Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 15

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 164-169).


CHAPITRE XV.


Et cependant il croit, ah, ah ! que je suis l’instrument et l’esclave de sa volonté. À merveille ! qu’il en soit ainsi : à travers ce labyrinthe de trouble créé par ses complots et sa basse oppression, je me frayerai un chemin à de plus grandes choses ; et qui osera me donner tort ?
Joana Baillie, Basile, tragédie.


Jamais araignée ne se donna plus de peine pour réparer les fils endommagés de sa toile que n’en prit Waldemar Fitzurse pour réunir et concilier les membres dispersés de la faction de Jean. Bien peu d’entre eux lui étaient attachés par inclination, aucun ne l’était par estime personnelle. Il devenait donc nécessaire que Fitzurse leur fît connaître les nombreux avantages qu’ils pouvaient espérer, et leur rappelât ceux dont ils avaient joui jusqu’alors. Aux jeunes nobles indisciplinés, il présentait l’appât d’une licence effrénée et d’une débauche sans contrôle ; il séduisait les ambitieux par l’espoir du commandement, et les âmes intéressées en leur faisant entrevoir un accroissement de richesses et des domaines plus considérables. Les chefs des bandes mercenaires reçurent des gratifications en argent, moyen le plus puissant pour captiver leur esprit, sans lequel tous les autres eussent été infructueux. Ce personnage habile distribuait encore plus de promesses que d’argent, et il n’oubliait rien pour entraîner les indécis et ranimer tous ceux qui paraissaient découragés. Il parlait du retour du roi Richard comme d’un événement tout-à-fait improbable ; néanmoins, lorsqu’il s’apercevait, aux regards douteux et aux réponses ambiguës de ceux à qui il s’adressait, que c’était précisément cette crainte qui les obsédait, il disait d’un ton d’assurance que le retour de Richard, dût-il avoir lieu, ne devait rien changer à leurs calculs politiques.

« Si Richard revient, disait-il, ce sera pour enrichir ses croisés appauvris et malheureux, aux dépens de ceux qui ne l’ont pas suivi en Palestine ; ce sera pour demander un compte rigoureux et terrible à tous ceux qui, durant son absence, ont commis ce qu’il appellera quelque infraction aux lois du pays ou aux privilégies de la couronne ; ce sera pour se venger sur les templiers et les hospitaliers de la préférence qu’ils ont montrée pour Philippe de France pendant les guerres de la Terre-Sainte ; enfin ce sera pour châtier comme rebelles tous les adhérents de son frère. Redoutez-vous sa puissance ? » disait encore le confident artificieux du prince Jean : « je le reconnais comme un chevalier aussi vigoureux que vaillant ; mais nous ne sommes plus au temps du roi Arthur, où un seul champion bravait tout une armée. Si Richard revient, il doit être seul, sans suite et sans amis : les os de ses meilleurs soldats blanchissent les plaines de la Palestine, et le peu de ses guerriers qui survivent sont revenus, comme Wilfrid d’Ivanhoe, en vrais mendiants et en hommes sans ressources. Et que parlez-vous du droit que Richard tient de sa naissance ? » continuait-il en répondant à ceux qui avaient des scrupules à cet égard : « ce droit de primogéniture est-il plus assuré que celui du duc Robert de Normandie, fils aîné du Conquérant ? Guillaume-le-Roux et Henri, ses frères cadets, lui furent successivement préférés par la voix de la nation. Robert avait des titres égaux à ceux que l’on peut faire valoir en faveur de Richard : il était vaillant chevalier, chef plein de talents, généreux envers ses amis et envers l’Église ; enfin il s’était croisé et était un des conquérants du saint Sépulcre : cependant il mourut aveugle et infortuné dans le château de Cardiffo, parce qu’il ne voulut pas se soumettre aux volontés du peuple qui refusait de le reconnaître pour maître. Nous avons droit de choisir dans la famille royale le prince le plus capable d’exercer le pouvoir suprême, c’est-à-dire, » reprenait-il pour développer sa pensée, « celui dont l’élection garantira le mieux les intérêts de la noblesse. Pour ce qui est des qualités personnelles, il est possible que le prince Jean soit inférieur à son frère ; mais si l’on considère que celui-ci revient armé du glaive de la vengeance, tandis que celui-là nous offre récompenses, immunités, privilèges, richesses et honneurs, nous ne devons plus hésiter sur le choix du souverain autour duquel se groupera la noblesse. »

Ces arguments et beaucoup d’autres, dont quelques uns s’appliquaient à la position particulière de ceux à qui il parlait, produisirent leur effet sur les barons du parti du prince Jean. La plupart consentirent à se rendre à l’assemblée qu’on proposait de tenir à York afin de prendre des arrangements définitifs pour placer la couronne sur la tête du frère de Richard, roi légitime et encore

La nuit était déjà très avancée lorsque, épuisé de fatigue par des efforts que le succès avait couronnés, Waldemar Fitzurse, en rentrant au château d’Ashby, rencontra de Bracy qui avait quitté les somptueux vêtements sous lesquels il avait paru au banquet, pour y substituer une casaque de drap vert avec un haut-de-chausses de même couleur, un couvre-chef de cuir, une courte épée ou un couteau de chasse ; un cor était suspendu à son épaule, il tenait un arc à la main, et un paquet de flèches était attaché à sa ceinture. Si Waldemar eût rencontré un tel personnage hors du château, il eût passé près de lui sans y faire attention, et l’aurait pris pour un des yeomen de la garde ; mais le trouvant dans le vestibule, il le regarda de plus près, et reconnut le chevalier normand sous le costume d’un archer anglais.

« Que signifie cette mascarade ? » s’écria Fitzurse avec un peu d’humeur ; « est-ce le moment de se livrer aux folies de Noël[1], quand le sort du prince Jean, notre maître, est à la veille de se décider ? Pourquoi n’es-tu pas venu comme moi relever le courage de ces poltrons, que le seul nom du roi Richard fait trembler, comme on dit qu’il effraie les enfants sarrasins ?

— J’ai songé à mes affaires, Fitzurse, » répondit de Bracy avec un grand sang-froid, « comme vous avez pensé aux vôtres.

— Comme j’ai pensé aux miennes ! » reprit le rusé Waldemar ; « je ne me suis occupé que de celles du prince Jean, notre commun patron.

— À merveille, mon cher ! mais quel est ton motif pour agir ainsi ? il y a gros à parier que c’est ton intérêt personnel. Allons, Fitzurse, nous nous connaissons tous deux ; l’ambition t’aiguillonne ; moi, c’est le plaisir : nos goûts diffèrent comme nos âges. Tu as du prince Jean la même opinion que moi : nous savons tous deux qu’il est trop faible pour être un monarque résolu, trop despote pour être un bon roi, trop insolent et trop présomptueux pour être un souverain populaire, trop inconstant et trop timide pour conserver long-temps le diadème. Tel est en effet le prince avec lequel Fitzurse et de Bracy ont espéré s’élever et prospérer : tel est aussi le motif pour lequel nous l’aidons, toi de ta politique, moi des lances de ma compagnie franche.

— Voilà un auxiliaire qui donne de belles espérances ! » dit Fitzurse avec impatience ; « un homme qui s’occupe de folies dans le moment le plus critique ! Mais quel est donc ton dessein en prenant un tel déguisement dans une crise aussi sérieuse ?

— De prendre une femme à la manière de la tribu de Benjamin, répondit froidement de Bracy.

— De la tribu de Benjamin ! Je ne te comprends pas.

— N’étais-tu pas présent hier soir, lorsque le prieur Aymer, à propos de la romance qu’avait chantée le ménestrel, nous raconta comment, jadis en Palestine, une affreuse querelle s’éleva entre le clan de Benjamin et le reste de la nation d’Israël ; comment celle-ci tailla en pièces toute la chevalerie de ce clan, et jura par la sainte Vierge de ne permettre à aucun de ceux qui avaient échappé au carnage de prendre une épouse de leur lignage ; comment la même nation, ayant regret de son vœu, envoya consulter le pape sur le moyen d’absoudre les femmes qui le transgresseraient ; et comment, d’après l’avis du saint père, les jeunes chevaliers de la tribu de Benjamin donnèrent un superbe tournoi pendant lequel ils enlevèrent toutes les femmes qui s’y trouvaient, et les obtinrent de la sorte pour épouses sans avoir besoin du consentement ni d’elles ni de leurs familles[2] ?

— J’ai déjà entendu cette histoire, quoique le prieur ou toi vous ayez fait de singulières altérations dans la date et dans les détails.

— Je le dis que je veux me procurer une femme à la manière de la tribu de Benjamin ; c’est-à-dire que, sous ce déguisement, je tombe cette nuit même sur ce troupeau de lourds Saxons qui viennent de quitter le château, et j’enlève la belle Rowena.

— Es-tu fou, de Bracy ? Songe donc que, bien que ce soient des Saxons, ils sont riches, puissants, et d’autant plus respectes par leurs concitoyens que la richesse et la puissance ne sont maintenant le partage que d’un petit nombre d’individus de cette nation.

— Et ce ne devrait être celui d’aucun d’eux, pour que l’œuvre de la conquête fût réellement consommée.

— Du moins ce n’est pas le moment d’y songer. La crise qui s’approche impose au prince Jean la nécessité de se concilier la faveur populaire ; et il ne pourrait refuser justice contre quiconque outragerait un homme cher à la multitude.

— Qu’il l’accorde, s’il l’ose ; et il verra bientôt la différence qui existe entre une troupe de bonnes et vigoureuses lances comme les miennes, et un misérable amas de Saxons sans cœur ni discipline… Au reste, vous ignorez mon plan : ne semblé-je pas un chasseur aussi hardi que quiconque sonna jamais du cor ? en bien ! le blâme de cette entreprise retombera sur les outlaws des forêts du comté d’York. J’ai mis de fidèles espions aux trousses de ces Saxons revêches : ils couchent cette nuit au couvent de Saint-Wittol… Withold… je ne sais quel rustre de saint saxon, près de Burton-on-Trent[3]. La journée de demain les verra en notre pouvoir. Nous fondrons sur eux comme des faucons sur leur proie ; puis, paraissant sous mon costume ordinaire et jouant le rôle de chevalier courtois, je délivre la belle infortunée des mains de ses grossiers ravisseurs, la conduis au château de Front-de-Bœuf ou en Normandie, s’il est nécessaire. Je ne la ramène à sa famille que comme épouse et dame Maurice de Bracy.

— C’est un plan merveilleux, et qui n’est pas, je le crois, entièrement de ton invention. Sois franc, de Bracy : qui t’a aidé à le concevoir, et qui doit t’aider à l’exécuter ? car je pense que ta compagnie franche est en ce moment à York.

— S’il faut absolument que tu le saches, c’est le templier qui a arrêté le plan du projet que l’aventure des Benjamites m’a suggéré. Il doit me seconder dans cette plaisante attaque ; lui et ses gens joueront le rôle des outlaws, aux mains de qui mon bras vigoureux arrachera la belle Saxonne quand j’aurai changé de vêtement.

— Par Notre-Dame ! ce plan est digne de votre sagesse réunie ; et ta prudence, de Bracy, se montre dans tout son jour, puisque tu ne crains pas de laisser la jeune dame entre les mains de ton digne et valeureux confédéré. Tu réussiras, je le présume, à l’enlever à ses amis saxons ; mais la retirer ensuite des griffes de Bois-Guilbert me semble beaucoup plus difficile : c’est un faucon habitué à saisir sa proie, mais qui ne la lâche plus lorsqu’il la tient.

— Il est templier, par conséquent il ne saurait être mon rival dans mon projet d’épouser cette riche héritière saxonne[4]. Lui, attenter à l’honneur de l’épouse que se destine de Bracy ! par le ciel ! fût-il à lui seul tout un chapitre de son ordre, il n’oserait pas me faire un lel outrage.

— Puisque rien de ce que je te dis ne peut, mon cher de Bracy, t’ôter cette folie de la tête, car je connais ton caractère opiniâtre, emploies-y le moins de temps possible, afin qu’elle ne soit pas aussi longue qu’elle est inopportune.

— Je t’assure, Fitzurse, que c’est l’affaire de quelques heures ; bientôt je serai à York, à la tête de mes intrépides compagnons d’armes, prêt à exécuter tout plan audacieux que ta politique aura imaginé. Mais j’entends mes camarades réunis, et les coursiers trépignent et hennissent dans la cour extérieure. Adieu ; je vais, en vrai chevalier, conquérir les sourires de la beauté.

— En vrai chevalier ! » répéta Fitzurse en le regardant partir ; « dis plutôt en vrai fou, en enfant qui néglige les affaires les plus sérieuses et les plus urgentes, pour chasser le duvet de chardon qui passe au dessus de son épaule. Et c’est avec de tels instruments que je dois travailler ! Au profit de qui, encore ? au profit d’un prince aussi imprudent que dissolu, qui sera vraisemblablement aussi ingrat qu’il s’est montré fils rebelle et frère dénaturé. Mais lui-même n’est qu’un des instruments que je mets en œuvre ; et si, dans son fol orgueil, il s’avise jamais de séparer ses intérêts des miens, c’est un secret que je lui apprendrai bientôt. »

Ici les réflexions de l’homme d’état furent interrompues par la voix du prince, qui, d’un appartement voisin, cria : « Waldemar ! noble Fitzurse ! » et, ôtant son bonnet, le futur chancelier d’Angleterre (car tel était le titre auquel aspirait le rusé Normand) se hâta d’aller recevoir les ordres de son futur souverain.



  1. Les fêtes de Noël ou Christmas sont en Angleterre ce qu’est en France le nouvel an ; on se visite, on se fait des présents, les domestiques reçoivent des étrennes et l’on se donne des repas où le beafsteak (le bœuf), le plumpouding (assemblage de farine, de graisse et de raisins cuits), le turkey (le dindon), et les minced-pies (petits gâteaux) jouent un grand rôle. a. m.
  2. Cette manière de travestir la Bible prouve chez de Bracy une grande ignorance, ou bien elle n’est qu’une plaisanterie. À cette époque, les ménestrels et les chroniqueurs, même ceux qui vivaient dans le cloître, faisaient dans leurs récits des anachronismes plus ridicules encore. a. m.
  3. Ville de 4.000 âmes, sur la rive septentrionale du Trent, à 44 lieues N. N. O. de Londres ; elle est fameuse pour ses brassries. a. m.
  4. Les anciens templiers faisaient vœu de célibat ; les templiers modernes peuvent se marier. a. m.