Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 08

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 98-108).


CHAPITRE VIII.


En ce moment l’agresseur, par un orgueilleux défi, embouche la trompette ; son adversaire lui répond ; les fanfares belliqueuses retentissent dans la plaine et jusqu’aux voûtes du ciel ; les visières abaissées, les lances en arrêt ou poussées sur le casque on le cimier, les combattans franchissent la barrière, pressent leurs coursiers de l’éperon, et dévorent l’espace.
Dryden. Palémon et Arcite.


Au milieu de sa cavalcade, le prince Jean s’arrêta tout-à-coup, et, appelant le prieur de Jorvaulx, il lui dit qu’on avait oublié la principale affaire du jour. « Par la sainte église ! ajouta-t-il, nous avons en effet, sire prieur, omis de désigner la belle souveraine de l’amour et de la beauté dont la main blanche doit décerner la palme. Pour ma part, je suis libéral dans mes idées, et si je donne mon vote aux yeux noirs de Rébecca, je m’en inquiète peu.

— Par la sainte Vierge, répondit le prieur en roulant des yeux pleins d’horreur, une juive ! nous mériterions d’être lapidés dans la lice, et je ne suis pas encore assez vieux pour désirer d’être un martyr. D’ailleurs, je jure par mon saint patron qu’elle est beaucoup moins belle que l’aimable Saxonne lady Rowena.

— Saxonne ou juive, reprit Jean, Saxonne ou juive, chienne ou truie, qu’importe ? Je penche pour nommer Rébecca, ne serait-ce qu’afin de mortifier ces rustres de Saxons. »

Un murmure s’éleva parmi tous ceux qui l’entouraient. « Ceci passerait la plaisanterie, mon prince, dit Bracy ; aucun chevalier ne lèverait la lance si une pareille insulte était commise.

— C’est un raffinement d’outrages, dit un des plus vieux courtisans du prince, Waldemar Fitzurse ; et si votre grâce l’essaie, ce sera vouloir la ruine de vos projets.

— Je vous ai pris pour me suivre et non me conseiller, baron, dit le prince en faisant manœuvrer son palefroi avec un air de dédain.

— Ceux qui suivent votre grâce dans les sentiers que vous foulez, dit Waldemar baissant la voix, ont acquis le droit de conseillers ; car votre intérêt et votre sûreté n’y sont pas plus engagés que les leurs propres. »

Au ton dans lequel avait parlé Fitzurse, le prince sentit la nécessité de plier. « Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et vous vous dressez sur moi comme autant de couleuvres ; nommez qui vous voudrez, de par le diable ! et j’approuverai votre choix.

— Non, non, dit Bracy, que le trône de la belle souveraine demeure inoccupé jusqu’à ce que le vainqueur soit proclamé, et lui-même choisira la dame qui devra y monter ; cela donnera une grâce de plus à son triomphe, et apprendra au beau sexe à priser l’amour des vaillants chevaliers qui les élèvent à une telle distinction.

— Si c’est Brian de Bois-Guilbert, dit le prieur, je gage mon rosaire que je nomme la souveraine de l’amour et de la beauté.

— Bois-Guilbert est une bonne lance, dit Bracy, mais il y en a d’autres que la sienne dans cette lice, et qui ne craindront pas de le rencontrer.

— Silence ! messieurs, dit Waldemar, et que le prince occupe son trône ; les chevaliers et les spectateurs semblent impatients, l’heure s’écoule, et il est temps que le tournoi commence. »

Le prince Jean, bien que non encore investi de la couronne, trouvait dans Waldemar Fitzurse tous les inconvénients d’un ministre favori, qui, en servant son maître, le fait toujours à son propre avantage. Il céda néanmoins, quoique son caractère se roidit pour les moindres choses ; et il monta sur son trône, environné de ses suivants, puis il donna le signal aux hérauts d’armes pour faire connaître les règles du tournoi, qui se bornaient aux suivantes : 1° Les cinq chevaliers tenants devaient accepter tous les venants ; 2° tout chevalier prêt à combattre pouvait choisir son adversaire parmi les tenants, en lui touchant le bouclier : s’il le faisait du revers de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce que l’on nommait les armes de courtoisie, c’est-à-dire avec des lances à l’extrémité desquelles était fixé un morceau de bois aplati, de façon que l’on ne courait d’autres dangers que ceux du choc des coursiers et des lances ; mais, si le bouclier était touché avec le fer de la lance, le combat était à outrance, c’est-à-dire que les chevaliers devaient combattre les armes nues comme dans une véritable bataille ; 3° quand les chevaliers présents avaient accompli leurs vœux en rompant chacun cinq lances, le prince devait proclamer le vainqueur du tournoi du premier jour, et le prix était un cheval de bataille de la plus grande beauté et de la plus grande vigueur ; le chevalier couronné avait en outre le droit de nommer la reine de l’amour et de la beauté qui décernerait le prix du tournoi suivant ; 4° le second jour devait être un tournoi général auquel tous les chevaliers présents, qui désiraient obtenir quelques louanges, devaient prendre part ; et partagés en deux troupes d’égal nombre, ils devaient combattre vaillamment jusqu’à ce que le prince Jean eût donné le signal de terminer la lutte. La reine élue de l’amour et de la beauté devait alors couronner le chevalier à qui le prince adjugerait la récompense du second jour, et cette couronne était d’or en forme de laurier. Ce jour-là les jeux chevaleresques devaient cesser ; mais le lendemain amenait ceux des archers, la joute à l’arc, le combat du taureau, et d’autres amusements populaires.

C’est ainsi que le prince essayait de jeter les fondements d’une popularité qu’il minait à mesure par des actes arbitraires, bien propres à lui aliéner l’affection du peuple.

La lice offrait alors le spectacle le plus magnifique. Les galeries supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de l’Angleterre renfermaient de noble, de grand, de riche et de plus beau dans les deux sexes. Le contraste des différents costumes de ces spectateurs distingués en rendait la vue aussi agréable qu’imposante, tandis que l’intérieur et l’espace le plus bas étaient remplis de riches bourgeois, d’habiles archers qui formaient, dans leur simple appareil, une frange ou bordure noire autour de ce cercle de brillantes broderies, dont elle relevait encore la splendeur.

Les hérauts ayant achevé leur proclamation par le cri d’usage : « Largesse, largesse, braves chevaliers ! » une pluie de pièces d’or et d’argent tomba sur eux des galeries, car c’était un haut point de chevalerie de montrer sa libéralité envers ceux que le siècle comptait à la fois comme secrétaires et historiens de l’honneur. La générosité des spectateurs fut suivie des acclamations usitées : « Amour aux dames ! mort des champions ! honneur aux généreux ! gloire aux braves ! » Exclamations auxquelles le bas peuple ajoutait les siennes, et le nombreux cortège des trompettes, leurs fanfares belliqueuses. Quand le bruit eut cessé, les hérauts d’armes sortirent de la lice avec ordre, et il n’y resta plus que les maréchaux du tournoi, à cheval, armés de pied en cap, immobiles comme des statues, aux extrémités de l’arène. En même temps, l’espace enclos dans la partie méridionale du tournoi montrait une affluence de chevaliers désireux de prouver leur habile courage contre les tenants. Et lorsque du haut des galeries on observait cette affluence de guerriers, elle présentait l’apparence d’un océan de plumages flottants, entremêlé de casques brillants, de fers de lances, au bout desquelles s’attachaient souvent des panonceaux d’une palme de large, et qui, balancés par le zéphyr, unissaient leur mouvement gracieux à celui des plumes, et ajoutaient à la variété de la scène.

Les barrières s’ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort s’avancèrent lentement dans l’arène, un seul champion à leur tête, et les quatre autres le suivant deux à deux. Tous étaient magnifiquement armés, et mon autorité saxonne, le manuscrit de Wardour, rapporte en détail leurs devises, leurs couleurs et les broderies des harnais de leurs chevaux ; mais il est inutile de nous appesantir sur de pareils sujets, car, pour emprunter quelques vers à un poète contemporain qui n’en a composé que trop peu :

Ces braves chevaliers ne sont plus que poussière ;
La rouille a dévoré leur lance meurtrière ;
Et sans doute du ciel remplissant les desseins,
Leurs âmes ont trouvé la demeure des saints.

Leurs écussons, depuis long-temps couverts de rouille, avaient disparu des murs de leurs châteaux ; leurs châteaux eux-mêmes ne sont plus que des tertres verts et des ruines dispersées ; la place qui les reçut jadis les ignore aujourd’hui ; une foule d’autres générations depuis eux se sont éteintes à leur tour sur les lieux qu’ils occupaient en y exerçant la despotique autorité de seigneurs féodaux. Que servirait donc au lecteur de connaître leurs noms ou les symboles évanouis de leurs rang belliqueux ?

Cependant aujourd’hui, loin de soupçonner l’oubli qui attendait leurs noms et leurs fêtes, les champions s’avançaient dans la lice retenant leurs fiers coursiers et les forçant à garder le pas pour mieux faire voir les mouvements gracieux et la dextérité des cavaliers. Pendant que la cohorte arrivait dans la lice, le bruit d’une musique sauvage s’élevait derrière les tentes des combattants. On retrouvait à cette harmonie son origine orientale, les instruments en ayant été rapportés de la Terre-Sainte, et le mélange des cymbales et des cloches semblait proclamer à la fois la bienvenue et le défi aux chevaliers qui allaient en venir aux mains. Sous les yeux d’un immense concours de spectateurs qui avaient les regards ouverts et comme attachés à leurs pas, les cinq champions montèrent la plate-forme où s’élevaient les tentes, et en se séparant, chacun toucha légèrement du revers de sa lance le bouclier de l’antagoniste avec lequel il désirait se mesurer. Les spectateurs de la classe subalterne, quelques uns d’un rang plus élevé, et l’on dit même plusieurs dames, regrettèrent de les voir choisir les armes de courtoisie ; car la même sorte de personnes qui de nos jours applaudit le plus les tragédies les plus épouvantables s’intéressait alors à un tournoi exactement en proportion du danger que les acteurs y couraient.

Ayant ainsi fait connaître leurs intentions plus pacifiques, les champions se retirèrent à l’extrémité de la lice, où ils se mirent en ligne, pendant que les tenants, sortant chacun de sa tente, montaient sur leurs coursiers, Brian de Bois-Guilbert à leur tête, et descendirent la plate-forme pour venir lutter individuellement contre les chevaliers qui avaient touché leurs boucliers. À la première fanfare des clairons et des trompettes, ils s’élancèrent les uns contre les autres au grand galop, et telle fut la supériorité d’adresse, ou la fortune des tenants, que les adversaires de Brian, de Malvoisin et de Front-de-Bœuf roulèrent à l’instant dans la poudre. L’antagoniste de Grantmesnil, au lieu de diriger le bout de sa lance contre le casque ou le bouclier de son ennemi, dévia tellement de la ligne droite, qu’il brisa son arme sur le corps de son adversaire, circonstance regardée comme plus honteuse que d’être désarçonné, parce qu’un simple accident pouvait amener cette disgrâce, au lieu qu’ici elle ne pouvait provenir que de la maladresse ou du manque d’expérience dans le maniement de la lance et du cheval. Le cinquième chevalier maintint seul l’honneur de son parti, et ils rompirent ensemble leurs lances sans qu’aucun d’eux eût l’avantage sur l’autre.

Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus ; les premiers regagnèrent leurs pavillons, et les derniers, se recueillant de leur mieux, se retirèrent confus et humiliés, pour traiter avec leurs opposants du rachat de leurs armes et de leurs coursiers, qui, suivant les règles du tournoi, appartenaient de droit au vainqueur. Le cinquième seul resta dans l’arène assez long-temps pour être salué par les applaudissements des spectateurs, au milieu desquels il se déroba, en ajoutant de la sorte sans doute à la honte de ses compagnons d’armes.

Une seconde et une troisième troupe de chevaliers se succédèrent dans la lice, et, quoique avec des succès variés, ils laissèrent l’avantage aux tenants, dont pas un ne fut désarçonné, mésaventure qui atteignit un ou deux des adversaires à chaque rencontre. Le courage de ceux qui allaient encore leur être opposés, s’affaiblissait considérablement, vu les succès continuels des tenants. Trois chevaliers seulement parurent au quatrième assaut, et évitant les boucliers de Bois-Guilbert et de Front-de-Bœuf, ils se bornèrent à toucher les trois autres chevaliers qui n’avaient pas montré la même force ni la même habileté. Cette manœuvre prudente ne changea point le hasard du combat, car les tenants furent encore victorieux ; un de leurs antagonistes fut renversé, et les deux autres tombèrent dans l’attaint, c’est-à-dire qu’en frappant fortement le haubert et le bouclier de leurs antagonistes, leur lance manqua la ligne droite, et elle se fût brisée, si les champions n’avaient été désarçonnés.

Après cette quatrième rencontre, il y eut une pause assez longue ; il ne paraissait pas qu’aucun chevalier voulût renouveler le combat. Les spectateurs murmuraient entre eux, car au nombre des tenants se trouvaient Malvoisin et Front-de-Bœuf, tous deux haïs du peuple à cause de leur méchant caractère, et les autres étaient des étrangers, excepté Grantmesnil. Cette désapprobation générale ne fut par aucun plus vivement partagée que par Cedric le Saxon, qui, dans l’avantage qu’avaient obtenu les chevaliers normands, voyait encore un triomphe répété de ses tyrans sur l’honneur du pays. Son éducation ne l’avait point rendu propre à ces jeux de chevalerie, quoique dans bien des occasions, avec les armes de ses ancêtres, il eût montré une grande bravoure, et il jetait avec inquiétude ses regards sur Athelstane, qui avait appris cet art raffiné ; il l’observait comme s’il eût désiré que ce chevalier fît quelque effort personnel pour ramener la victoire qui passait dans les rangs du templier Bois-Guilbert. Mais, sans manquer de courage ni de force, Athelstane était doué d’une disposition trop inerte et de trop peu d’ambition pour essayer ce que Cedric semblait en espérer.

« Cette journée est contre l’Angleterre, milord, dit Cedric d’une voix altérée ; ne saisirez-vous point la lance ?

— J’attendrai à demain, répondit Athelstane, j’attendrai la mêlée ; il ne vaut pas la peine que je m’arme aujourd’hui. »

Deux choses déplurent à Cedric dans ce discours : d’abord il contenait le mot normand mêlée, expression destinée à peindre le conflit général ; ensuite il témoignait une sorte d’indifférence pour l’honneur du pays. Cependant il avait été prononcé par Athelstane, dont Cedric vénérait trop les aïeux pour condamner la faiblesse de ce dernier. D’ailleurs il n’eut pas le temps de faire la moindre observation, car Wamba plaça vite son mot :

« Il vaut mieux, dit-il, être le meilleur entre cent que le meilleur sur deux. »

Athelstane reçut la remarque comme un compliment réel ; mais Cedric ayant mieux saisi l’intention du bouffon lui lança un regard sévère et menaçant ; et il fut heureux pour celui-ci que le temps et le lieu ne permissent point au farouche Saxon de lui donner des témoignages plus visibles de son ressentiment.

La pause dans le tournoi fut observée exactement, si ce n’est que de temps à autre les hérauts d’armes criaient : « Amour des dames ! brisement des lances ! En avant, braves chevaliers ! de beaux yeux contemplent vos exploits ! » La musique des tenants faisait entendre aussi par intervalles des airs de triomphe et de défi, tandis que la foule impure chômait à regret une fête qui se passait dans l’inaction ; les vieux chevaliers et les nobles déploraient à voix basse le déclin de l’esprit martial, parlaient du triomphe de leurs jeunes ans, mais convenaient aussi que l’Angleterre n’avait jamais offert de dames plus belles que celles qui animaient ici les joutes. Le prince Jean commença à parler à sa suite des préparatifs du banquet et de la nécessité de décerner le prix à Brian de Bois-Guilbert, qui, avec une seule lance, avait désarçonné deux chevaliers et vaincu le troisième.

Enfin, comme la musique sarrasine des tenants venait d’exécuter une de ses longues et éclatantes fanfares qui avaient rompu le silence du tournoi, une trompette isolée y répondit par un air de défi qui partait de l’extrémité septentrionale. Tous les yeux se tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qu’annonçait une fanfare aussi téméraire, et la barrière ne fut pas plus tôt ouverte qu’il entra dans la lice. Autant que l’on pouvait juger d’un homme caché sous ses armes, le nouvel aventurier parut ne pas excéder la même stature, et il semblait avoir un corps plus mince que robuste. Sa cuirasse était d’acier richement damasquiné en or, et son bouclier où se dessinait, pour toute armoirie, un jeune chêne déraciné, laissait lire pour devise, le mot espagnol desdichado, signifiant déshérité. Il montait un superbe cheval noir, et en traversant la lice il salua avec grâce le prince Jean et les dames en baissant le fer de sa lance. L’adresse avec laquelle il gouvernait son cheval, l’air de jeunesse et de courtoisie qu’il montrait, lui gagnèrent la faveur de la multitude ; et quelques groupes des classes inférieures la lui témoignèrent en criant : « Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, touchez le bouclier du chevalier hospitalier ; il est le moins ferme en selle, et c’est votre butin le plus sûr. » Le champion, s’avançant au milieu de ces dispositions favorables, monta la plate-forme par l’avenue, en pente douce, qui communiquait avec la lice, et, au grand étonnement des spectateurs, dirigeant son coursier en droite ligne vers le pavillon central, il frappa fortement de la pointe de sa lance le bouclier de Brian de Bois-Guilbert, au point de lui faire rendre un son prolongé. La surprise de tout le monde fut extrême à une semblable présomption ; mais personne ne fut plus étonné que le redoutable templier, en recevant ce défi à mort.

« Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il, et avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en péril ?

— Je suis mieux préparé que toi à mourir, » lui répondit le chevalier déshérité, car c’était le nom que l’inconnu avait adopté en se faisant inscrire sur les registres du tournoi.

— Prenez donc votre place dans la lice, dit Bois-Guilbert, et regardez pour la dernière fois le soleil, car cette nuit même vous dormirez au paradis.

— Grand merci de ta courtoisie, répondit le chevalier déshérité, et pour t’en rendre une autre, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon honneur, tu auras besoin de l’un et de l’autre. »

Après s’être exprimé avec une telle confiance, il fit descendre son cheval à reculons de la plate-forme, et le força à parcourir de la même manière toute la lice jusqu’à l’extrémité septentrionale, où il demeura stationnaire, en attendant son fier antagoniste. Cette habileté d’équitation lui valut de nouveaux applaudissements.

Tout irrité qu’il fût contre son adversaire, qui avait osé lui recommander de prendre ses précautions, Brian de Bois-Guilbert ne les négligea point, car son honneur y était trop intéressé. Il choisit donc un nouveau cheval, plein de feu et d’ardeur, et une nouvelle lance, de peur que le bois de la première n’eût été affaibli dans les rencontres qu’il avait soutenues ; enfin il prit un autre bouclier, le sien ayant reçu déjà quelques dommages. Ce dernier ne portait pour devise générale que celle de son ordre, représentant deux chevaliers montés sur le même coursier, emblème expressif de l’humilité et de la pauvreté primitives des templiers, vertus qu’ils avaient depuis changées pour de l’arrogance et des richesses qui amenèrent leur suppression[1]. Le nouveau bouclier de Bois-Guilbert représentait un corbeau en plein vol, tenant dans ses serres un crâne, et portant pour devise : « Gare le corbeau ! «

Lorsque les deux champions s’arrêtèrent en face l’un de l’autre, aux deux extrémités de la lice, l’impatience publique fut extrême ; peu espéraient que la rencontre fût heureuse pour le chevalier déshérité, quoiqu’ils augurassent bien de son courage et de son adresse. Les trompettes n’eurent pas plus tôt donné le signal, que les champions partirent de leurs places avec la rapidité de l’éclair, et se rencontrèrent dans le centre de la lice, en se heurtant avec un bruit semblable à celui de la foudre. Leurs lances se brisèrent en éclats, et on les crut un moment tous les deux renversés, car le choc avait été si violent qu’il avait fait plier les chevaux sur leurs jarrets. L’adresse des cavaliers ramena les coursiers en usant de la bride et de l’éperon, et, se lançant mutuellement des regards qui semblaient de la flamme à travers leurs visières, chacun d’eux fit volte-face, et, se retirant à l’extrémité de la lice, reçut une nouvelle lance des écuyers. Une bruyante acclamation, le balancement des écharpes et des mouchoirs des dames, prouvèrent tout l’intérêt que les spectateurs prenaient à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu’ils eussent applaudie en ce jour. Mais les deux chevaliers n’eurent pas plus tôt repris leurs stations respectives que les applaudissements universels firent place à un silence tellement profond, que la foule semblait craindre de respirer.

Un répit de quelques minutes ayant été accordé aux deux champions afin que leurs coursiers reprissent haleine, le prince Jean, armé de son bâton de commandement, fit signe aux trompettes de sonner la charge. Les deux combattants s’élancèrent donc une seconde fois l’un vers l’autre dans le centre de la lice, avec la même vitesse, la même dextérité, la même violence, mais non avec la même fortune qu’auparavant. Dans cette deuxième rencontre, le templier visa le centre du bouclier de son antagoniste et le toucha si juste et avec tant de vigueur que sa lance se brisa et que le chevalier déshérité chancela sur sa selle. De son côté celui-ci avait, au commencement de sa course, dirigé la pointe de sa lance sur le bouclier de Bois-Guilbert ; mais changeant cette direction au moment de la rencontre, il pointa le haubert, endroit plus difficile à toucher, mais qui, lorsqu’on l’atteignait, rendait le choc irrésistible. Cependant, malgré ce désavantage, le templier soutint sa haute réputation, et si la sangle de la selle ne se fût pas rompue, il ne fût pas tombé de cheval. Dans cet accident, la selle, le coursier et le chevalier roulèrent dans des flots de poussière.

Se dégager des étriers et se relever fut pour le templier l’affaire d’un moment. Outré de fureur de sa disgrâce et des applaudissements qu’elle avait amenés, il saisit son épée et la brandit en signe de défi devant son adversaire. Le chevalier déshérité descendit vite de cheval, et tira aussi son épée ; mais les maréchaux du tournoi poussèrent leurs chevaux entre les deux combattants, auxquels ils rappelèrent que les règles du tournoi ne permettaient point dans l’occasion présente cette espèce de rencontre. « Nous nous retrouverons, je l’espère, dit le templier, jetant un regard de courroux sur son antagoniste, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.

— Si le contraire arrive, dit le chevalier déshérité, la faute n’en sera point à moi ; à pied ou à cheval, avec la lance, la hache d’armes ou l’épée, je suis prêt à te répondre. » Des mots plus graves eussent été échangés, si les maréchaux du tournoi n’avaient croisé leurs lances, et obligé les deux champions à s’éloigner.

Le chevalier déshérité retourna à sa première station, et Bois-Guilbert à sa tente, où il passa le reste de la journée dans la fureur du désespoir.

Sans descendre de cheval, le vainqueur revenu à sa première station, demanda une coupe de vin, et levant la visière de son casque : « Je bois, dit-il, aux véritables cœurs anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. » Il commanda alors à son trompette de sonner un défi aux tenants, et pria un héraut de leur annoncer qu’il ne ferait aucun choix parmi eux, mais qu’il voulait les combattre dans l’ordre où il leur plairait de s’avancer contre lui.

Le gigantesque Front-de-Bœuf, couvert d’une armure noire, se présenta le premier dans l’arène. Il portait sur un bouclier blanc une tête de taureau noir, à moitié effacée par suite des nombreux combats qu’il avait soutenus, et montrant cette devise arrogante, cave, adsum. Le chevalier déshérité obtint sur cet antagoniste un avantage léger, mais décisif. Les deux champions brisèrent courageusement leurs lances, mais Front-de-Bœuf ayant perdu un étrier dans la rencontre, les maréchaux déclarèrent qu’il avait été vaincu. Le chevalier déshérité fut également heureux dans le troisième combat qu’il soutint contre sire Philippe de Malvoisin. Il frappa le casque de ce baron avec une telle violence que les courroies du casque se rompirent, et que Malvoisin, content de n’avoir pas été désarçonné, fut déclaré vaincu par ses compagnons.

Dans la quatrième rencontre avec de Grantmesnil, le chevalier déshérité fit preuve d’autant de courtoisie qu’il avait jusqu’alors montré d’adresse et de courage. Le cheval de Grantmesnil, qui était jeune et violent, se cabra et s’élança dans l’arène de telle sorte que son maître ne put faire usage de sa lance ; l’inconnu refusant de profiter de l’avantage que cette circonstance lui offrait, leva sa lance, et passant près de son antagoniste sans le toucher, fit tourner son cheval et le dirigea de nouveau vers le point de la lice qui lui avait été assigné ; un héraut offrit alors de sa part à Grantmesnil la chance d’un second combat. Celui-ci refusa, s’avouant vaincu autant par la courtoisie que par l’adresse de son antagoniste. Ralph de Vipont vint ajouter encore au triomphe de l’étranger. Ce chevalier fut lancé sur l’arène avec une telle violence que le sang jaillit de son nez et de sa bouche, et qu’il fut emporté hors de la lice privé de sentiment. Alors le prince et les maréchaux déclarèrent à l’unanimité que les honneurs de la journée appartenaient au chevalier déshérité ; cette sentence publiquement annoncée fut accueillie par des acclamations universelles.



  1. On voit ici combien le romancier calédonien paie tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers ; il les juge d’après les calomnies des moines, leurs plus cruels ennemis. C’est de la même manière qu’il a jugé Napoléon, d’après les feuilles anglaises. Les templiers furent condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres : l’un, temporel, qui voulait s’emparer de leurs richesses ; l’autre, sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le bien qu’elle ferait à l’humanité en répandant sur toute la terre les germes d’une instruction philosophique. a. m.