Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 30

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 305-314).


CHAPITRE XXX.


Approche de la chambre, jette les yeux sur son lit… L’âme qui abandonne son corps n’est pas cet esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable à l’alouette s’élevant au haut des airs, caressé par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné au ciel par les soupirs et les larmes des gens de bien… Anselme quitte ce monde différemment.
Ancienne tragédie.


Pendant l’intervalle de repos qui suivit le premier succès des assiégeants, tandis que l’un des deux partis se préparait à poursuivre ses avantages, et l’autre à augmenter ses moyens de défense, le templier et de Bracy tinrent conseil dans la grande salle du château.

« Où est Front-de-Bœuf ? » demanda ce dernier, qui avait présidé à la défense du château, de l’autre côté : « on dit qu’il a été tué.

— Il vit encore, » répondit froidement le templier ; « mais, eût-il eu une tête de bœuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la garantir, il aurait succombé sous le coup qu’il a reçu. Encore quelques heures, et Front-de-Bœuf aura rejoint ses ancêtres. C’est une grande perte pour les projets du prince Jean.

— Et un bénéfice assuré pour le royaume de Satan, dit de Bracy ; voilà ce que l’on gagne à blasphémer les saints et les anges, et à faire jeter leurs statues et les autres objets de vénération sur les têtes de cette canaille d’archers.

— Allons donc ! s’écria le templier, tu ne sais ce que tu dis : ta superstition ne vaut pas mieux que le manque de foi de Front-de-Bœuf. Aucun de vous n’est capable de rendre compte de ses motifs de croyance ou d’incrédulité.

Benedicite, sire templier, répliqua de Bracy ; je vous prie de ménager un peu plus vos expressions lorsque vous parlez de moi. Par notre Mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre ensemble ; car il court un certain bruit que le très saint ordre du temple de Sion ne nourrit pas peu d’hérétiques dans son sein, et que sire Brian de Bois-Guilbert est de ce nombre.

— Laisse là tous ces bruits, et songeons aux moyens de défendre le château. Comment cette tourbe d’yeomen s’est-elle battue de ton côté ?

— Comme des diables incarnés. Ils se sont portés en masse jusqu’au pied des murailles, commandés, je crois, par le drôle qui remporta le prix de l’arc ; car j’ai reconnu son cor et son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux Fitzurse ; elle ne fait qu’encourager ces insolents coquins à se révolter contre nous. Si mon armure n’eût pas été d’une aussi bonne trempe, il m’aurait percé sept fois avec tout aussi peu de remords que si j’eusse été un daim. Il a passé en revue chaque partie de mon corselet, lançant contre moi des flèches de la longueur d’une verge, avec aussi peu de ménagement que si mes côtés eussent été de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole, que j’avais mise sous ma casaque, c’en était fait de moi.

— Mais vous vous êtes maintenus dans votre poste, tandis que nous, nous avons été délogés des ouvrages extérieurs.

— C’est un grand malheur ; car ces coquins vont trouver là un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et pourront, si on ne les surveille avec attention, profiter de quelque poste mal gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s’introduire dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les points, et nos hommes se plaignent de ce qu’ils ne peuvent se montrer nulle part sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant de flèches qu’on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif village. De plus, Front-de-Bœuf se meurt, et nous n’avons plus de secours à attendre de sa tête de taureau et de son bras gigantesque. Qu’en pensez-vous, sire Brian ? ne vaudrait-il pas mieux faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos prisonniers ?

— Quoi ! rendre nos prisonniers et devenir l’objet du ridicule et de l’exécration, comme des guerriers qui ont donné une preuve peu commune de vaillance en attaquant de nuit des voyageurs sans défense et en s’emparant de leurs personnes, et qui cependant n’ont pu se maintenir dans un château-fort contre une troupe de vagabonds et d’outlaws commandés par des gardeurs de pourceaux, par des fous, par le rebut de l’espèce humaine ! Tu devrais rougir de donner un pareil conseil, Maurice de Bracy ! Quant à moi, j’ensevelirai plutôt et mon corps et ma honte sous les ruines de ce château, que de consentir à une capitulation aussi lâche et aussi déshonorante.

— Retournons donc aux murailles, » dit de Bracy d’un ton d’insouciance : « il n’y a personne, fût-il Turc ou templier, qui fusse moins de cas de la vie que moi ; mais du moins il n’y a pas de honte à regretter de n’avoir pas ici une quarantaine de mes francs compagnons. Ô mes braves lances ! si vous saviez dans quelle situation se trouve aujourd’hui votre capitaine, je verrais bientôt ma bannière flotter devant votre escadron, et cette misérable troupe de vilains, incapable de soutenir votre choc, ne tarderait pas à prendre la fuite.

— Regrette qui tu voudras ; mais, en attendant, défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Bœuf, qui se s ont fait détester des Anglais par mille traits d’insolence et d’oppression.

— Tant mieux ! ces vils esclaves se battront tant qu’il leur restera ygg goutte de sang dans les veines, pour se soustraire à la vengeance des paysans qui nous attaquent. À notre poste, donc, Brian de Bois-Guilbert ; et sois sûr que, soit qu’il survive, soit qu’il succombe, tu verras aujourd’hui Maurice de Bracy se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.

— Aux murailles ! » s’écria le templier ; et ils y montèrent tous deux, afin de prendre pour la défense de la place toutes les mesures que pouvait dicter l’expérience et le courage exécuter. Ils reconnurent d’abord que le point le plus exposé était le poste en face des ouvrages extérieurs, dont les assiégeants s’étaient rendus maîtres, À la vérité, le château était séparé de cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci d’attaquer la poterne avant d’avoir surmonté cet obstacle : mais le templier et de Bracy étaient également d’opinion que les assaillants chercheraient, par une attaque formidable, à attirer de ce côté l’attention du plus grand nombre des assiégés, et en profiteraient pour opérer une diversion sur un autre point. Tout ce qu’ils purent faire pour se prémunir contre un pareil danger, vu le petit nombre de leurs gens, ce fut de placer de distance en distance, sur les murailles, des sentinelles qui communiqueraient les unes avec les autres, et auxquelles ils recommandèrent de donner l’alarme à la moindre apparence de danger. Ils convinrent aussi que de Bracy se chargerait de défendre la poterne, tandis que le templier, avec environ une vingtaine d’hommes, comme corps de réserve, se tiendrait prêt à porter immédiatement du secours partout où il serait nécessaire. La perte de la barbacane était désastreuse sous plus d’un rapport : c’est-à-dire que, malgré la hauteur des murs du château, les assiégés ne pouvaient voir avec la même précision qu’auparavant les opérations de l’ennemi, la porte de sortie de cet ouvrage avancé se trouvant tellement rapprochée d’un taillis, que les assiégeants pouvaient y introduire de nouvelles forces, et en aussi grand nombre qu’ils jugeraient convenable, non seulement sans danger, mais même sans être aperçus par les gens du château. Ainsi, dans l’incertitude pénible où ils étaient sur le point où commencerait l’assaut, de Bracy et son compagnon furent obligés de se tenir en garde contre tout événement possible, et leurs soldats, quelque braves qu’ils fussent, étaient en proie à l’inquiétude et au découragement, si naturels à des hommes entourés d’ennemis qui pouvaient à leur gré choisir le moment et la manière de les attaquer.

Cependant le maître du château assiégé était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l’âme. Il n’avait pas la ressource ordinaire des dévots de ce siècle superstitieux, qui, en expiation de leurs crimes, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers l’Église, étouffant ainsi la voix du remords par l’idée qu’ils s’étaient rachetés de tous péchés. Quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne ressemble pas plus à cette paix de l’âme qui suit un repentir sincère, que le lourd engourdissement produit par l’opium ne ressemble à un sommeil naturel, cette situation d’esprit était pourtant préférable encore aux remords qui assiégeaient leurs derniers instants. Mais parmi les vices de Front-de-Bœuf, homme dur et dont la main ne s’ouvrait jamais pour donner, l’avarice était le plus dominant, et il préférait braver l’Église et ses ministres que d’acheter d’eux son pardon et l’absolution de ses crimes au prix de l’or ou de ses biens. Du reste, le templier, mécréant d’une autre trempe, n’avait pas caractérisé son associé d’une manière bien juste en disant que Front-de-Bœuf n’aurait pu se rendre raison de ses motifs d’incrédulité et de mépris pour la religion établie ; car le baron aurait pu alléguer que l’Église mettait ses indulgences à trop haut prix, et que la liberté spirituelle qu’elle mettait en vente ne pouvait s’obtenir, comme celle du capitaine en chef de Jérusalem, que moyennant une forte somme : Front-de-Bœuf préférait donc nier la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le moment était arrivé où la terre et tous ses trésors disparaissaient graduellement devant ses yeux, et son cœur, quoique aussi dur que la meule d’un moulin, se remplit d’épouvante quand ses regards se portèrent sur le sombre abîme de l’avenir. La fièvre qui le dévorait ajoutait à l’impatience et aux angoisses de son esprit, et son lit de mort présentait un mélange confus des remords qui s’éveillaient en lui pour la première fois, et des vices invétérés de son caractère : affreuse situation, qui ne peut être égalée que par celle qu’on éprouve dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance, le remords sans repentir, c’est-à-dire par un sentiment horrible des maux actuels, et un pressentiment que l’avenir ne pourra les calmer.

« Où sont-ils maintenant, s’écriait-il ; où sont-ils ces chiens de prêtres qui mettent un si haut prix à leurs saintes momeries ? où sont ces carmes déchaussés en faveur de qui le vieux Front-de-Bœuf fonda le couvent de Sainte-Anne, dépouillant ainsi son héritier légitime de plusieurs belles prairies, d’excellentes terres et de riches enclos ? Où sont-ils ces chiens affamés ? ils boivent de la bière à longs traits, j’en réponds, ou jouent leurs tours de passe-passe auprès du lit de quelque paysan moribond. Et moi, le fils de leur fondateur ; moi, pour qui les clauses de l’acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier ; moi… les misérables ingrats ! ils me laissent mourir comme un chien qui n’a ni maître ni asile ; ils me laissent mourir sans confession, sans consolations. Faites venir le templier… c’est un prêtre… il peut m’être bon à quelque chose… Mais non ; autant vaudrait se confesser au diable qu’à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à l’enfer. J’ai ouï des vieillards parler de prier… de prier soi-même… On n’a pas besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d’intercéder auprès de lui… je vais prier… mais non… je… je n’ose…

— Est-il possible, » dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, « est-il possible que Reginald Front-de-Bœuf ait dit qu’il existe quelque chose qu’il n’ose faire ? »

La conscience bourrelée de Front-de-Bœuf, que les souffrances du corps rendaient encore plus timorée, lui fit entendre, dans cette étrange interruption de son soliloque, la voix d’un de ces démons que la superstition de cette époque peignait comme assiégeant le lit des mourants pour distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations qui auraient pu leur mériter le salut éternel. Il frémit ; tous ses membres se roidirent ; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire : « Qui est là ? s’écria-t-il ; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d’un ton qui ressemble au croassement de l’oiseau de la nuit ? approche de mon lit, que je te voie.

— Je suis ton mauvais ange, Reginald, répondit la voix.

— Si tu es réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et ne crois pas que ton aspect puisse m’intimider. Par la géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m’entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l’ai fait contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l’enfer ne pourraient se vanter de m’avoir fait reculer.

— Pense à tes crimes, Reginald ! rébellion, rapines, meurtres ! Qui a excité Jean, ce prince licencieux, à prendre les armes contre son vieux père, contre son généreux frère ?

— Que tu sois un sorcier, un prêtre ou un démon, s’écria Front-de-Bœuf, tu en as menti par la gorge ! Ce n’est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion… ce n’est pas moi seul… Cinquante barons, la fleur de la chevalerie de nos provinces, ont été de mon avis… jamais plus vaillants guerriers n’ont tenu la lance en arrêt… Dois-je répondre seul de la faute de tous ? Ministre de l’enfer ! je brave les menaces. Retire-toi ; cesse de rôder autour de mon lit. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en paix ; si tu es un démon, ton heure n’est pas encore venue.

— Mourir en paix ! Non, tu ne mourras pas en paix : à l’instant de la mort, le tableau de tes crimes passera sous tes yeux ; tu entendras les gémissements dont les voûtes de ce château ont retenti ; tu verras le sang qui rougit encore ses planchers.

— Ne crois pas m’intimider par ces vains discours remplis de malice, » répondit Front-de-Bœuf avec un sourire sombre et forcé. « Le Juif mécréant ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l’avoir traité comme je l’ai fait ; car pourquoi canoniserait-on ceux qui vont tremper leurs mains dans le sang des Sarrasins ? Quant aux porchers saxons que j’ai tués, c’étaient des ennemis de ma patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah ! ah ! tu vois que tu ne peux trouver le défaut de ma cuirasse. Es-tu parti ? es-tu réduit au silence ?

— Non, détestable parricide ! pense à ton père, pense à sa mort ; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la main de son fils.

— Ah ! » reprit le baron après quelques instants de silence, « puisque tu sais cela, tu es véritablement le père du mal, et tu sais toutes choses, comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et dans celui d’une autre personne, de ma tentatrice, de la complice de mon crime. Éloigne-toi, démon ! laisse-moi ! va trouver la sorcière saxonne Ulrique : elle seule pourra te dire ce qu’elle seule et moi seul avons vu. Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, qui releva et ensevelit le cadavre, qui donna à une mort violente l’apparence d’une mort spontanée et naturelle. Va trouver celle qui fut ma tentatrice, mon exécrable complice, l’affreuse récompense de ce forfait ; qu’elle ait, comme moi, un avant-goût des tourments de l’enfer.

— Elle les éprouve déjà, » dit Ulrique en s’approchant du lit de Front-de-Bœuf et en se découvrant à lui ; « depuis long-temps elle boit dans cette coupe ; mais elle la trouve moins amère en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Bœuf ; ne roule pas les yeux, ne serre pas les poings, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet air menaçant ; ce bras, qui, comme celui d’un de tes ancêtres aux exploits duquel tu es redevable de ton nom, aurait pu d’un seul coup briser le crâne d’un taureau des montagnes, est à présent aussi faible, aussi impuissant que le mien.

— Sanguinaire et hideuse sorcière ! détestable hibou ! répliqua Front-de-Bœuf ; c’est donc toi qui viens rugir de joie à la vue des ruines qui sont ton ouvrage ?

— Oui, Reginald, c’est Ulrique, c’est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c’est la sœur de ses fils que tu as massacrés ; c’est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu’elle a perdu par la main des Front-de-Bœuf. Pense aux injures que j’ai reçues, et dis-moi si ce n’est pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien ; je veux te poursuivre de mes anathèmes jusqu’au dernier souffle de ta vie.

— Exécrable furie ! tu ne verras pas cet instant. Holà ! Gilles, Clément, Eustache, Saint-Maur, Étienne ! qu’on saisisse cette maudite sorcière, et qu’on la précipite du haut des murailles ! elle nous a livrés aux Saxons. Clément, Saint-Maur ! où êtes-vous donc lâches coquins ?

— Appelle-les de nouveau, vaillant baron, » dit la vieille furie avec un sourire affreux et moqueur ; « appelle tous tes vassaux autour de toi ; menace des tortures et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres ; mais apprends que tu n’obtiendras d’eux ni réponse, ni secours, ni obéissance. Écoute, » continua-t-elle après une courte pause et en changeant tout-à-coup de ton ; « l’assaut recommence, les cris de guerre se font entendre ! Ce bruit, cet épouvantable tumulte t’annoncent la chute de ta maison. La puissance de Front-de-Bœuf, cette puissance cimentée par le sang, est ébranlée jusqu’en ses fondements, et va s’écrouler devant les ennemis qu’il a le plus méprisés ! Les Saxons, Reginald, les Saxons escaladent tes murailles. Pourquoi restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n’a plus de force, pendant que le Saxon donne l’assaut à ta forteresse ?

— Dieux et démons ! oh ! rendez-moi quelque vigueur, que je me jette dans la mêlée, et que je trouve une mort digne de ma renommée !

— Ne l’espère pas, vaillant guerrier, tu ne mourras point de la mort des braves ; mais tu périras comme le renard lorsque des paysans ont mis le feu dans sa tanière.

— Tu mens, horrible sorcière : mes hommes d’armes sont braves ; mes murailles sont fortes et élevées ; mes compagnons d’armes ne craindraient pas tout une armée de Saxons, fût-elle commandée par Hengist et Horsa ! Le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte de la bataille ; et j’en jure par mon honneur, le feu que nous allumerons pour célébrer notre victoire consumera jusqu’à tes os ; et je vivrai assez pour apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l’enfer, qui n’a jamais vomi sur la terre un démon plus exécrable que toi.

— Ne te livre pas à cet espoir ; il pourra être déçu… Mais non, » ajouta-t-elle en s’interrompant, « il faut que tu saches à l’instant même le sort qui t’attend, sort que ni ta puissance, ni ta force, ni ton courage, ne peuvent te faire éviter, quoiqu’il t’ait été préparé par cette faible main. Ne remarques-tu pas cette vapeur épaisse et suffocante qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre ? t’imagines-tu que ce soit tes yeux qui s’obscurcissent, ta respiration qui devienne plus difficile ? Non, Front-de-Bœuf, cette fumée est produite par une autre cause : te souviens-tu que le magasin à bois est situé au dessous de cet appartement ?

— Femme ! » s’écria-t-il avec fureur, « tu n’y as pas mis le feu ?… Mais, de par le ciel ! le château est en flammes !

— Du moins vont-elles bientôt s’élever dans les airs, » dit Ulrique avec un calme affreux ; « et un signal va avertir les assiégeants de presser vivement ceux qui chercheraient à les éteindre. Adieu, Front-de-Bœuf ; que Mista, Skogula, Zernebock, ces dieux des anciens Saxons, ces diables, comme les prêtres les appellent aujourd’hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort, sur lequel Ulrique t’abandonne. Apprends cependant, si ce peut être une consolation pour toi, qu’Ulrique va partir en même temps que toi pour le royaume sombre : là elle partagera ton châtiment, comme elle a partagé tes crimes. Maintenant, parricide, adieu pour toujours ! Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue pour répéter ce mot à ton oreille ! »

Elle sortit en prononçant ces dernières paroles, et Front-de-Bœuf entendit fermer la porte à double tour, puis retirer la clef de la serrure, pour lui ôter toute chance de salut. En proie au plus affreux désespoir, il appela à grands cris ses serviteurs et ses compagnons… « Étienne, Saint-Maur ! Clément, Gilles ! serai-je consumé par les flammes sans que vous veniez à mon secours ?… Brave Bois-Guilbert ! vaillant de Bracy ! au secours ! au secours ! c’est Front-de-Bœuf qui vous appelle ! c’est Front-de-Bœuf, votre allié, votre frère d’armes ! Chevaliers parjures et sans foi, l’abandonnez-vous donc ! Et vous, lâches écuyers, perfides varlets, me laisserez-vous périr aussi misérablement ?… Que toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos chiennes de têtes !… Ils ne m’entendent point, ils ne peuvent m’entendre ; ma voix se perd au milieu des clameurs des combattants. La fumée devient plus épaisse ; le feu perce à travers le plancher. Oh ! que ne puis-je respirer un instant, un seul instant, l’air pur du ciel, dussé-je être anéanti aussitôt après ! » Tombant dans le délire le plus complet du désespoir, le malheureux Front-de-Bœuf poussait son cri de guerre, ou vomissait des imprécations contre lui-même, contre le genre humain et contre le ciel. « Ah ! s’écria-t-il encore, la flamme brille à travers les nuages de fumée ; le démon marche contre moi sous la bannière de son élément. Loin d’ici, esprit immonde ! je ne dois te suivre qu’accompagné de mes camarades ; tout ce qui respire dans ce château t’appartient. Crois-tu n’avoir à emporter que le seul Reginald Front-de-Bœuf ? Non ; le templier impie, le libertin de Bracy, l’infâme, la sanguinaire Ulrique, les hommes qui m’ont aidé dans mes entreprises, les chiens de Saxons et les maudits Juifs qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent partir avec moi. Jamais plus brillante compagnie est-elle partie pour les enfers ! » Et il poussa un éclat de rire convulsif qui retentit sous les voûtes de l’appartement. « Qui donc ose rire ici ? » cria Front-de-Bœuf d’une voix altérée ; car le bruit et le fracas du dehors n’empêchaient pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses éclats de rire. « Est-ce toi, Ulrique ? parle, sorcière, et je te pardonne… Toi seule, ou Satan lui-même, vous êtes capables de rire dans un pareil moment. En arrière ! hors d’ici ! retire-toi !… »

Mais ce serait une impiété de continuer le tableau qu’offrait le lit de mort du blasphémateur et du parricide.