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Impressions de voyage
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Les Bains de Louësche.




J’étais si fatigué en arrivant aux bains de Louësche, que je remis au lendemain la visite que me proposait mon guide Willer et le dîner que m’offrait l’aubergiste ; en échange, je réclamai le lit que ni l’un ni l’autre ne pensait à me faire faire.

Le lendemain matin, Willer entra dans ma chambre à neuf heures : c’était le moment de visiter les bains ; les malades s’y rendent avant leur déjeuner. J’avais bien envie de les laisser plonger à leur aise dans leur piscine et de rester dans mon lit, au risque de perdre cette scène d’ablution qu’on m’avait dit être assez curieuse ; mais Willer fut impitoyable, et il fallut me contenter de quatorze heures de sommeil.

À vingt pas de l’auberge, nous trouvâmes la grande fontaine de Saint-Laurent, qui alimente les bains ; quant aux douze ou quinze autres sources d’eaux thermales qui jaillissent dans les environs, elles se perdent sans utilité dans la Dala, et personne n’a jamais songé à en tirer parti.

L’aspect des bains de Louësche est tout différent de celui qu’offrent ordinairement les établissemens de ce genre : l’ablution s’y fait, non dans des cabinets séparés comme à Aix, mais en commun, hommes et femmes mêlés, ce qui offre un coup d’œil tout patriarcal.

Qu’on se figure un bassin de l’école de natation, entouré d’une galerie dallée, avec deux ponts perpendiculaires l’un à l’autre, qui, par leur réunion, forment une croix latine, et dans chacun de leurs compartimens, une trentaine de baigneurs, entassés les uns sur les autres, ce qui fait, pour les quatre, un total de cent vingt personnes hermétiquement enfermées dans des peignoirs de flanelle, et ne laissant paraître à fleur d’eau qu’une collection de têtes emperruquées ou embéguinées, plus grotesques les unes que les autres. Ajoutez à cela que chacune de ces têtes a devant elle une planche de liège ou de sapin, sur laquelle, à l’aide de mains dont on ne voit pas les bras, elle fait son petit ménage, mange, boit, tricote, joue aux cartes, etc., etc., et cela avec d’autant plus d’aisance et de facilité qu’elle possède en outre un siège mobile qui lui sert à changer de station, avec lequel elle s’établit à sa convenance, tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, n’ayant à transporter, pour rendre le déménagement complet, que sa petite table qui la suit au moyen d’un fil, et le tabouret invisible sanglé à la partie du corps qui ne paraît pas à la surface de l’eau. Du reste, la fréquence de ces déplacemens varie avec le caractère des baigneurs. Il y a tel personnage morose qui fait ses deux heures le nez tourné vers la cloison et sans bouger du coin où il s’est mis ; tel politique qui s’endort en lisant son journal dont la partie inférieure trempe dans l’eau et se trouve décomposée jusqu’au titre, lorsqu’il se réveille ; tel brouillon qui se promène en tout sens, ayant toujours quelque chose à dire au baigneur le plus éloigné, heurtant et culbutant tout pour arriver jusqu’à lui, parlant à la fois à son enfant qui pleure sur le pont, à sa femme qui ne sait jamais où le retrouver, et à son chien qui hurle en tournant autour de la galerie.

Les trois premiers bassins que je visitai m’offrirent, l’un après l’autre, le même aspect ; le dernier seulement me présenta un épisode que je n’oublierai jamais.

Au milieu de ces têtes bouffonnes apparaissait la figure mélancolique et pâle d’une jeune fille de dix-huit ans à peu près : elle ne cachait ses cheveux noirs ni sous le bonnet, ni sous la coiffe des autres baigneurs ; sa petite table était chargée, non de verres et de tasses, mais de rhododendron, de gentiane et de myosotis, dont elle faisait un bouquet. L’eau thermale donnait à ces plantes un éclat et une fraîcheur qu’elle ne pouvait lui rendre à elle-même ; on l’eût prise pour une fleur morte et séparée de sa tige, au milieu de ces fleurs vivantes dont elle ornait son front et sa poitrine en chantant, comme Ophelia, folle et prête à mourir, lorsque sa tête et ses mains seules sortaient encore du ruisseau où elle se noya.

Il est possible que, si j’eusse rencontré cette jeune fille à la promenade, au bal, au spectacle, partout ailleurs enfin que dans cette réunion, je ne l’eusse pas même remarquée ; sa taille m’eût peut-être paru gauche, sa démarche commune, sa voix prétentieuse ; elle eût passé devant mes yeux comme devant un miroir, s’y réfléchissant sans y laisser de souvenir ; mais là, mais dans ce cadre sculpté par Callot, je verrai toujours cette vierge de Raphaël.

Après l’avoir bien regardée, je fermai les yeux, et je m’éloignai sans demander son nom ni son âge ; à peine eus-je fait quatre pas que j’entendis le médecin dire en parlant d’elle : Dans un mois elle sera morte.

J’étouffais dans cette atmosphère tiède, entre ces murs humides je sortis tout baigné de sueur. — Le ciel avait son voile d’azur, la terre sa robe de fête.

Dans un mois elle sera morte !

Morte au milieu de cette nature si jeune, si robuste et si vivante ! Je passai devant le cimetière, et ces paroles revinrent me frapper comme un écho.

Dans un mois elle sera morte !

Ainsi à compter d’aujourd’hui, le père et la mère de cette enfant chérie peuvent faire venir le fossoyeur et lui dire : Mettez-vous à l’ouvrage sans perdre de temps, car cette belle jeune fille que vous voyez, que Dieu nous avait donnée avec un sourire, celle qui faisait notre joie dans le passé, notre bonheur dans le présent, notre espoir dans l’avenir : eh bien ! dans un mois elle sera morte !

Morte ! c’est-à-dire sans voix, sans haleine, sans regard, elle dont la voix est si harmonieuse, l’haleine si pure, le regard si doux.

Chaque jour, pendant un mois, nous verrons s’éteindre une étincelle de ses yeux, un son de sa bouche, un battement de son cœur ; puis, au bout de ce mois, malgré nos soins, nos peines, nos larmes, une heure viendra où ses yeux se fermeront, où sa bouche sera muette, où son cœur se glacera. Le corps sera cadavre ; celle que nous croyons notre fille sera la fille de la terre, et sa mère nous la redemandera…

Oh ! c’est une merveilleuse chose que la science qui peut ainsi prédire à l’homme une des plus atroces douleurs de l’humanité. Mais n’est-ce pas qu’on devrait bien tuer le médecin qui laisse tomber de ses lèvres de semblables paroles ?

J’avais fait trois quarts de lieue à peu près, si préoccupé du souvenir de cette jeune fille, que j’avais complètement oublié mon chemin et le but où il devait me conduire, lorsque Willer m’arrêta par le bras et me dit : Nous sommes arrivés.

En effet nous nous trouvions dans une espèce de grotte, ayant au-dessous de nous la cime d’un rocher perpendiculaire de huit cents pieds de haut, à la base duquel coule la Dala, et à notre gauche la première des six Échelles qui établissent une communication entre Louësche-les-Bains et le village d’Albinnen, dont les habitans seraient obligés de faire un détour de trois lieues pour venir au marché, s’ils n’avaient pratiqué cette route aérienne.

Il faut réellement voir ce passage si l’on veut se faire une idée de la merveilleuse hardiesse des habitans des Alpes. Après s’être couché à plat ventre, de peur du vertige, pour regarder à huit cents pieds au-dessous de soi les eaux écumantes de la Dala, il faut se relever, monter la première échelle, s’aider des mains et des pieds pour atteindre la saillie du roc sur laquelle pose la seconde ; et, arrivé à cette saillie, au moment où vous nierez à votre guide que jamais créature humaine puisse s’aventurer par un pareil chemin, vous entendrez une tyrolienne chantée dans les airs, et à cent pieds au-dessus de vous, suspendu sur le gouffre, vous apercevrez un paysan portant ses fruits, un chasseur son chamois, une femme son enfant, et vous les verrez venir à vous presque avec la même insouciance et la même vitesse que s’ils marchaient sur la pente gazonneuse de l’une de nos collines.

Willer me demanda si je voulais continuer ma route ascendante. Je le remerciai. Il se mit à rire. — Ce n’est rien du tout, me dit-il ; voilà une femme qui vient, vous allez la voir grimper.

En effet, une jeune fille arriva des bains en suivant notre route, et montant l’échelle que nous venions de quitter, parut bientôt sur l’étroit plateau où nous avions à peine place pour trois, puis continua son chemin sans autre précaution que de prendre par derrière le bas de sa robe, de le ramener par devant, et de l’attacher à sa ceinture avec une épingle de manière à s"en faire un pantalon au lieu d’une jupe.

Nous la regardions faire son ascension, quand un homme parut au haut de la quatrième échelle, descendant, tandis qu’elle montait. Cela devenait embarrassant ; il n’y avait point place pour deux sur une pareille route. — Comment vont-ils faire ? dis-je à Willer.

— Vous allez voir. — Effectivement il n’avait pas achevé que j’avais vu.

L’homme, avec une galanterie dont peu de nos dandies seraient capables en pareille circonstance, avait fait un demi-tour, et, passant à l’envers de l’échelle, descendait d’un côté pendant que la jeune fille gravissait de l’autre ; ils se rencontrèrent ainsi vers le milieu, échangèrent quelques paroles, et continuèrent leur route. C’était à ne pas y croire !

L’homme passa près de nous. Vous voyez bien ce gaillard-là, me dit Willer pendant qu’il s’éloignait.

— Eh bien ?

— Ce soir, à sept heures, il aura bu ses quatre bouteilles de vin, il sortira du cabaret ivre-mort, et tombera trente fois sur la route depuis les bains jusqu’à la première échelle, ce qui ne l’empêchera pas de traverser ce passage et d’arriver chez lui sans accident. Il y a dix ans que le coquin fait ce métier-là.

— Oui, et un beau jour il finira par se tuer.

— Lui ! ouiche ! en descendant l’escalier de sa cave, peut-être, mais ici jamais. Est-ce qu’il n’y a pas un dieu pour les ivrognes ?

— Mon cher ami, il paraît que je ne suis point en état de grace devant ce dieu, car la tête commence à me tourner.

— Alors descendez vite, et n’allez pas faire comme M. B…

— Qu’est-ce que M. B…? dis-je lorsque j’eus regagné la terre ferme.

— Ah ! M. B…? venez par ici, je vais vous conter cela. — Nous nous remîmes en route. — M. B…, voyez-vous, continua Willer, c’était un agent de change.

— Oui, dis-je. — Un souvenir vague me traversait l’esprit.

— Et il s’était ruiné et il avait ruiné sa femme et ses enfans, en jouant sur les fonds publics ; vous devez savoir ce que c’est, vous qui êtes de Paris.

— Très bien.

— Voilà donc qu’il s’était ruiné. Bon. Qu’est-ce qu’il fait : il assure sa vie. Comprenez-vous, sa vie ? c’est-à-dire que, s’il mourait, il héritait de cinq cent mille francs. Je ne conçois pas trop ça, moi ; c’est un embrouillamini du diable, mais c’est égal, vous le concevrez peut-être, vous.

— Parfaitement.

— Tant mieux. Voilà donc qu’il vient en Suisse avec une société. Une dame dit en déjeunant : Allons voir les Échelles. — Ah ! oui, dit M. B…, allons voir les Échelles,

Après le déjeuner on monte à mulet, c’est bon ; on prend un guide. M. B…, qui avait son idée, dit : Moi, je veux, aller à pied.

— Il va à pied.

Arrivé ici, tenez, voyez-vous, ici, sur cette petite pente qui n’a l’air de rien… N’allez pas si au bord, c’est glissant, et il y a cinq cents pieds de profondeur là-dessous. — Où en étais-je ?

— Arrivé ici…

— Oui. Arrivé ici, voilà donc qu’il laisse aller la société en avant, qu’il s’assied, et qu’il dit à son guide : Va me chercher une grosse pierre, entends-tu ? une grosse. — Bon. L’autre y va, il ne se doutait de rien. Au bout de cinq minutes, il revient avec un moellon ; c’était tout ce qu’il pouvait faire que de le porter. — Tenez, en voilà un fameux, dit-il ; si vous n’êtes pas content, vous serez difficile.

— Bonsoir, il n’y avait plus personne. Seulement on voyait sur le gazon une petite glissade de rien, qui allait depuis l’endroit où il s’était assis jusqu’au bord du précipice. Il ne faut pas demander si le guide poussa des cris. Alors tout le monde accourut. Un monsieur qui était de la société lui dit : Mon ami, voilà un louis, tâche de regarder dans l’abîme. Le guide ne se le fit pas dire deux fois. Il s’accrocha comme il put à ces bruyères, tant il y a qu’il parvint à regarder dans le trou.

— Eh bien ! dit le monsieur.

— Ah ! le voilà au fond, répondit le guide. Je le vois. — Il n’y avait plus de doute, puisqu’il le voyait.

Alors la société revint aux bains ; on fit venir des hommes pour aller chercher le corps ; le guide les conduisit.

Cinq heures après on rapporta deux paniers pleins de chair humaine : c’étaient les restes de M. B…

— S’était-il tué avec l’intention de se tuer ?

— Jamais on ne l’a su. La compagnie d’assurance a voulu lui faire un procès comme suicide ; mais il paraît que M. B… a gagné, car il a hérité des cinq cent mille francs.

J’avais déjà entendu raconter cette histoire à Paris, mais j’avoue qu’elle m’avait fait moins d’impression qu’elle ne m’en fît sur le lieu même où elle s’était passée : c’est au point que, lorsque Willer eut fini, je fus forcé de m’asseoir, les jambes me manquaient, et la sueur me coulait sur le front.

Bizarre organisation de notre société ! qui, par le développement de son industrie et de son commerce, donne à un homme l’idée d’un pareil dévouement, et lui permet d’escompter jusqu’à sa mort. — Il faut l’avouer, si pessimiste qu’on soit, nous sommes bien près de la perfection.

Un quart d’heure après ce récit, nous étions sur la place de Louësche-les-Bains. Il y avait grande réunion près de la fontaine ; des voyageurs faisaient cuire une poule dans l’eau thermale. C’était une opération trop curieuse pour que je ne la suivisse pas jusqu’au bout ; je dis à Willer d’aller payer l’hôte, et de venir me reprendre avec mon bagage.

Au bout de vingt minutes, il me retrouva mangeant un aileron de l’animal sur lequel, je dois le dire, l’expérience s’était faite à point ; cet aileron m’avait été offert par le propriétaire de la poule, qui, voyant l’intérêt que je prenais à son expérience, m’avait jugé digne d’en apprécier les résultats.

À mon tour, je lui offris un verre de kirschenwasser qu’il refusa à son grand regret ; le pauvre diable ne buvait que de l’eau, et de l’eau chaude encore.

Après cet échange de politesses, nous nous mîmes en route pour Louësche-le-Bourg. À mi-chemin, Willer s’arrêta pour me montrer le village d’Albinnen auquel conduit le passage des Échelles que nous avions visité deux heures auparavant ; ce village est situé sur la pente d’une colline tellement rapide, que les rues ressemblent à des toits, ce qui fait, me dit Willer, que les habitans sont obligés de ferrer leurs poules pour les empêcher de tomber.

À trois heures, nous arrivâmes à Louësche-le-Bourg, qui ne nous offrit rien de remarquable, et où nous ne nous arrêtâmes que pour dîner. À quatre heures nous traversions le Rhône, et à quatre heures et demie je prenais congé de mon brave Willer, pour monter dans une calèche de poste, qui devait me conduire le même soir à Brieg.

Le chemin que nous suivîmes dès-lors était celui qui mène au Simplon, au pied duquel est situé Brieg : depuis Martigny jusqu’à cette ville, la route fut exécutée par les Valaisans, et ce n’est qu’à cent pas environ avant les premières maisons que les ingénieurs français commencèrent ce merveilleux passage.

Du moment où je m’étais engagé sur cette route, j’avais remarqué à l’horizon des nuages amoncelés dans la gorge du haut Valais qui se déployait devant moi dans toute sa profondeur. Tant que le jour dura, je les pris pour un de ces orages partiels si communs dans les Alpes ; mais à mesure qu’il baissa, ils se colorèrent d’une teinte sombre, qui fit enfin place aux lueurs d’un immense incendie : — toute une forêt située sur le versant septentrional du Valais était en flammes et faisait étinceler à trois mille pieds au-dessus d’elle la chevelure glacée du Finster-Aahorn et de la Yungfrau. Plus la nuit s’épaississait, plus le fond du tableau devenait rouge, et plus je voyais se dessiner d’une manière bizarre les objets placés sur les plans intermédiaires. Nous fîmes ainsi sept lieues, marchant toujours vers l’incendie, qu’à chaque instant nous semblions près d’atteindre, et qui reculait toujours devant nous. Enfin nous aperçûmes la silhouette noire de Brieg : à peine parut-elle d’abord sortir de terre ; puis petit à petit elle grandit sur le rideau sanglant de l’horizon, comme une vaste découpure noire. Bientôt nous ne vîmes plus de l’incendie qu’une lueur flamboyant à l’extrémité des dômes d’étain qui couronnent les clochers ; enfin il nous sembla que nous nous enfoncions dans un souterrain sombre et prolongé. Nous étions arrivés ; nous dépassions la porte, nous entrions dans la ville, muette, calme et endormie comme Pompeia au pied de son volcan.