Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 29

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 293-304).


CHAPITRE XXIX.


Va, monte à la tour d’observation là-bas, vaillant soldat, promène tes regards sur la campagne, et dis-moi comment va la bataille.
Schiller, La Pucelle d’Orléans.


Le moment du péril est souvent aussi le moment où le cœur cède aux penchants bienveillants et affectueux. L’agitation générale de notre esprit nous fait trahir en quelque sorte et mettre à découvert des sentiments que, dans des temps plus tranquilles, nous aurions, sinon totalement réduits au silence, du moins déguisés et cachés sous le voile de la prudence. En se trouvant encore une fois à côté du lit d’Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée de la vive sensation de plaisir qu’elle éprouvait, même dans un moment où tout, autour d’elle, ne présentait que danger, désespoir même. En lui tâtant le pouls et en lui demandant comment il se trouvait, ses doux accents exprimaient un sentiment qu’elle aurait voulu se cacher à elle-même, et annonçaient tout l’intérêt qu’elle portait au blessé ; sa voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que la froide question d’Ivanhoe : « Est-ce toi, aimable fille ? » qui la rappela à elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu’elle éprouvait n’était ni ne pouvait être partagé. Un soupir lui échappa ; mais à peine aurait-on pu l’entendre, et les questions qu’elle adressa au chevalier sur l’état de sa santé lui furent faites du ton calme de l’amitié. Ivanhoe lui répondit, avec une sorte de précipitation, que sa santé était aussi bonne, meilleure même qu’il n’aurait osé s’y attendre, « grâce à vos soins obligeants, ma chère Rébecca, » ajouta-t-il.

« Il m’appelle sa chère Rébecca, » se dit-elle à elle-même, « mais c’est d’un ton froid et indifférent qui s’accorde mal avec ses paroles : son cheval de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la Juive méprisée.

— Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, est dans une anxiété qui me fait oublier mes souffrances physiques. D’après la conversation que tenaient les deux hommes d’armes qui me gardaient, je juge que je suis prisonnier ; et la voix forte et rauque de celui qui, tout à l’heure, leur donnait des ordres, me fait penser que je suis dans le château de Front-de-Bœuf. S’il en est ainsi, à quoi dois-je m’attendre, et comment pourrai-je secourir lady Rowena et mon père ? »

« Il ne parle ni du Juif, ni de la Juive, » dit Rébecca en elle-même. « Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées ? Oh ! combien je suis punie d’avoir laissé les miennes s’arrêter si long-temps sur lui ! » Après cette courte accusation portée contre elle-même, elle s’empressa de communiquer à Ivanhoe tout ce qu’elle savait, c’est-à-dire que le templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Bœuf commandaient dans le château, et que le château était assiégé. Mais par qui ? elle l’ignorait. Elle ajouta qu’il s’y trouvait en ce moment un prêtre chrétien, qui peut-être lui donnerait de plus amples renseignements.

« Un prêtre chrétien ! » dit Ivanhoe transporté de joie : « amène-le ici, Rébecca, s’il est possible ; dis-lui qu’un malade a besoin de son secours spirituel ; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je fasse, il faut du moins que je tente quelque chose : mais comment puis-je prendre une détermination avant de savoir ce qui se passe ? »

Ce fut pour se conformer aux désirs d’Ivanhoe que Rébecca fit la tentative dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du chevalier blessé : mais l’arrivée d’UIrique, qui se tenait aussi aux aguets pour arrêter au passage le prétendu moine, l’empêcha de réussir ; et Rébecca revint annoncer au chevalier blessé que son plan avait échoué.

Ils n’eurent pas le loisir de se livrer long-temps au regret de n’avoir pu se procurer les informations qu’ils désiraient, non plus qu’à méditer sur le moyen d’y suppléer ; car le bruit qui régnait dans toutes les parties du château, et qui était occasioné par les préparatifs de défense, devint bientôt plus considérable, et se changea en un tumulte, en un mélange confus de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La marche pesante et précipitée des hommes d’armes qui se rendaient sur les murailles retentissait dans les passages étroits et sur les escaliers tournants qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les chevaliers animer leurs soldats ou leur indiquer ce qu’ils devaient faire ; parfois aussi leur voix était couverte par le cliquetis des armes ou par les cris de ceux à qui ils s’adressaient. Quelque épouvantables que fussent ces cris, quel que fût le degré d’horreur de la scène qui allait bientôt se passer, il s’y mêlait un sentiment sublime auquel l’âme exaltée de Rébecca pouvait s’élever même dans ce moment d’effroi. Son œil étincelait, quoique son visage fût entièrement décoloré, et il y avait dans l’accent de sa voix un mélange de crainte et d’enthousiasme, lorsque, partie se parlant à elle-même, partie s’adressant à Ivanhoe, elle répéta ces paroles du texte sacré : « On entend le bruit du carquois, le choc des lances et des boucliers, la voix des capitaines et les cris des soldats. »

Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont parle ce passasse sublime de l’Écriture ; il frémissait de se voir réduit à l’inaction, et brûlait du désir de se précipiter au milieu des combats dont ce bruit était le prélude. « Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu’à cette fenêtre pour contempler la lutte qui va s’engager ; si j’avais un arc pour décocher une flèche !… une hache d’armes pour frapper, ne fût-ce qu’un seul coup, pour notre délivrance !… Mais non !… vains désirs ! je suis sans force et sans armes !

— Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca : le bruit a cessé tout-à-coup, et peut-être n’y aura-t-il pas de combat.

— Tu n’y connais rien, » répondit Wilfrid d’un ton d’impatience : « ce silence prouve seulement que les soldats sont à leur poste sur les murailles, s’attendant à être bientôt attaqués. Ce que nous avons entendu n’était que l’annonce éloignée de la tempête ; tout à l’heure elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais aller seulement jusqu’à cette fenêtre !

— Le tenter ne servirait qu’à empirer ton mal, noble chevalier, » lui répondit Rébecca. Mais voyant son extrême inquiétude : « Eh bien ! » ajouta-t-elle avec fermeté, « je vais m’y placer moi-même, et je vous ferai, aussi bien qu’il me sera possible, la description de ce qui se passera.

— Ne le faites pas, s’écria Ivanhoe ; gardez-vous en bien ! chaque fenêtre, chaque ouverture va servir de point de mire aux archers ; il ne faudrait qu’un trait lancé au hasard pour…

— Et il sera le bienvenu, » murmura Rébecca en montant d’un pas ferme et assuré quelques marches qui conduisaient à la fenêtre.

« Rébecca, chère Rébecca, s’écria Ivanhoe, ce ne sont pas là des jeux de jeune fille ; ne t’expose pas à recevoir quelque blessure, peut-être même le coup de la mort. Ce serait me rendre à jamais malheureux, par la pensée que j’en ai été cause… Du moins couvre-toi de cet ancien bouclier qui est là-bas, et montre-toi le moins possible. »

Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions d’Ivanhoe, et à l’abri derrière ce vaste bouclier, qu’elle plaça contre le bas de la fenêtre. Rébecca put voir, sans courir un grand danger, ce qui se passait au dehors du château, et rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que faisaient les assiégeants. La position de la chambre était particulièrement favorable au but que Rébecca se proposait, parce que, placée à l’un des angles du bâtiment principal, non seulement elle permettait de voir tout ce qui se passait hors de l’enceinte du château, mais encore elle dominait sur les ouvrages avancés, contre lesquels il était probable que les assiégeants dirigeraient leurs premiers efforts. C’était une redoute peu forte et peu élevée, servant de défense à la poterne par laquelle Front-de-Bœuf avait fait sortir Cedric. Le fossé du château la séparait du reste de la forteresse ; de manière que, si elle venait à être enlevée, il était facile de couper toute communication avec le corps de la place, en détruisant un pont volant. Une porte de sortie correspondait de cette route à la poterne, et des deux côtés le passage était flanqué d’une forte palissade. Rébecca remarqua, d’après le nombre de ceux qui étaient chargés de la défense de ce poste, que les assiégés craignaient d’être attaqués de ce côté ; et comme les assaillants se portaient directement en face de la poterne, il était également évident qu’eux-mêmes la regardaient comme le point le plus vulnérable de la place. Rébecca s’empressa de faire part de ses observations à Ivanhoe ; puis elle ajouta : « La lisière du bois semble garnie d’archers ; mais comme ils sont cachés par les arbres, je ne puis juger de leur nombre.

— Sous quelle bannière marchent-ils ? demanda Ivanhoe.

— Je n’en vois aucune, ni rien qui y ressemble.

— Voilà qui est étrange ! Marcher à l’attaque d’un château comme celui-ci sans bannières ni enseignes, c’est une nouveauté qui me surprend. Peux-tu distinguer leurs chefs ?

— Le plus remarquable est un chevalier couvert d’une armure noire : c’est le seul qui soit armé de pied en cap, et il paraît avoir le commandement suprême sur tout ce qui l’entoure.

— Quelles armes porte-t-il sur son bouclier ?

— Quelque chose qui ressemble à une barre de fer et à un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir.

— Un cadenas et un verrou ? Je ne sais qui peut porter ces armes ; mais il me semble que ce pourrait fort bien être les miennes en ce moment. Ne pourrais-tu lire la devise ?

— À peine puis-je distinguer ces armoiries à cette distance ; et encore faut-il que le soleil frappe sur le bouclier.

— Paraît-il y avoir d’autres chefs ?

— De l’endroit où je suis je n’en vois aucun autre : il est probable que l’autre côté du château est également assailli. Mais les voilà qui s’avancent ! Dieu de Sion, protège-nous ! Quel spectacle épouvantable ! Ceux qui marchent les premiers portent des boucliers énormes, et poussent devant eux un mur fait de planches ; d’autres qui les suivent bandent leurs arcs, ils y ajustent leurs flèches ! Dieu de Sion, pardonne aux créatures que tu as formées ! »

Tout-à-coup sa description fut interrompue par le signal de l’attaque donné par le son aigu d’un cor ; et du haut des murailles les trompettes normandes, auxquelles se mêlait le son grave et sourdement prolongé des nakirs (sorte de timbales), répondirent à ce signal, pour faire connaître à l’ennemi que son défi était acceptée Les acclamations de l’un et de l’autre parti augmentèrent ce tumulte. « Saint George pour l’Angleterre ! » criaient les assaillants. « En aidant de Bracy ! Baucéan ! Baucéan ! Front-de-Bœuf, à la rescousse ! » répondirent les Normands, suivant les cris de guerre de leurs différents chefs.

Ce n’était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider, et les efforts désespérés des assaillants furent repoussés par les efforts non moins vigoureux des assiégés. Les archers, à qui le maniement de l’arc était devenu familier par l’usage habituel qu’ils en faisaient dans leurs forêts, avaient le coup d’œil si juste, et décochaient leurs flèches avec tant d’adresse, d’ensemble et de précision, que, quelque part que se montrât un homme d’armes, quelque petite partie de son corps qu’il mît à découvert, ils ne manquaient jamais leur but. Cette volée de flèches obscurcissait les airs comme une grêle épaisse : chaque trait avait sa destination particulière, et tous étaient dirigés contre chaque embrasure, chaque créneau, chaque ouverture dans les parapets, aussi bien que contre chaque fenêtre où se trouvait, où l’on soupçonnait seulement que pouvait se trouver un défenseur. Cette décharge bien soutenue tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieurs autres. Mais pleins de confiance dans leurs armures à l’épreuve, et dans l’abri que leur procurait leur position, les soldats et les alliés de Front-de-Bœuf se défendaient avec un acharnement proportionné à la fureur de leurs ennemis, à qui ils répondirent par une vigoureuse décharge d’arbalètes, de flèches et d’autres projectiles. Étant moins à découvert, ils firent même aux assiégeants plus de mal qu’ils n’en reçurent eux-mêmes. Le bruit occasioné par le sifflement des flèches et autres missiles[1] n’était interrompu que par les cris que poussait tour à tour chacun des deux partis quand il avait fait éprouver à l’autre quelque perte notable.

« Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant dans son lit, s’écria Ivanhoe, pendant que d’autres jouent la partie qui doit décider de ma liberté ou de ma mort ! Regarde encore par la fenêtre, bonne Rébecca ; mais prends bien garde, évite avec soin d’être aperçue par les archers. Regarde de nouveau, et dis-moi si l’ennemi continue d’avancer. »

Avec une résignation et un courage que la prière mentale qu’elle venait de faire augmentait encore, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en ayant soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue du dehors.

« Que vois-tu, Rébecca ? » demanda de nouveau le chevalier blessé.

« Rien qu’une nuée de flèches, tellement épaisse que mes yeux ne peuvent distinguer ceux qui les lancent.

— Ce combat ne saurait durer long-temps. S’ils ne se hâtent de s’avancer directement contre la place afin de l’emporter de vive force, les archers ne retireront pas un bien grand avantage en lançant leurs traits contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le chevalier au cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit ; car tel chef, tels soldats.

— Je ne l’aperçois pas.

— Lâche poltron ! quitte-t-il ainsi le gouvernail au plus fort de la tempête ?

— Non, non, il ne le quitte point ; je le vois maintenant. Il conduit un corps de troupes exactement au dessous de la barrière extérieure de la barbacane[2]. Ils arrachent les pieux et les palissades ; ils brisent les barrières à coups de hache. Je vois le long panache noir du chevalier flotter au dessus de toutes les têtes, comme un corbeau qui plane au dessus d’un champ de bataille. Ils ont fait une brèche aux barrières… ils s’y précipitent… ils sont repoussés. Front-de-Bœuf est à la tête des assiégés ; je vois sa taille gigantesque qui s’élève au dessus de ceux qui l’entourent. Les voilà qui de nouveau se portent en foule à la brèche. On se dispute le passage corps à corps, homme à homme. Dieu de Jacob ! c’est le choc de deux fleuves qui se rencontrent, le conflit de deux océans poussés l’un contre l’autre par des vents opposés. «

Elle détourna la tête, comme ne pouvant soutenir un spectacle aussi terrible.

« Regarde de nouveau, Rébecca, » dit Ivanhoe qui se méprit sur la cause qui lui avait fait abandonner son poste ; « les archers doivent avoir cessé de lancer des flèches, puisqu’ils combattent maintenant corps à corps : regarde de nouveau ; à présent il y a moins de danger. »

Rébecca se remit derechef à la fenêtre, et presque au même instant elle s’écria : « Saints prophètes de la loi ! Front-de-Bœuf et le chevalier Noir combattent corps à corps sur la brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent des yeux tous leurs mouvements et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire triompher la cause de l’opprimé et du captif ! » Enfin elle poussa un grand cri, en disant : « Il est tombé ! il est tombé !

— Qui est tombé ? pour l’amour de Dieu, dis-moi celui qui est tombé.

— Le chevalier Noir, » répondit Rébecca d’une voix faible ; puis tout-à-coup elle s’écria avec le feu de la joie : « Mais non ! non !… béni soit le Dieu des armées !… il s’est relevé, et le voilà qui lutte comme si son bras avait la force de vingt guerriers. Son épée s’est brisée : il saisit la hache d’armes d’un soldat, il presse Front-de-Bœuf, il lui porte coup sur coup ; le géant se penche et chancelle comme un chêne sous la cognée d’un bûcheron. Il tombe ! il tombe !

— Qui ? Front-de-Bœuf ?

— Oui, Front-de-Bœuf ; oui, lui-même. Ses hommes d’armes se précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier ; la réunion de leurs forces oblige le chevalier Noir à s’arrêter… Ils emportent Front-de-Bœuf dans l’intérieur du château.

— Les assaillants ne sont-ils pas maîtres des barrières ?

— Ils le sont, ils le sont, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur extérieur. Ils plantent des échelles ; semblables à un essaim d’abeilles, ils cherchent à monter sur les épaules les uns des autres, On fait pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des troncs d’arbres ! À peine un blessé a-t-il été emporté, qu’il est remplacé par un autre combattant. Grand Dieu ! n’as-tu créé l’homme à ton image que pour qu’il soit aussi cruellement défiguré par la main de ses frères ?

— Ne pense pas à cela ; ce n’est pas le moment de se livrer à de pareilles idées. Quel est le parti qui cède ? Quel est celui qui a l’avantage ?

— Les échelles sont renversées ; les assaillants sont culbutés, accablés, ensevelis sous elles, comme des reptiles qu’on écrase. Les assiégés ont le dessus.

— De par saint George ! est-ce que les assaillants auraient la lâcheté de fuir ?

— Non, ils se conduisent en braves. Le chevalier Noir s’approche de la poterne avec son énorme hache ; le bruit des coups qu’il porte, semblable à celui du tonnerre, se fait entendre au dessus des clameurs des combattants et du bruit des armes. On fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de pièces de bois ; mais il ne s’en émeut pas plus que si c’était du duvet de chardon ou des plumes.

— Par Saint-Jean-d’Acre ! s’écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans un transport de joie, « je croyais qu’il n’y avait qu’un seul homme en Angleterre doué d’un pareil courage.

— La porte de la poterne s’ébranle, continua Rébecca… elle se rompt… elle est brisée en mille éclats par la violence de ses coups : les assiégeants s’y précipitent… les ouvrages extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu ! du haut des murailles ils précipitent dans le fossé ceux qui les défendaient. Ô hommes ! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus se défendre.

— Et le pont, le pont qui communique au château, l’ont-ils également emporté ?

— Non ; le templier a détruit les planches qui servaient à le traverser ; peu de ses soldats ont pu rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres. Hélas ! le spectacle que présente la victoire est encore plus affreux que celui du combat.

— Que se passe-t-il maintenant ? Regarde encore, ma bonne Rébecca : ce n’est pas le moment de détourner les yeux devant l’effusion du sang.

— Le sang a cessé de couler : nos amis se fortifient dans les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si bien à couvert des traits de l’ennemi, que la garnison se contente d’en lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur faire un mal réel.

— Nos amis n’abandonneront sûrement pas une entreprise si glorieusement commencée et qui peut être heureusement achevée. Oh ! non ; je mets toute ma confiance dans le brave chevalier dont la hache a brisé les portes de chêne et les barres de fer. C’est bien singulier ! » se dit-il de nouveau à lui-même ; « je n’aurais pas cru qu’il existât deux hommes doués d’une telle force et d’un tel courage. Un cadenas et un lien de chaînes sur un champ noir ! qu’est-ce que cela peut signifier ?… Ne vois-tu rien autre chose, Rébecca, qui puisse faire reconnaître le chevalier Noir ?

— Non, rien : toute son armure est noire comme l’aile du corbeau, et je n’aperçois aucune figure qui le distingue davantage. Mais, après l’avoir vu déployer la force de son bras au milieu du combat, je crois que je le reconnaîtrais entre mille. Il s’élance au milieu de la mêlée avec le même calme que s’il allait s’asseoir à un banquet. Il y a en lui plus que la force du corps : on dirait que son âme tout entière est renfermée dans chacun des coups qu’il porte. Que Dieu lui pardonne le sang qu’il a versé ! C’est un spectacle bien terrible, mais sublime, de voir comment le bras et le cœur d’un seul homme peuvent triompher d’une armée entière.

— Rébecca, tu viens de peindre un héros. Probablement que les assaillants ne prennent un peu de repos que pour réparer leurs forces ou pour se procurer les moyens de franchir le fossé : sous un chef tel que ce chevalier, il n’y a point de lâches frayeurs, de délais étudiés ; il ne peut se trouver un seul individu qui voulût renoncer à une noble entreprise, car ce qui la rend difficile est précisément ce qui la rend glorieuse. J’en jure par l’honneur de ma maison, j’en jure par la dame de mes pensées, je consentirais à souffrir dix ans de captivité, pourvu qu’il me fût permis de combattre un seul jour à côté de ce brave chevalier, en pareille occasion.

— Hélas ! » dit Rébecca en se retirant de la fenêtre et en s’approchant du lit du blessé, « ce désir impatient de la gloire, cette lutte entre votre courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que d’impuissants regrets, tout cela ne peut que retarder votre guérison. Comment peux-tu songer à faire des blessures aux autres, avant que la tienne soit fermée ?

— Rébecca, tu ignores combien il est amer pour un homme qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif comme un prêtre ou comme une femme tandis qu’autour de lui se font mille prouesses. L’amour des combats est l’essence de notre vie ; la poussière qui s’élève au milieu de la mêlée est l’atmosphère que nous aimons à respirer. Nous ne vivons, nous ne désirons vivre qu’aussi long-temps que nous sommes victorieux, que nous acquérons de la renommée. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie que nous avons juré d’observer, et auxquelles nous sacrifions ce que nous avons de plus cher.

— Hélas ! vaillant chevalier, qu’est-ce autre chose qu’un sacrifice fait au démon de la vaine gloire, qu’une offrande passée par le feu pour être présentée à Moloch[3] ? Et que reste-t-il pour prix de tout le sang que vous avez versé, de tous les travaux et de toutes les fatigues que vous avez endurés, de toutes les larmes que vos triomphes ont fait couler, lorsque la mort vient briser la lance du fort après l’avoir renversé de son cheval de bataille ?

— Ce qu’il nous reste, jeune fille ! la gloire ; oui, la gloire qui dore nos tombeaux et qui assure l’immortalité à notre nom.

— La gloire ! reprit Rébecca, hélas ! c’est la cotte de mailles rongée par la rouille, suspendue comme un trophée au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en ruine ; c’est l’inscription à demi effacée, que le moine ignorant peut à peine lire au voyageur dont elle excite la curiosité. Est-ce là, dites-moi, une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces affections, pour une vie passée misérablement à rendre les autres misérables ? Les vers grossiers d’un barde errant ont-ils donc un attrait assez puissant pour vous faire préférer aux sentiments les plus doux de la nature, à la paix et au bonheur, le plaisir de devenir le héros de ces ballades que de vagabonds ménestrels chanteront le soir aux tables des grands, ou dont ils charment les oreilles d’un rustre à moitié ivre ?

— Par l’âme d’Hereward[4] ! » s’écria le chevalier d’un ton d’impatience, « tu parles de choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la chevalerie, ce qui distingue le noble du vilain, le chevalier civilisé du grossier paysan ; ce qui nous fait mettre la vie au dessous, bien au dessous de l’honneur ; ce qui nous fait supporter les fatigues, les travaux et les souffrances ; ce qui nous apprend à regarder l’infamie comme le seul mal que nous ayons à redouter ! Tu n’es pas chrétienne, Rébecca, et tu ne peux apprécier ces sentiments élevés qui font palpiter le cœur d’une noble demoiselle lorsque son amant a achevé quelque grande entreprise qui justifie l’amour qu’elle lui accorde. La chevalerie, sache-le, jeune fille, est la source, l’aliment, la vie de la noble et sainte amitié ; c’est elle qui soutient l’opprimé, qui redresse les torts, qui réprime la tyrannie : sans elle, la noblesse ne serait qu’un vain nom, et c’est dans sa lance et son épée que la liberté trouve sa meilleure protection.

— Il est vrai, dit Rébecca, que je suis issue d’une race dont le courage s’est distingué pour défendre son propre pays, mais qui, même lorsqu’elle était encore comptée parmi les nations, ne faisait la guerre que par l’ordre de Dieu, ou pour se soustraire à l’oppression. Mais le son de la trompette guerrière n’éveille plus Juda, et ses enfants méprisés ne sont plus que les victimes de l’oppression civile et militaire, contre lesquelles toute résistance leur est désormais interdite. Tu as raison, sire chevalier : jusqu’à ce que le Dieu de Jacob suscite du milieu de son peuple un autre Gédéon, ou un nouveau Machabée, il ne convient pas à une juive de parler de guerres et de combats. »

Rébecca, qui avait autant de sensibilité que d’élévation dans le caractère, termina son discours avec un ton de tristesse qui prouvait qu’elle était profondément affectée de l’état d’abjection dans lequel sa nation était tombée ; et ce qui ajoutait peut-être encore à l’amertume de ce sentiment, c’était l’idée qu’Ivanhoe la regardait comme n’ayant aucun droit d’émettre son opinion dans une question dont l’honneur était l’objet, et comme incapable d’exprimer des sentiments nobles et généreux. « Combien peu il connaît ce cœur, pensa-t-elle, s’il s’imagine que la lâcheté et la bassesse y demeurent, parce que j’ai fait la censure de la chevalerie romanesque des Nazaréens ! Plût à Dieu que mon sang verse goutte à goutte pût racheter le peuple de Juda de la captivité ! Que dis-je ? plût à ce Dieu qu’il pût servir à délivrer mon père et son bienfaiteur des chaînes de leurs cruels tyrans ! Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la fille du peuple choisi de Jéhovah oserait affronter la mort avec autant de courage que la Nazaréenne la plus fière, qui se fait gloire de descendre de quelque chef à peine connu d’une des hordes qui habitent les climats glacés du Nord. »

Puis tournant ses regards sur le lit du chevalier :

« Il dort, dit-elle ; la nature, épuisée par les souffrances du corps et de l’esprit, par la perte de son sang et par l’effet de tant de commotions diverses, profite du premier moment de calme qui règne autour de nous pour lui procurer un peu de sommeil et de repos. Hélas ! pourrait-on me faire un crime de le regarder, lorsqu’il est possible que ce soit pour la dernière fois ? lorsque, dans quelques instants peut-être, ces beaux traits ne seront plus animés par ce noble feu qui les colore légèrement pendant son sommeil ? lorsque les belles proportions de son visage auront changé de forme, que cette bouche sera entr’ouverte, que ces yeux seront éteints et tachés de sang, et lorsque ce fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds par le plus vil des scélérats qui habitent ce château à jamais maudit, lâches qui n’oseraient faire un mouvement s’il pouvait leur mettre le pied sur la poitrine… Et mon père… mon père ! quels reproches n’es-tu pas en droit d’adresser à ta fille, lorsqu’elle oublie tes cheveux blancs pour ne s’occuper que de la blonde chevelure d’un jeune chevalier nazaréen ! Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs du courroux de Jéhovah contre l’enfant dénaturé qui songe à la captivité d’un étranger plus qu’à celle de l’auteur de ses jours ; qui, oubliant la désolation de Juda, se plaît à contempler les traits séduisants d’un gentil et d’un étranger ? Mais j’arracherai cette faiblesse de mon cœur, dût chaque fibre saigner de cette cruelle blessure. »

Elle s’enveloppa de son voile, s’assit à quelque distance du lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s’efforçant du moins de fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaçaient du dehors, mais contre les sentiments qui malgré elle venaient assaillir son cœur.



  1. Ce mot, tiré du latin, dont l’équivalent est projectile, nous a semblé bon a conserver. a. m.
  2. Chaque ville ou château gothique avait au delà des murailles extérieures une fortification composée de palissades ; c’est ce que l’on appelait les barrières : elles étaient souvent le théâtre de violentes escarmouches, car il fallait nécessairement s’en rendre maître avant de pouvoir s’approcher des murailles elles-mêmes. Plusieurs des vaillants faits d’armes qui ornent les pages chevaleresques du chroniqueur Froissard eurent lieu aux barrières des places assiégées. a. m.
  3. Idole des Ammonites, à laquelle on offrait les enfants nouveau-nés en les faisant passer par le feu allumé dans l’intérieur de la statue. Les prêtres avaient l’astuce de verser du plomb fondu dans les yeux de cette idole, comme si elle eût été sensible aux cris de ses victimes. On sait du reste qu’en hébreu moloch signifie roi. a. m.
  4. Chevalier errant d’origine saxonne, et qui était absent de l’Angleterre lors de la conquête. a. m.