières dans l’Antre des garçons. C’était ainsi qu’on appelait une grande chambre de débarras, destinée de tout temps aux jouets. IL semblait que ce fût là le centre des opérations, mais, en dehors de l’arbre annoncé, aucun rayon de lumière ne venait éclairer les curieux sur ce qui se passait dans ce secret laboratoire.


Ils ne faisaient plus un pas sans un mètre à la main.


Il y entrait des ouvriers avec des pots de colle et des échelles, on y portait des meubles, et on en enlevaient toutes sortes de vieilleries qu’on reléguait au grenier ou à la cave. L’un des enfants y aperçut un jour Mme Minot absorbée dans la contemplation d’un énorme rouleau d’étoffe verte ; on y entendit des coups de marteau répétés ; on vit entrer des paquets sans fin, et des fleurs trahirent leur présence par leur parfum. On surprit aussi Mme Peck riant toute seule dans une petite chambre à coucher attenant à l’Antre des garçons, et qui ne servait plus depuis longtemps, mais ce fut tout.

« Après tout, dit un jour Molly Loo, vous verrez que c’est pour jouer la comédie, et que l’étoffe verte était le rideau. »

Merry et Molly étaient venues voir Jane, et les amies parlaient naturellement du mystère qui faisait le fond de toutes les conversations des enfants du village. Toutes trois se tournaient le dos. N’allez pas croire qu’elles fussent brouillées ! Oh ! non, bien au contraire ; mais c’était afin de pouvoir terminer, sans être vues, certains travaux secrets. Chacun était sensé les ignorer ; mais il leur paraissait si naturel de se demander à tour de rôle les renseignements nécessaires pour faire ces cadeaux au goût de ceux ou de celles à qui elles les destinaient qu’il fallait de la bonne volonté pour ne pas les deviner.

Elles travaillaient avec acharnement, Merry tricotait le dernier des petits chaussons de laine blanche qu’elle voulait donner à Jane : Molly faisait un fichu au crochet pour Merry ; Jane, cachée par ses oreillers, tressait des petits tapis de jonc qu’elle destinait à tous ses amis pour mettre sous leurs ustensiles de toilette, et, il faut tout dire, Mme Peck elle-même se détournait pour coudre je ne sais quel ouvrage en mousseline.

« Moi, je crois plutôt que ce sera un bal, déclara Merry. Je les ai entendus danser l’autre jour quand je suis allée savoir si Jack aimait mieux le jaune ou le bleu, afin d’être fixée pour son essuie-plumes.

Mme Minot ne voudrait pas donner un bal quand Jack et moi ne pouvons danser, s’écria Jane. Je suis sûre que ce sera seulement un arbre de Noël étonnant, un arbre comme nous n’en avons jamais vu.

— Vous n’avez deviné ni les uns, ni les autres, dit Mme Peck en riant. À votre place j’y renoncerais. Vous perdez votre temps, car vous ne le devinerez jamais, quand même vous chercheriez pendant des mois.

— Eh bien, cela m’est fort égal, s’écria Jane. Nous aussi nous avons notre secret, mais nous ne le dirons jamais, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas ?

— Jamais ! jamais ! » répondirent à la fois Merry et Molly.

Et les trois amies se consolèrent de ne pas avoir découvert le secret de Mme Minot en pensant que leur secret à elles, celui de leur future société de secours, ne serait pas même dévoilé à Noël.

Quant à Jack, désespérant de deviner le secret de sa mère, il donna sa langue aux chats, après avoir successivement déclaré que c’était une nouvelle salle à manger dans laquelle on pourrait le transporter facilement ; une salle d’études où il continuerait ses classes avec un précepteur, et enfin un théâtre sur lequel on jouerait ses comédies favorites.

« Cela deviendra la demeure de quelque chose que vous aimez beaucoup, lui dit un jour sa mère pour satisfaire sa curiosité.

— Des oiseaux ou des cygnes ? » demanda Jack d’un air aussi surpris que content.

Il ne comprenait guère par quel prodige on ferait un lac dans une chambre, Frank ajouta à sa mystification ni lui disant d’un ton moqueur :

« On y mettra un petit oiseau et un petit âne. »

Mais, cela dit, il partit avec précipitation, comme s’il craignait de s’être trahi, et on l’entendit braire dans l’escalier.

« On y mettra des créatures que j’aime beaucoup, moi aussi, et vous savez, Jack, que je n’ai pas grande affection pour les ânes, lui dit sa mère qui était auprès de son lit, occupée à visiter et à réparer des effets qui, avec quelques bonbons, composaient les paquets qu’elle distribuait toujours la veille du Noël aux pauvres du village.

— J’ai trouvé ! j’ai trouvé ! s’écria Jack. C’est un hôpital pour d’autres malades. N’est-ce pas cela, dites, maman ?

— Je n’aurais guère le temps de soigner beaucoup de malades, répondit évasivement Mme Minot. Il faudrait d’abord attendre que vous soyez complètement guéri. »

Elle ajouta vivement comme si, elle aussi, eût craint de laisser échapper son secret :

« Cela me rappelle un jour de Noël que j’ai passé auprès d’une bonne dame charitable, qui s’occupait d’hôpitaux et d’enfants pauvres depuis plus de trente ans. Elle s’était donné pour tâche de procurer à ces pauvres êtres au moins un jour de bonheur par an. Cette année-là nous leur avons distribué deux cents poupées, plusieurs caisses de jouets, de gâteaux et de bonbons, et je ne sais combien d’images et de vêtements. Quelle joie pour ces pauvres petits ! je ne l’oublierai jamais ! »

L’air ému dont ces paroles furent prononcées réussit à empêcher Jack de songer davantage au grand secret et en fit naître un autre. Le petit garçon résolut aussitôt d’employer tout son argent de poche à acheter des jouets pour les pauvres enfants qui n’auraient pas, eux, d’arbres de Noël, et il oublia tout le reste pour ne plus penser qu’aux nombreux objets qu’il leur achèterait.