IMPRESSIONS
DE VOYAGES.

xi.


LE MONT GEMMI.[1]


Nous devions partir à cinq heures du matin d’Interlaken, dans une petite calèche qui devait nous conduire jusqu’à Kandersteg, lieu auquel la route cesse d’être praticable pour les voitures ; c’était toujours la moitié du chemin épargné à nos jambes, et comme nous avions quatorze lieues à faire ce jour-là pour aller coucher aux bains de Louëche, et dans la dernière partie du chemin, l’une des plus rudes montagnes des Alpes à franchir, ces sept lieues de rabais sur notre étape n’étaient pas chose à dédaigner. Aussi fûmes-nous d’une exactitude militaire. À six heures, nous étions engagés dans la vallée de la Kander dont nous remontâmes la rive pendant l’espace de trois ou quatre lieues ; enfin à dix heures et demie, nous prenions autour d’une table assez bien servie, à l’auberge de Kandersteg, des forces pour l’ascension que nous allions entreprendre ; à onze heures, nous réglâmes nos comptes avec notre voiturier, et dix minutes après nous étions en route avec notre brave Willer qui ne devait me quitter qu’à Louëche.

Pendant une lieue et demie, à peu près, nous côtoyâmes, par un chemin assez facile, la base de la Blumlis-Alp, cette sœur colossale de la Yungfrau, qui a reçu maintenant, en échange de son nom de Montagne des Fleurs, celui plus expressif, et plus en harmonie surtout avec son aspect, de Wild-Frau (femme sauvage). Cependant si près que je fusse du Wild-Frau, j’oubliais la tradition qui s’y rattache, et dont une malédiction maternelle forme le dénoûment, pour penser à une autre légende et à une autre malédiction, bien autrement terrible, d’après laquelle Werner a fait son drame du 24 Février. L’auberge que nous allions atteindre dans une heure était l’auberge de Schwarrbach.

Connaissez-vous ce drame moderne dans lequel Werner a transporté le premier la fatalité des temps antiques, cette famille de paysans que la vengeance de Dieu poursuit comme si elle était une famille royale ; ces pâtres Atrides, qui, pendant trois générations, à jour et heure fixes, vengent les uns sur les autres, fils sur pères, pères sur fils, les crimes des fils et des pères ; ce drame qu’il faut lire à minuit, pendant l’orage, à la lueur d’une lampe qui finit, si, n’ayant jamais rien craint, vous voulez sentir pour la première fois courir dans vos veines les atteintes frissonnantes de la peur ; ce drame enfin que Werner a jeté sur la scène, sans oser le regarder jouer peut-être, non pour s’en faire un titre de gloire, mais pour se débarrasser d’une pensée dévorante, qui, tant qu’elle fut en lui, le rongeait incessamment, comme le vautour Prométhée.

Écoutez ce que Werner en dit lui-même dans son prologue aux fils et aux filles d’Allemagne :

« Quand je viens de me purifier devant le peuple, réveillé par la confession sincère de mes erreurs[2] et de mes fautes envers lui, je veux encore me détacher de ce poème d’horreur qui, avant que ma voix le chantât, troublait comme un nuage orageux ma raison obscurcie, et qui, lorsque je le chantais, retentissait à mes propres oreilles comme le cri aigu des hiboux… de ce poème qui a été tissu dans la nuit, semblable au retentissement du râle d’un mourant, qui, bien que faible, porte la terreur jusque dans la moelle des os. »

Maintenant voulez-vous savoir ce que c’est que ce poème ? je vais vous le dire en deux mots.

Un paysan suisse habite avec son père une des cimes les plus hautes et les plus sauvages des Alpes ; le besoin d’une compagne se fait sentir au jeune Kuntz, et malgré le vieillard, il épouse Trude, fille d’un pasteur du canton de Berne, qui n’a rien laissé en mourant que de vieux livres, de longs sermons, et une belle fille.

Le vieux Kuntz voit avec regret entrer une maîtresse dans la maison dont il est le maître ; de là des querelles intérieures entre le beau-père et la bru, querelles dans lesquelles le mari, blessé dans la personne de sa femme, s’aigrit de jour en jour contre son père.

Un soir, c’était le 24 février, il revient joyeux d’une fête donnée à Louëche. Il rentre, la gaîté au front, la chanson à la bouche. Il trouve le vieux Kuntz qui gronde et Trude qui pleure. Le malheur intérieur veillait à la porte, dont il vient de franchir le seuil.

Plus il avait de joie dans le cœur, plus il a maintenant de colère. Cependant son respect pour le vieillard lui ferme la bouche ; l’eau lui coule du front ; il mord ses poings serrés ; son sang s’allume, et pourtant il se tait. Le vieillard s’emporte de plus en plus.

Alors le fils le regarde en riant de ce rire amer et convulsif de damné, prend une faux pendue à la muraille : — L’herbe va bientôt croître, dit-il, il faut que j’aiguise cet instrument. Le cher père n’a qu’à continuer de gronder, je vais l’accompagner en musique. — Puis tout en aiguisant sa faux à l’aide d’un couteau, il chantait une jolie chansonnette des Alpes fraîche et naïve, comme une de ces fleurs qui s’ouvrent aux pieds d’un glacier :


Un chapeau sur la tête,
De petites fleurs dessus,
Une chemise de berger,
Avec de jolis rubans.

Pendant ce temps, le vieillard écumait de rage, trépignait, menaçait. Le fils chantait toujours. Alors le vieillard, hors de lui, jeta à la femme une de ces lourdes injures qui soufflètent la face d’un mari. Le jeune Kuntz se releva, furieux, pâle et tremblant. Le couteau, le couteau maudit avec lequel il aiguisait sa faux, lui échappa des mains ; et, conduit sans doute par le démon qui veille à la perte de l’homme, il alla frapper le vieillard. Le vieillard tombe, se relève pour maudire le parricide, puis retombe et meurt.

Depuis ce moment, le malheur entra dans la chaumière, et s’y établit comme un hôte qu’on ne peut chasser. Kuntz et Trude continuèrent de s’aimer cependant, mais de cet amour sauvage, triste et morne sur lequel il a passé du sang. Six mois après la jeune femme accoucha. Les dernières paroles du mourant avaient été frapper l’enfant dans le sein de sa mère ; comme Caïn, il portait avec lui le signe du maudit : une faux sanglante sur le bras gauche.

Quelque temps après, la ferme de Kuntz brûla, la mortalité se mit dans ses troupeaux ; la cime du Rinderhorn s’écroula, comme poussée par une main vengeresse ; un éboulement de neige couvrit la terre sur une surface de deux lieues, et sous cette neige étaient engloutis les champs les plus fertiles et les alpages les plus riches du parricide. Kuntz, n’ayant plus ni grange ni terres, de fermier qu’il était, se fit hôtelier. Enfin cinq ans après être accouchée d’un garçon, Trude accouche d’une fille. Les époux crurent la colère de Dieu désarmée, car cette fille était belle, et n’avait aucun signe de malédiction sur le corps.

Un soir, c’était le 24 février, la petite fille avait alors deux ans, et le garçon sept, les deux enfans jouaient sur le seuil de la porte avec le couteau qui avait tué leur aïeul ; la mère venait de couper le cou à une poule, et le petit garçon, avec cette volupté de sang si particulière à la jeunesse chez laquelle l’éducation ne l’a point encore effacée, l’avait regardée faire. — Viens, dit-il à sa sœur, nous allons jouer ensemble ; je serai la cuisinière, et toi la poule. — L’enfant prit le couteau maudit, entraîna sa petite sœur derrière la porte de l’auberge ; cinq minutes après, la mère entendit un cri, elle accourut : la petite fille était baignée dans son sang, son frère venait de lui couper le cou. Alors Kuntz maudit son fils, comme son père l’avait maudit.

L’enfant se sauva. Nul ne sut ce qu’il devint.

À compter de ce jour, tout alla de mal en pis pour les habitans la chaumière. Les poissons du lac moururent, les récoltes cessèrent de germer ; la neige, qui ordinairement fondait aux plus grandes chaleurs de l’été, couvrit la terre comme un linceul éternel ; les voyageurs qui alimentaient la pauvre hôtellerie devinrent de plus en plus rares, parce que le chemin devint de plus en plus difficile. Kuntz fut forcé de vendre le dernier bien qui lui restait, cette petite cabane, devint le locataire de celui à qui il l’avait vendue, et vécut plusieurs années du prix de cette vente ; puis un jour il se trouva si dénué, qu’il ne put payer le loyer de ces misérables planches, que le vent et la neige avaient lentement disjointes, comme pour arriver jusqu’à la tête du parricide.

Un soir, c’était le 24 février, Kuntz rentra revenant de Louëche ; il s’était mis en route le matin pour aller supplier le propriétaire qui le poursuivait, de lui accorder du temps. Celui-ci l’avait renvoyé au bailli, et le bailli l’avait condamné à payer dans les vingt-quatre heures. Kuntz avait été chez ses amis riches ; il les avait priés, implorés, conjurés, au nom de tout ce qu’il y avait de sacré dans le monde, de sauver un homme du désespoir. Pas un ne lui avait tendu la main. Il rencontra un mendiant qui partagea son pain avec lui. Il rapporta ce pain à sa femme, le jeta sur la table, et lui dit : Mange le pain tout entier, femme ; j’ai dîné là-bas, moi.

Cependant il faisait un ouragan terrible, le vent rugissait autour de la maison comme un lion autour d’une étable ; la neige tombait toujours plus épaisse, comme si l’atmosphère allait finir par se condenser ; les corneilles et les hiboux, oiseaux de mort, que la destruction réjouit, se jouaient au milieu du désordre des élémens, comme les démons de la tempête, et venaient, attirés par la clarté de la lampe, frapper de l’extrémité de leurs lourdes ailes, les carreaux de la cabane où veillaient les deux époux, qui, assis en face l’un de l’autre, osaient à peine se regarder, et qui, lorsqu’ils se regardaient, détournaient aussitôt la vue, épouvantés des pensées qu’ils lisaient sur le front l’un de l’autre.

En ce moment un voyageur frappa. Les deux époux tressaillirent.

Le voyageur frappa une seconde fois. Trude alla ouvrir.

C’était un beau jeune homme de vingt à vingt-quatre ans, vêtu d’une veste de chasseur, ayant une gibecière et un couteau de chasse au côté, une ceinture à mettre de l’argent autour du corps, et deux pistolets dans cette ceinture ; il portait d’une main une lanterne près de s’éteindre, et de l’autre un long bâton ferré.

En apercevant cette ceinture, Kuntz et Trude échangèrent un regard rapide comme l’éclair.

— Soyez le bien-venu, dit Kuntz, et il tendit la main au voyageur. — Votre main tremble ? ajouta-t-il.

— C’est de froid, répondit celui-ci en le regardant avec une expression étrange.

À ces mots il s’assit, tira de son sac du pain, du kirchenwaser, du pâté et une poule rôtie, et offrit à ses hôtes de souper avec lui.

— Je ne mange pas de poule, dit Kuntz.

— Ni moi, dit Trude.

— Ni moi, dit le voyageur.

Et tous trois soupèrent avec le pâté seulement. Kuntz but beaucoup.

Le souper fini, Trude alla dans le cabinet voisin, étendit une botte de paille sur le plancher, et revint dire à l’étranger : Votre lit est prêt.

— Bonne nuit, dit le voyageur.

— Dormez en paix, répondit Kuntz.

Le voyageur entra dans sa chambre, en poussa la porte, et se mit à genoux pour faire sa prière…

Trude alla s’étendre sur son lit.

Kuntz laissa tomber sa tête entre ses deux mains.

Au bout d’un instant, le voyageur se releva, détacha sa ceinture, dont il se fit un traversin, et accrocha ses habits à un clou. Le clou était mal scellé ; il tomba, entraînant les habits qu’il devait soutenir.

Le voyageur essaya de le fixer de nouveau dans la muraille en frappant dessus avec son poing. L’ébranlement causé par cette tentative fit tomber un objet suspendu de l’autre côté de la cloison. Kuntz tressaillit, chercha craintivement des yeux l’objet dont la chute venait de le tirer de sa rêverie. C’était le couteau deux fois maudit qui avait tué le père par la main du fils, et la sœur par la main du frère. Il était tombé près de la porte de la chambre qu’occupait l’étranger.

Kuntz se leva pour l’aller ramasser. En se baissant, son regard plongea par le trou de la serrure dans la chambre de son hôte. Celui-ci dormait, la tête appuyée sur sa ceinture. Kuntz resta l’œil sur la serrure, la main sur le couteau. La lampe s’éteignit dans la chambre de l’étranger.

Kuntz se retourna vers Trude, pour voir si elle dormait.

Trude était appuyée sur son coude, les yeux fixes ; elle regardait Kuntz. — Lève-toi et éclaire-moi, puisque tu ne dors pas, dit Kuntz.

Trude prit la lampe ; Kuntz ouvrit la porte ; les deux époux entrèrent.

Kuntz mit la main gauche sur la ceinture. Il tenait le couteau de la main droite.

L’étranger fit un mouvement. Kuntz frappa. Le coup était si sûrement donné, que la victime n’eut la force que de dire ces deux mots : Mon père !

Kuntz venait de tuer son fils.

Le jeune homme s’était enrichi à l’étranger et revenait partager sa fortune avec ses parens.

Voilà le drame de Werner, et la légende du Schwarrbach.

On peut juger jusqu’à quel point un pareil souvenir me préoccupait. Le désir de voir l’auberge qui avait été le théâtre de ces terribles événemens m’avait surtout déterminé à prendre le chemin du mont Gemmi. Il y avait bien, une lieue au-delà de l’auberge, certaine descente que les gens du pays eux-mêmes regardent comme un des plus effrayans cols des Alpes ; ce qui ne promettait pas à ma tête, si disposée aux vertiges, une grande liberté d’esprit pour admirer le travail des hommes qui ont pratiqué cette descente, et le caprice de Dieu qui a dressé là les rochers contre lesquels elle rampe. Mais à force de penser à l’auberge et au chemin facile qui y conduit, j’avais fini par m’étourdir sur le chemin infernal par lequel on en sort.

Pendant que je repassais dans mon esprit tout ce drame, nous avions gravi la montagne. En arrivant sur son plateau, un vent froid nous prit tout à coup. Tant que nous avions monté, il passait au-dessus de notre tête, et nous ne l’avions pas senti. Parvenus au sommet, rien ne nous garantissait plus, et il descendait par bouffées terribles des pics de l’Altels et du Gemmi, comme pour garder à lui le domaine de la mort et repousser les vivans dans la vallée où ils peuvent vivre.

Il était d’ailleurs impossible d’inventer une décoration plus en harmonie avec le drame. Derrière nous, la délicieuse vallée de la Kander (Kander-thal), jeune, joyeuse et verte ; devant nous, la neige glacée et les rochers nus ; puis, au milieu de ce désert, comme une tache sur un drap mortuaire, l’auberge maudite qui vit se passer la scène que nous venons de raconter.

À mesure que j’approchais, l’impression était plus vive. J’en voulais au ciel qui était d’un bleu d’azur transparent, et au soleil joyeux qui éclairait cette chaumière : j’aurais voulu voir l’atmosphère épaissie par les nuages ; j’aurais voulu entendre les sifflemens de la tempête, faisant rage autour de cette cabane. Rien de tout cela. Du moins, sans doute, la mine sauvage de nos hôtes allait s’harmonier avec les souvenirs qui les entouraient. Point : deux beaux enfans, blancs et roses, un petit garçon et une petite fille, jouaient sur le seuil de la porte, creusant des trous dans la neige avec un couteau. Un couteau ! comment leurs parens étaient-ils assez imprudens pour laisser encore un couteau aux mains de leur fils ! Je le lui arrachai vivement ; le pauvre petit me laissa faire, et se mit à pleurer.

J’entrai dans la cabane ; l’hôte vint à moi : c’était un gros homme, de trente-cinq à quarante ans, bien gras et bien gai. — Tenez, lui dis-je, voilà un couteau que j’ai repris à votre fils, qui jouait avec sa sœur. Ne lui laissez plus une pareille arme entre les mains, vous savez ce qu’il en pourrait résulter ? — Merci, monsieur, me dit-il en me regardant avec étonnement. — Mais il n’y a pas de danger. — Pas de danger, malheureux ! Et le 24 février ?

L’hôte fit un geste marqué d’impatience.

— Ah ! dis-je, vous comprenez ?

En même temps je jetai les yeux autour de moi ; la disposition intérieure de la cabane était bien la même que du temps de Kuntz. Nous étions dans la première chambre ; en face de nous, dans un enfoncement, était non plus le grabat de Trude, mais un bon lit suisse aussi large que long ; à gauche était le cabinet où le voyageur avait été assassiné. J’allai à la porte de ce cabinet, je l’ouvris, une table était servie, attendant les hôtes qui passent journellement ; je regardai le plancher, il me semblait que j’allais y retrouver les traces du sang.

— Que cherchez-vous, monsieur, me dit l’hôte, avez-vous perdu quelque chose ?

— Comment, dis-je, répondant à ma pensée et non à sa demande, avez-vous eu l’idée de faire de ce cabinet une salle à manger ?

— Pourquoi pas ? fallait-il y mettre un lit comme l’avait fait mon prédécesseur ? Un lit est chose inutile ici, où peu de voyageurs s’arrêtent pour passer la nuit.

— Je le crois bien, après l’événement affreux dont cette cabane a été témoin…

— Allons ! encore un, grommela l’hôte entre ses dents, avec une expression de mauvaise humeur qu’il ne cherchait pas même à cacher.

— Mais vous, continuai-je, comment avez-vous eu le courage de venir habiter cette maison ?

— Je ne suis pas venu l’habiter, monsieur, elle a toujours été à moi.

— Mais avant d’être à vous ?

— Elle était à mon père.

— Vous êtes le fils de Kuntz ?

— Je ne me nomme pas Kuntz, je me nomme Hantz.

— Oui, vous avez changé de nom, et vous avez bien fait.

— Je n’ai pas changé de nom, et Dieu merci, j’espère n’en changer jamais.

— Je comprends, me dis-je à moi-même, Werner n’aura pas voulu…

— Tenez, monsieur, expliquons-nous, me dit Hantz.

— Je suis bien aise que vous alliez au-devant de mes désirs, je n’aurais pas osé vous demander de détails sur des évènemens qui paraissent vous toucher de si près, tandis que maintenant vous allez me dire… n’est-ce pas ?

— Oui, je vais vous dire ce que j’ai dit vingt fois, cent fois, mille fois ; je vais vous dire ce qui depuis quinze ans me fait damner, moi et ma femme, ce qui finira un beau jour par me faire faire quelque mauvais coup.

— Ah ! des remords ! me dis-je à demi-voix.

— Car, continua-t-il avec désespoir, une persécution pareille lasserait la patience de Calvin lui-même. Il n’y a ni 24 février, ni Kuntz, ni assassinats ; cette auberge est aussi sûre pour le voyageur que le sein de la mère pour l’enfant ; et il le sait mieux que personne, le brigand qui est cause de tout cela, puisqu’il est resté quinze jours ici.

— Kuntz ?

— Et mon Dieu non, je vous dis qu’il n’y a jamais eu à vingt lieues à la ronde un seul homme du nom de Kuntz, mais un misérable qu’on appelait Werner.

— Comment ! le poète ?

— Oui, monsieur, le poète, car c’est comme cela qu’ils l’appellent tous ; — eh bien ! monsieur, le poète est venu chez mon père, il aurait mieux valu, pour son repos dans l’autre monde et pour le nôtre dans celui-ci, qu’il se rompît le cou en grimpant le rocher que vous allez descendre. Il est donc venu ; c’était en 1813, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui : une honnête et digne figure, monsieur ; impossible de rien soupçonner. Aussi quand il a demandé à mon pauvre père de rester huit ou dix jours avec nous, mon père n’a pas fait d’objection, il lui a dit seulement : — Dame, vous ne serez pas bien ; je n’ai que ce cabinet-là à vous donner. L’autre, qui avait son coup à faire, a répondu : C’est bon. — Alors nous l’avons installé là, là où vous êtes. — Nous aurions dû nous douter de quelque chose cependant ; car, dès la première nuit, il s’est mis à parler tout haut comme un fou. Je crus qu’il était malade, je me levai pour regarder par le trou de la serrure, c’était à faire peur ; il était pâle, il avait les cheveux rejetés en arrière, les yeux tantôt fixes, tantôt égarés ; par momens il restait immobile comme une statue, tout à coup il gesticulait comme un possédé, et puis il écrivait, il écrivait… des pattes de mouches, voyez-vous, ce qui est toujours mauvais signe, si bien que cela dura quinze jours ou plutôt quinze nuits, parce que dans le jour il se promenait tout autour de la maison. C’est moi qui le conduisais. Enfin après quinze jours, il nous dit : — Mes braves gens, j’ai fini, je vous remercie. — Il n’y a pas de quoi, répondit mon père, vu que je ne vous ai pas beaucoup aidé, je crois. — Plus que vous ne pensez, répondit-il. — Alors il paya, je dois le dire, il paya même bien, et puis il partit.

Un an se passa tranquillement sans que nous entendissions parler de lui. Un matin, c’était en 1815, je crois, deux voyageurs entrèrent, regardèrent attentivement l’intérieur de notre auberge. — Tiens, dit l’un, voilà la faux. — Tiens, dit l’autre, voilà le couteau. — C’était une belle faux toute neuve que je venais d’acheter au Kandersteg, et un vieux couteau de cuisine, qui n’était plus bon qu’à casser du sucre, et qui était accroché à un clou près de la porte du cabinet… Nous les regardions avec étonnement, mon père et moi, lorsque l’un d’eux s’approcha, et me dit : — N’est-ce pas ici, mon petit ami, qu’a eu lieu le 24 février, cet horrible assassinat ? — Nous restâmes, mon père et moi, comme deux hébétés. — Quel assassinat ? dis-je… — L’assassinat commis par Kuntz sur son fils. — Alors je leur répondis ce que je viens de vous répondre.

— Connaissez-vous M. Werner, continua le voyageur ?

— Oui, monsieur, c’est un brave et digne homme qui a passé quinze jours ici, il y a deux ans, je crois, et qui n’avait qu’un défaut : c’était d’écrire et de parler toute la nuit, au lieu de dormir.

— Eh bien ! tenez, mon ami, voilà ce qu’il a écrit dans votre auberge et sur votre auberge.

Alors il nous donna un mauvais petit livre en tête duquel il y avait 24 Février. Jusque-là pas de mal, le 24 février est un jour comme un autre, et je n’ai rien à en dire ; mais je n’eus pas lu trente pages, que ce livre me tomba des mains. C’étaient des mensonges, et puis encore des mensonges, et tout cela sur notre pauvre hôtellerie, et tout cela pour ruiner de malheureux aubergistes. Si nous lui avions pris trop cher pour son séjour ici, il pouvait nous le dire, n’est-ce pas ? on n’est pas des Turcs pour s’égorger ; mais non, il ne dit rien, il paie, il donne un pour-boire même, et puis, le sournois qu’il est, il va écrire que notre maison… ça fait frémir, quoi ! c’est une indignité, une infamie. Aussi, qu’il revienne un poète ici, que j’en retrouve un, qu’il m’en passe un entre les mains, ah ! il paiera pour son camarade.

— Comment ! rien de ce que raconte Werner n’est arrivé !

— Mais rien du tout, c’est-à-dire pas la moindre chose. — Mon hôte trépignait.

— Mais alors, je conçois que les questions que l’on vous fait là-dessus doivent être fort ennuyeuses pour vous. — Ennuyeuses, monsieur ! dites… Il prit ses cheveux à deux mains… Dites, il n’y a pas de mots, voyez-vous. C’est au point qu’il ne passe pas une ame vivante, qu’elle ne nous répète la même chanson. Tant que la faux et le couteau sont restés là : — Tenez, disait-on, voilà la faux et le couteau. — Mon père les a enlevés un jour, parce qu’à la fin ça l’embêtait d’entendre toujours répéter la même chose. Alors ç’a été une autre antienne. — Ah ! ah ! disaient les voyageurs, ils ont retiré la faux et le couteau ; mais voilà encore le cabinet. — Diable ! — Oui. — Oui, ma foi, c’est vrai. — Ah ! monsieur, c’était à se manger le cœur, ils en ont abrégé la vie de mon père de plus de dix ans. Entendre dire de pareilles choses sur la maison où l’on est né, l’entendre dire par tout le monde, et cela chaque jour que Dieu fait, et plutôt deux fois qu’une encore, c’est à n’y plus tenir ; je donnerai la baraque pour cent écus. Oui, je ne m’en dédis pas, voulez-vous me l’acheter cent écus ? je vous la donne, et le mobilier avec, et je m’en irai, et je n’entendrai plus parler ni de Werner, ni de Kuntz, ni de la faux, ni du couteau, ni du 24 février, ni de rien.

— Voyons, voyons, mon hôte, calmez-vous, et faites-nous à dîner, cela vaudra mieux que de vous désespérer.

— Qu’est-ce que vous voulez manger ? répondit notre homme, se calmant tout à coup, et levant le coin de son tablier qu’il passa dans sa ceinture.

— Une volaille froide.

— Ah ! oui, une volaille ! cherchez-en une ici. C’était bien autre chose quand on voyait des poules. Il a mis une poule dans son affaire ; je vous demande un peu, une poule !… faut croire qu’il ne les aimait pas, ou bien alors c’était une rage.

— Tout ce que vous voudrez, peu m’importe ; vous me préparerez cela pendant que j’irai faire un tour dans les environs.

— Dans une demi-heure vous trouverez votre dîner prêt.

Je sortis, partageant bien sincèrement le désespoir de ce pauvre homme ; car telle est en effet la puissance de la parole du poète, que, dans quelque lieu qu’il la sème, ce lieu se peuple à sa fantaisie de souvenirs heureux ou malheureux, et qu’il change les êtres qui l’habitent en anges ou en démons.

Je me mis en course aussitôt, mais l’explication de Hantz avait fait un singulier tort à son paysage. L’aspect en était toujours gigantesque et sauvage, mais le principe vivifiant était détruit ; mon hôte avait soufflé sur le fantôme du poète et l’avait fait évanouir. C’était une nature terrible, mais déserte et inanimée ; c’était la neige, mais sans tache de sang ; c’était un linceul, mais ce linceul ne couvrait plus de cadavre.

Ce désenchantement abrégea d’une bonne heure au moins ma course topographique sur le plateau où nous étions parvenus. Je me contentai de jeter un coup-d’œil à l’orient sur le double sommet auquel la montagne doit son nom de Gemmi, dérivé probablement de Geminus, et à l’ouest, sur le vaste glacier de Lammern, toujours mort et bleu, comme l’a vu Werner. Quant au lac de la Daube (Dauben see), et à l’éboulement du Rinderhorn, j’avais vu l’un en venant, et j’allais être obligé de côtoyer l’autre en m’en allant. Je rentrai donc au bout d’une demi-heure à peu près, et trouvai mon hôte exact et debout près d’une table passablement servie.

En partant, je promis à ce brave homme d’aider de tout mon pouvoir à détruire la calomnie dont il était victime. Je lui ai tenu parole, et si quelqu’un de mes lecteurs s’arrête jamais à l’auberge du Schwarrbach, je lui serai fort obligé de dire à Hantz que j’ai, dans un livre dont sans cela il ignorerait probablement à tout jamais l’existence, rétabli les faits dans leur plus exacte vérité.

Nous n’avions pas fait vingt minutes de chemin que nous nous trouvâmes sur les bords du petit lac de la Daube. C’est, avec celui du Saint-Bernard et celui du Faulhorn, l’un des plus élevés du monde connu. Aussi, comme les deux autres, est-il inhabité ; aucun hôte ne peut supporter la température de ses eaux, même pendant l’été.

Le lac dépassé, nous nous engageâmes dans un petit défilé, au bout duquel nous aperçûmes un chalet abandonné. Willer me dit que c’était au pied de cette cabane que commençait la descente. Curieux de voir ce passage extraordinaire, et retrouvant mes jambes, fatiguées par trois heures de mauvais chemin, je hâtai le pas à mesure que j’avançais, si bien que j’arrivai en courant à la cabane.

Je jetai un cri, et fermant les yeux, je me laissai tomber en arrière.

Je ne sais si quelques-uns de mes lecteurs ont jamais connu cette épouvantable sensation du vertige, si, mesurant des yeux le vide, ils ont éprouvé ce besoin irrésistible de se précipiter ; je ne sais s’ils ont senti leurs cheveux se dresser, la sueur couler sur leur front, et tous les muscles de leur corps se tordre et se raidir alternativement, comme ceux d’un cadavre au toucher de la pile de Volta ; s’ils l’ont éprouvé, ils savent qu’il n’y a pas d’acier tranchant dans le corps, de plomb fondu dans les veines, de fièvre courant dans les vertèbres, dont la sensation soit aussi aiguë, aussi dévorante que celle de ce frisson, qui, dans une seconde, fait le tour de tout votre être ; s’ils l’ont éprouvé, dis-je, je n’ai besoin, pour leur tout expliquer, que de cette seule phrase : J’étais arrivé en courant jusqu’au bord d’un rocher perpendiculaire, qui s’élève à la hauteur de seize cents pieds au-dessus du village de Louëche ; un pas de plus, j’étais précipité.

Willer accourut à moi ; il me trouva assis, écarta mes mains que je serrais sur mes yeux, et me voyant près de m’évanouir, il approcha de ma bouche un flacon de kirchenwaser dont j’avalai une large gorgée ; puis, me prenant sous le bras, il me conduisit ou plutôt me porta sur le seuil de la cabane.

Je le vis si effrayé de ma pâleur, que, réagissant à l’instant même par la force morale sur cette sensation physique, je me mis à rire pour le rassurer, mais c’était d’un rire dans lequel mes dents se heurtaient les unes contre les autres, comme celles des damnés qui habitent l’étang glacé de Dante.

Cependant, au bout de quelques instans, j’étais remis. J’avais éprouvé ce qui m’est habituel en pareille circonstance, c’est-à-dire un bouleversement total de toutes mes facultés, suivi presque aussitôt d’un calme parfait. C’est que la première sensation appartient au physique qui terrasse instinctivement le moral, et la seconde au moral, qui reprend sa puissance raisonnée sur le physique ; il est vrai que parfois ce second mouvement est chez moi plus douloureux que le premier, et que je souffre plus encore du calme que du bouleversement.

Je me levai donc d’un air parfaitement tranquille, et je m’avançai de nouveau vers le précipice dont la vue avait produit en moi l’effet que j’ai essayé de décrire. Un petit sentier, large de deux pieds et demi, se présentait, je le pris d’un pas en apparence aussi ferme que celui de mon guide ; seulement, de peur que mes dents ne se brisassent les unes contre les autres, je mis dans ma bouche un coin de mon mouchoir replié vingt fois sur lui-même.

Je descendis deux heures en zig-zag, ayant toujours, tantôt à ma droite, tantôt à ma gauche, un précipice à pic, et j’arrivai sans avoir prononcé une seule parole au village de Louëche.

— Eh bien ! me dit Willer, vous voyez bien que ce n’est rien du tout.

Je tirai mon mouchoir de ma bouche et je le lui montrai ; le tissu était coupé comme avec un rasoir.

Alex. Dumas.

  1. Prononcez Ghemmi.
  2. Werner, de luthérien qu’il était, venait de se faire catholique.