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Les Ours de Berne.




Un caquetage produit par plusieurs centaines de voix nous réveilla le lendemain avec le jour. Nous mîmes le nez à la fenêtre, le marché se tenait devant l’hôtel.

La mauvaise humeur que nous avait causée ce réveil matinal se dissipa bien vite à l’aspect du tableau pittoresque de cette place publique encombrée de paysans et de paysannes en costumes nationaux.

Une des choses qui m’avait le plus désappointé en Suisse était l’envahissement de nos modes non-seulement dans les hautes classes de la société, les premières toujours à abandonner les mœurs de leurs ancêtres, mais encore parmi le peuple, conservateur plus religieux des traditions paternelles. Je me trouvai certes bien dédommagé de ma longue attente par le hasard qui réunissait sous mes yeux, et dans toute leur coquetterie, les plus jolies paysannes des cantons voisins de Berne. C’était la Vaudoise aux cheveux courts, abritant ses joues roses sous son large chapeau de paille pointu ; la femme de Fribourg, qui tourne trois fois autour de sa tête nue les nattes de ses cheveux dont elle forme sa seule coiffure ; la Valaisane, qui vient par le mont Gemmi, avec son chignon de marquise et son petit chapeau bordé de velours noir, d’où pend jusque sur son épaule un large ruban brodé d’or ; enfin, au milieu d’elles et la plus gracieuse de toutes, la Bernoise elle-même, avec sa petite calotte de paille jaune, chargée de fleurs comme une corbeille, posée coquettement sur le côté de la tête, et d’où s’échappent par derrière deux longues tresses de cheveux blonds ; son nœud de velours noir au cou, sa chemise aux larges manches plissées, et son corsage brodé d’argent.

Berne si grave, Berne si triste, Berne la vieille ville, semblait, elle aussi, avoir mis ce jour-là son habit et ses bijoux de fête ; elle avait semé ses femmes dans les rues, comme une coquette des fleurs naturelles sur une robe de bal. Ses arcades sombres et voûtées, qui avancent sur le rez-de-chaussée de ses maisons, étaient animées par cette foule qui passait leste et joyeuse, se détachant par les tons vifs de ses vêtemens sur la demi-teinte de ses pierres grises ; puis, de place en place, rendant plus sensibles encore la légèreté des ombres bariolées qui se croisaient en tous sens, des groupes de jeunes gens avec leurs grosses têtes blondes, leur petite casquette de cuir, leurs cheveux longs, leurs cols rabattus et leur redingote bleue plissée sur les hanches ; véritables étudians d’Allemagne, qu’on croirait à vingt pas à peine des universités de Leipsick ou d’Iéna, causant immobiles, ou se promenant gravement deux par deux, la pipe d’écume de mer à la bouche, et le sac à tabac, orné de la croix fédérale, pendu à la ceinture. Nous criâmes bravo de nos fenêtres, en battant des mains comme nous l’aurions fait au lever de la toile d’un théâtre sur un tableau admirablement mis en scène ; puis, allumant nos cigarres, en preuve de fraternité, nous allâmes droit à deux de ces jeunes gens pour leur demander le chemin de la cathédrale.

Au lieu de nous l’indiquer de la main, comme l’aurait fait un Parisien affairé, l’un des deux nous répondit en français largement accentué de tudesque : « Par ici ; » et, faisant doubler le pas à son camarade, il se mit à marcher devant nous.

Au bout de cinquante pas, nous nous arrêtâmes devant une de ces vieilles horloges compliquées, à l’ornement desquelles un mécanicien du quinzième siècle consacrait quelquefois toute sa vie… Notre guide sourit. — Voulez-vous attendre ? nous dit-il, huit heures vont sonner.

En effet, au même instant, le coq qui surmontait ce petit clocher battit des ailes, chanta trois fois avec sa voix automatique. À cet appel, les quatre évangélistes sortirent, chacun à son tour, de leur niche, et vinrent frapper chacun un quart d’heure sur une cloche avec le marteau qu’ils tenaient à la main ; puis, pendant que l’heure tintait, et en même temps que le premier coup se faisait entendre, une petite porte, placée au-dessous du cadran, s’ouvrit, et une procession étrange commença à défiler, tournant en demi-cercle autour de la base du monument, et rentra par une porte parallèle qui se ferma en même temps que la dernière heure sonnait, sur le dernier personnage qui terminait le cortège.

Nous avions déjà remarqué l’espèce de vénération que les Bernois professent pour les ours ; en entrant la veille au soir par la porte de Fribourg, nous avions vu se découper dans l’ombre les statues colossales de deux de ces animaux, placées comme le sont à l’entrée des Tuileries les chevaux domptés par des esclaves. Pendant les cinquante pas que nous avions faits pour arriver à l’horloge, nous avions laissé à notre gauche une fontaine surmontée d’un ours, portant une bannière à la main, couvert d’une armure de chevalier, et ayant à ses pieds un oursin vêtu en page, marchant sur ses pattes de derrière, et mangeant une grappe de raisin à l’aide de ses pattes de devant. Nous étions passés sur la place des Greniers, et nous avions remarqué, sur le fronton sculpté du monument, deux ours soutenant les armes de la ville, comme deux licornes un blason féodal ; de plus, l’un d’eux versait avec une corne d’abondance les trésors du commerce à un groupe de jeunes filles qui s’empressaient de les recueillir, tandis que l’autre tendait gracieusement, et en signe d’alliance, la patte à un guerrier vêtu en Romain du temps de Louis XV. Cette fois nous venions de voir sortir d’une horloge une procession d’ours, les uns jouant de la clarinette, les autres du violon, celui-ci de la basse, celui-là de la cornemuse ; puis à leur suite, d’autres ours portant l’épée au côté, la carabine sur l’épaule, marchant gravement, bannière déployée, et caporaux en serre-file. Il y avait, on l’avouera, de quoi éveiller notre gaîté ; aussi étions-nous dans la joie de notre ame. Nos Bernois, habitués à ce spectacle, riaient de nous voir rire, et loin de s’en formaliser, paraissaient enchantés de notre bonne humeur. Enfin, dans un moment de répit, nous leur demandâmes à quoi tenait cette reproduction continuelle d’animaux qui, par leur espèce et par leur forme, n’avaient pas jusque-là passé pour des modèles de grâce ou de politesse, et si la ville avait quelque motif particulier de les affectionner autrement que pour leur peau et pour leur chair.

Ils nous répondirent que les ours étaient les patrons de la ville.

Je me rappelai alors qu’il y avait effectivement un saint Ours sur le calendrier suisse ; mais je l’avais toujours connu pour appartenir par sa forme à l’espèce des bipèdes, quoique par son nom il parût se rapprocher de celle des quadrupèdes : d’ailleurs il était le patron de Soleure et non de Berne. J’en fis poliment l’observation à nos deux guides.

Ils nous répondirent que c’était par le peu d’habitude qu’ils avaient de la langue française, qu’ils nous avaient répondu que les ours étaient lés patrons de la ville, qu’ils n’en étaient que les parrains ; mais que, quant à ce dernier titre, ils y avaient un droit incontestable, puisque c’étaient eux qui avaient donné leur nom à Berne. En effet, Bœr, qui en allemand se prononce Berr, veut dire ours. La plaisanterie, comme on le voit, devenait de plus en plus compliquée. Celui des deux qui parlait le mieux français, voyant que nous en désirions l’explication, nous offrit de nous la donner en nous conduisant à l’église. On devine qu’à l’affût comme je l’étais de traditions et de légendes, j’acceptai avec reconnaissance. Voici ce que nous raconta notre cicérone.

La cité de Berne fut fondée, en 1191, par Berthold V, duc de Zœringen. À peine fut-elle achevée, ceinte de murailles, et fermée de portes, qu’il s’occupa de chercher un nom pour la ville qu’il venait de bâtir, avec la même sollicitude qu’une mère en cherche un pour l’enfant qu’elle vient de mettre au jour. Malheureusement il paraît que l’imagination n’était pas la partie brillante de l’esprit du noble seigneur ; car, ne pouvant venir à bout de trouver ce qu’il cherchait, il rassembla dans un grand dîner toute la noblesse des environs. Le dîner dura trois jours, au bout desquels rien de positif n’était encore arrêté pour le baptême de l’enfant, lorsqu’un des convives proposa, pour en finir, de faire le lendemain une grande chasse dans les montagnes environnantes, et de donner à la ville le nom du premier animal que l’on tuerait. Cette proposition fut reçue par acclamation.

Le lendemain on se mit en route au point du jour. Au bout d’une heure de chasse, de grands cris de victoire se firent entendre : les chasseurs coururent vers l’endroit d’où ils partaient, un archer du duc venait d’abattre un cerf.

Berthold parut très désappointé que l’adresse de l’un de ses gens se fût exercée sur un animal de cette espèce. Il déclara en conséquence qu’il ne donnerait pas à sa bonne et forte ville de guerre le nom d’une bête qui était le symbole de la timidité. De mauvais plaisans prétendirent que le nom de la victime offrait encore un autre symbole, que leur seigneur oubliait à dessein de relater, quoique ce fût peut-être celui qui lui inspirât le plus de répugnance : le duc Berthold était vieux et avait une jeune et jolie femme.

Le coup de l’archer fut donc déclaré non avenu, et l’on se remit en chasse.

Vers le soir les chasseurs rencontrèrent un ours.

Vive Dieu ! c’était là une bête dont le nom ne pouvait compromettre l’honneur ni d’un homme ni d’une ville. Le malheureux animal fut tué sans miséricorde, et donna à la capitale naissante le baptême avec son sang. Aujourd’hui encore, une pierre élevée à un quart de lieue de Berne, près de la porte du cimetière de Muri-Stalden, constate l’authenticité de cette étymologie par une courte, mais précise inscription. La voici en vieux allemand :

ERST BÆR HIER FAM [1].


Il n’y avait rien à dire contre le témoignage de pareilles autorités. J’ajoutai sur parole la foi la plus entière à l’histoire de notre étudiant, qui n’est que la préface d’une autre plus originale encore, et qui viendra en son lieu.

Pendant ce temps nous avions traversé un passage, puis une grande place, et nous nous trouvions enfin en face de la cathédrale. C’est un bâtiment gothique d’un style assez remarquable, quoique contraire aux règles architecturales du temps, puisqu’il n’offre, malgré sa qualité d’église métropolitaine, qu’un clocher et pas de tour ; encore le clocher est-il tronqué à la hauteur de 191 pieds, ce qui lui donne l’aspect d’un vaste pain de sucre dont on aurait enlevé la partie supérieure. L’édifice fut commencé en 1421, sur les plans de Mathias Heins, qui avaient obtenu la préférence sur ceux de son compétiteur dont on ignore le nom. Ce dernier dissimula le ressentiment qu’il éprouvait de cette humiliation ; et, comme le monument était déjà parvenu à une certaine hauteur, il demanda un jour à Mathias la permission de l’accompagner sur la plate-forme. Mathias, sans défiance, lui accorda cette demande avec une facilité qui faisait plus d’honneur à son amour-propre qu’à sa prudence, passa le premier, et commença à lui montrer, dans tous leurs détails, les travaux que son rival avait eu un instant l’espoir de diriger. Celui-ci se répandit en éloges pompeux sur le talent de son confrère, qui, jaloux de lui prouver qu’il les méritait, l’invita à le suivre dans les autres parties du monument, et lui montra le chemin le plus court, en s’aventurant, à soixante pieds du sol, sur une planche portant, par ses deux extrémités, sur deux murs en retour et formant un angle. Au même instant on entendit un grand cri. Le malheureux architecte avait été précipité.

Nul ne fut témoin du malheur de Mathias, si ce n’est son rival. Celui-ci raconta que le poids du corps avait fait tourner la planche, mal d’aplomb sur deux murs qui n’étaient pas de niveau, et qu’il avait eu la douleur de voir tomber Mathias sans pouvoir lui porter secours. Huit jours après, il obtint la survivance du défunt, auquel il fit élever, à la place même de sa chute, une magnifique statue, ce qui lui acquit dans toute la ville de Berne une grande réputation de modestie.

Nous entrâmes dans l’église, qui n’offre à l’intérieur, comme tous les temples protestans, rien de remarquable ; deux tombeaux seulement s’élèvent de chaque côté du chœur : l’un est celui du duc de Zœringen, fondateur de la ville ; l’autre, celui de Frédéric Steiger, qui était avoyer de Berne lorsque les Français s’en emparèrent en 1798.

En sortant de la cathédrale, nous allâmes visiter la promenade intérieure : on la nomme, je crois, la Terrasse. Elle est élevée de 108 pieds au-dessus de la ville basse ; une muraille de cette hauteur, coupée à pic comme un rempart, maintient les terres et les préserve d’un éboulement.

C’est de cette terrasse que l’on découvre une des plus belles vues du monde. Au pied s’étendent, comme un tapis bariolé, les toits des maisons au milieu desquelles serpente l’Aar, rivière capricieuse et rapide, dont les eaux bleues prennent leurs sources dans les glaces du Finster-Aarhorn, et qui enceint de tous côtés Berne, ce vaste château fort dont les montagnes environnantes sont les ouvrages avancés. Au second plan s’élève le Gärthen, colline de trois ou quatre mille pieds de haut, et qui sert de passage à la vue pour arriver à la grande chaîne de glaciers qui ferme l’horizon, comme un mur de diamant ; espèce de ceinture resplendissante, au-delà de laquelle il semble que doit exister le monde des Mille et une Nuits ; écharpe aux milles couleurs, qui, le matin, sous les rayons du soleil, prend toutes les nuances de l’arc-en-ciel, depuis le bleu foncé jusqu’au rose tendre ; palais fantastique, qui, le soir, lorsque la ville et la plaine sont déjà plongées dans la nuit, reste illuminé quelque temps encore par les dernières lueurs du jour, expirant lentement au sommet.

Cette magnifique plate-forme, toute plantée de beaux arbres, est la promenade intérieure de la ville. Deux cafés, placés aux deux angles de la terrasse, fournissent des glaces excellentes aux promeneurs : entre ces deux cafés, et au milieu du parapet de la terrasse, une inscription allemande, gravée sur une pierre, constate un événement presque miraculeux. Un cheval fougueux, qui emportait un jeune étudiant, se précipita, avec son cavalier, du haut de la plate-forme : le cheval se tua sur le pavé, mais le jeune homme en fut quitte pour quelques contusions. La bête et l’homme avaient fait un saut perpendiculaire de cent huit pieds. Voici la traduction littérale de cette inscription.

« Cette pierre fut érigée en l’honneur de la toute-puissance de Dieu, et pour en transmettre le souvenir à la postérité. — D’ici le sieur Theobald Vëinzœpfli, le 25 mai 1654, sauta en bas avec son cheval. Après cet accident il desservit trente ans l’église en qualité de pasteur, et mourut très vieux et en odeur de sainteté le 25 novembre 1694. »

Une pauvre femme, condamnée aux galères, séduite par cet antécédent, tenta depuis le même saut, pour échapper aux soldats qui la poursuivaient ; mais, moins heureuse que Vëinzœpfli, elle se brisa sur le pavé.

Après avoir jeté un dernier coup-d’œil sur cette vue magnifique, nous nous acheminâmes vers la porte d’en bas afin de faire le tour de Berne par l’Altenberg, jolie colline chargée de vignes, qui s’élève de l’autre côté de l’Aar, un peu au-dessus du niveau de la ville. Chemin faisant, on nous montra une petite auberge gothique qui a pour enseigne une botte. Voici à quelle tradition se rattache cette enseigne que l’on peut s’étonner à juste titre de trouver à la porte d’un marchand de vin.

Henri IV avait envoyé, en 1602, Bassompierre à Berne en qualité d’ambassadeur près des treize cantons, pour renouveler avec eux l’alliance déjà jurée en 1582 entre Henri III et la Fédération. Bassompierre, par la franchise de son caractère et la loyauté de ses relations, réussit à aplanir les difficultés de cette négociation, et à faire des Suisses des alliés et des amis fidèles de la France. Au moment de son départ, et comme il venait de monter à cheval à la porte de l’auberge, il vit s’avancer de son côté les treize députés des treize cantons, tenant chacun un énorme widercome à la main, et venant lui offrir le coup de l’étrier. Arrivés près de lui, ils l’entourèrent, levèrent ensemble les treize coupes qui contenaient chacune la valeur d’une bouteille, et portant unanimement un toast à la France, ils avalèrent la liqueur d’un seul trait. Bassompierre, étourdi d’une telle politesse, ne vit qu’un moyen de la leur rendre. Il appela son domestique, lui fit mettre pied à terre, lui ordonna de tirer sa botte, la prit par l’éperon, fit vider treize bouteilles de vin dans ce vase improvisé ; puis, le levant à son tour, pour rendre le toast qu’il venait de recevoir : Au treize cantons, dit-il, et il avala les treize bouteilles.

Les Suisses trouvèrent que la France était dignement représentée.

Cent pas plus loin nous étions à la porte d’en bas. Nous traversâmes l’Aar sur un assez beau pont de pierre ; puis une course d’une demi-heure nous conduisit au sommet de l’Altenberg. On retrouve là la même vue à peu près que celle qu’on a de la terrasse de la cathédrale, excepté que de ce second belvédère la ville de Berne forme le premier plan du tableau.

Nous abandonnâmes bientôt cette promenade, toute magnifique qu’elle était. Comme aucun arbre n’y tempérait l’ardeur des rayons du soleil, la chaleur y était étouffante ; de l’autre côté de l’Aar, au contraire, nous apercevions un bois magnifique dont les allées étaient couvertes de promeneurs. Nous craignîmes un instant d’être réduits à retourner sur nos pas pour retrouver le pont que nous avions déjà traversé ; mais nous aperçûmes au-dessous de nous un bac à l’aide duquel s’opérait le passage, au grand bénéfice du batelier, car nous fûmes obligés d’attendre un quart d’heure notre tour d’inscription. Ce batelier est un vieux serviteur de la république à qui la ville a donné pour récompense de ses services le privilège exclusif du transport des passagers qui veulent traverser l’Aar. Ce transport s’opère moyennant une rétribution de deux sous, à laquelle échappent les membres de deux classes de la société qui n’ont cependant dans l’exercice de leurs fonctions aucun rapport probable, les sages-femmes et les soldats. Comme j’avais fait quelques questions à mon passeur, il se crut en droit à son tour, en me reconnaissant pour Français, de m’en adresser une. Il me demanda si j’étais pour l’ancien ou pour le nouveau roi. Ma réponse fut aussi catégorique que sa demande :

— Ni pour l’un, ni pour l’autre.

Les Suisses sont en général très questionneurs et très indiscrets dans leurs questions, mais ils y mettent une bonhomie qui en fait disparaître l’impertinence ; puis, lorsque vous leur avez dit vos affaires, ils vous racontent à leur tour les leurs avec ces détails intimes que l’on réserve ordinairement pour les amis de la maison. À table d’hôte, et au bout d’un quart d’heure, on connaît son voisin, comme si l’on avait vécu vingt ans avec lui. Du reste, vous êtes parfaitement libre de répondre ou de ne pas répondre à ces questions, qui sont ordinairement celles que vous font les registres des maîtres d’auberge : — Votre nom, votre profession, d’où venez-vous, où allez-vous ? — et qui remplacent avantageusement l’exhibition du passeport, en indiquant aux amis qui vous suivent ou que vous suivez, l’époque à laquelle on est passé, et la route qu’on a prise.

Comme il nous était absolument égal d’aller d’un côté ou d’un autre, pourvu que nous vissions quelque chose de nouveau, nous suivîmes la foule ; elle se rendait à la promenade de l’Engi, qui est la plus fréquentée des environs de la ville. Un grand rassemblement était formé devant la porte d’Aarberg ; nous en demandâmes la cause, on nous répondit laconiquement : Les ours. Nous parvînmes en effet jusqu’à un parapet autour duquel étaient appuyés comme sur une galerie de salle de spectacle deux ou trois cents personnes, occupées à regarder les gentillesses de quatre ours monstrueux, séparés par couples, et habitant deux grandes et magnifiques fosses, tenues avec la plus grande propreté et dallées comme des salles à manger.

L’amusement des spectateurs consistait, comme à Paris, à jeter des pommes, des poires et des gâteaux aux habitans de ces deux fosses ; seulement leur plaisir se compliquait d’une combinaison que j’indiquerai à M. le directeur du Jardin des Plantes, et que je l’invite à naturaliser pour la plus grande joie des amateurs.

La première poire que je vis jeter aux Martins bernois, fut avalée par l’un d’eux sans aucune opposition extérieure ; mais il n’en fut pas de même de la seconde. Au moment où, alléché par ce premier succès, il se levait nonchalamment pour aller chercher son dessert à l’endroit où il était tombé, un autre convive, dont je ne pus reconnaître la forme, tant son action fut agile, sortit d’un petit trou pratiqué dans le mur, s’empara de la poire au nez de l’ours stupéfait, et rentra dans son terrier aux grands applaudissemens de la multitude. Une minute après, la tête fine d’un renard montra ses yeux vifs et son museau noir et pointu à l’orifice de sa retraite, attendant l’occasion de faire une nouvelle curée aux dépens du maître du château, dont il avait l’air d’habiter un pavillon.

Cette vue me donna l’envie de renouveler l’expérience, et j’achetai des gâteaux comme l’appât le plus propre à réveiller l’appétit individuel des deux antagonistes. Le renard, qui devina sans doute mon intention en me voyant appeler la marchande, fixa ses yeux sur moi et ne me perdit plus de vue. Lorsque j’eus fait provision de vivres et que je les eus emmagasinés dans ma main gauche, je pris une tartelette de la main droite et la montrai au renard. Le sournois fit un petit mouvement de tête comme pour me dire : Sois tranquille, je comprends parfaitement ; puis il passa sa langue sur ses lèvres avec l’assurance d’un gaillard qui est assez certain de son affaire pour se pourlécher d’avance. Je comptais cependant lui donner une occupation plus difficile que la première. L’ours, de son côté, avait vu mes préparatifs avec une certaine manifestation d’intelligence, et se balançait gracieusement assis sur son derrière, les yeux fixes, la gueule ouverte et les pattes tendues vers moi. Pendant ce temps, le renard, rampant comme un chat, était sorti tout-à-fait de son terrier, et je m’aperçus que c’était une cause accidentelle plutôt encore que la vélocité de sa course qui m’avait empêché de reconnaître à quelle espèce il appartenait lors de sa première apparition : la malheureuse bête n’avait pas de queue.

Je jetai le gâteau, l’ours le suivit des yeux, se laissa retomber sur ses quatre pattes pour venir le chercher. Mais au premier pas qu’il fit, le renard s’élança par-dessus le dos de l’ours d’un bond dont il avait pris la mesure si juste, qu’il tomba le nez sur la tartelette ; puis, faisant un grand détour, il décrivit une courbe pour rentrer à son terrier. L’ours furieux, appliquant à l’instant à sa vengeance ce qu’il savait de géométrie, prit la ligne droite avec une vivacité dont je l’aurais cru incapable ; le renard et lui arrivèrent presque en même temps au trou, mais le renard avait l’avance, et les dents de l’ours claquèrent en se rejoignant à l’entrée du terrier au moment même où le larron venait d’y disparaître. Je compris alors pourquoi le pauvre diable n’avait plus de queue.

Je renouvelai plusieurs fois cette expérience à la grande satisfaction des curieux et du renard, qui, sur quatre gâteaux, en attrapait toujours deux.

Les ours qui habitent la seconde fosse sont beaucoup plus jeunes et plus petits. J’en demandai la cause, et j’appris qu’ils étaient les successeurs des autres, et qu’à leur mort ils devaient hériter de leur place et de leur fortune. Ceci exige une explication.

Nous avons dit comment, après sa fondation par le duc de Zœringen, Berne avait reçu son nom, et la part que le genre animal avait prise à son baptême. Depuis ce temps, les ours devinrent les armes de la ville, et l’on résolut non-seulement de placer leur effigie dans le blason, sur les fontaines, dans les horloges et sur les monumens de Berne, mais encore de s’en procurer de vivans, qui seraient nourris et logés aux frais des habitans. Ce n’était pas chose difficile, on n’avait qu’à étendre la main vers la montagne et à choisir. Deux jeunes oursins furent pris et amenés à Berne, où bientôt ils devinrent, par leur grace et leur gentillesse, un objet d’idolâtrie pour les bourgeois de la ville.

Sur ces entrefaites, une vieille fille fort riche, et qui, vers les dernières années de sa vie, avait manifesté pour ces aimables animaux une affection toute particulière, mourut, ne laissant d’autres héritiers que des parens assez éloignés. Son testament fut ouvert avec les formalités d’usage, en présence de tous les intéressés. Elle laissait 60,000 livres de rente aux ours, et mille écus une fois donnés à l’hôpital de Berne, pour y fonder un lit en faveur de l’un des membres de sa famille. Les ayans-droit attaquèrent le testament sous prétexte de captation ; un avocat d’office fut nommé aux défendeurs, et comme c’était un homme d’un grand talent, l’innocence des malheureux quadrupèdes, que l’on voulait spolier de leur héritage, fut publiquement reconnue, le testament déclaré bon et valable, et les légataires furent autorisés à entrer immédiatement en jouissance.

La chose était facile : la fortune de la donatrice consistait en argent comptant. Les douze cent mille francs de capital qui la composaient furent versés au trésor de Berne, que le gouvernement déclara responsable de ce dépôt, avec charge de compter des intérêts aux fondés de pouvoir des héritiers, considérés comme mineurs. On devine qu’un grand changement s’opéra dans le train de maison de ces derniers. Leurs tuteurs eurent une voiture et un hôtel, ils donnèrent en leur nom des dîners parfaitement servis et des bals du meilleur goût. Quant à eux personnellement, leur gardien prit le titre de valet de chambre, et ne les battit plus qu’avec un jonc à pomme d’or.

Malheureusement rien n’est stable dans les choses humaines. Quelques générations d’ours avaient joui à peine de ce bien-être inconnu jusqu’alors à leur espèce, quand la révolution française éclata. L’histoire de nos héros ne se trouve pas liée d’une manière assez intime à cette grande catastrophe, pour que nous remontions ici à toutes ses causes, ou que nous la suivions dans tous ses résultats ; nous ne nous occuperons que des évènemens dans lesquels ils ont joué un rôle.

La Suisse était trop près de la France pour ne pas éprouver quelque atteinte du grand tremblement de terre dont le volcan révolutionnaire secouait le monde : elle voulut résister cependant à cette lave militaire qui sillonna l’Europe. Le canton de Vaux se déclara indépendant : Berne rassembla ses troupes ; victorieuse d’abord dans la rencontre de Neueneck, elle fut vaincue dans les combats de Straubrunn et de Grauholz, et les vainqueurs, commandés par les généraux Brune et Schaunbourg, firent leur entrée dans la capitale. Trois jours après le trésor bernois fit sa sortie.

Onze mulets chargés d’or prirent la route de Paris : deux d’entre eux portaient la fortune des malheureux ours, qui, tout modérés qu’ils étaient dans leurs opinions, se trouvaient compris sur la liste des aristocrates et traités en conséquence. Il leur restait bien l’hôtel de leurs fondés de pouvoirs, que les Français n’avaient pu emporter ; mais ceux-ci justifiaient du titre de propriété, de sorte que ce dernier débris de leur splendeur passée fut entraîné dans le naufrage de leur fortune.

Un grand exemple de philosophie fut alors donné aux hommes par ces nobles animaux ; ils se montrèrent aussi dignes dans le malheur qu’ils s’étaient montrés humbles dans la prospérité, et ils traversèrent, respectés de tous les partis, les cinq années de révolution qui agitèrent la Suisse depuis 1798 jusqu’en 1805.

Cependant la Suisse avait abaissé ses montagnes sous la main de Bonaparte, comme l’Océan ses vagues à la voix de Dieu. Le premier consul la récompensa en proclamant l’acte de médiation, et les dix-neuf cantons respirèrent abrités sous l’aile que la France étendait sur eux.

À peine Berne fut-elle tranquille qu’elle s’empressa de réparer les pertes faites par ses citoyens. Alors ce fut à qui solliciterait un emploi du gouvernement, réclamerait une indemnité au trésor, demanderait une récompense à la nation. Ceux-là seuls qui avaient le plus de droit pour tout obtenir dédaignèrent toute démarche, et attendirent dans le silence du bon droit que la république pensât à eux.

La république justifia sa devise sublime : Un pour tous, tous pour un. Une souscription fut ouverte en faveur des ours ; elle produisit 60,000 francs. Avec cette somme, si modique en comparaison de celle qu’ils avaient possédée, le conseil de la ville acheta un lot de terres qui rapportait 2,000 livres de rente. Les malheureuses bêtes, après avoir été millionnaires, n’étaient plus qu’éligibles [2].

Encore cette petite fortune se trouva-t-elle bientôt réduite à moitié par un nouvel accident, mais qui était, cette fois, en dehors de toute commotion politique. La fosse qu’habitaient les ours était autrefois enfermée dans la ville, et touchait aux murs de la prison. Une nuit, un détenu condamné à mort, étant parvenu à se procurer un poinçon de fer, se mit à percer un trou dans la muraille ; après deux ou trois heures de travail, il crut entendre que du côté opposé du mur on travaillait aussi à quelque chose de pareil : cela lui donna un nouveau courage. Il pensa qu’un malheureux prisonnier comme lui peut-être habitait le cachot contigu, et il espéra qu’une fois réuni à lui, leur fuite commune deviendrait plus facile, le travail étant partagé. Cet espoir ne faisait que croître à mesure que la besogne avançait ; le travailleur caché surtout opérait avec une énergie qui paraissait lui faire négliger toute précaution : les pierres détachées par lui roulaient bruyamment ; son souffle se faisait entendre avec force. Le condamné n’en sentit que mieux la nécessité de redoubler d’efforts, puisque l’imprudence de son compagnon pouvait, d’un moment à l’autre, trahir leur évasion. Heureusement il restait peu de chose à faire pour que le mur fût mis à jour. Une grosse pierre seulement résistait encore à toutes ses attaques, lorsqu’il la sentit s’ébranler ; cinq minutes après, elle roula du côté opposé. La fraîcheur de l’air extérieur pénétra jusqu’à lui ; il vit que le secours inespéré qu’il avait reçu venait du dehors, et ne voulant pas perdre de temps, il se mit en devoir de passer par l’étroite ouverture qui lui était offerte d’une manière si inattendue. À moitié chemin, il rencontra un des ours qui faisait, de son côté, tous ses efforts pour pénétrer dans le cachot. Il avait entendu le bruit que faisait le détenu à l’intérieur de la prison, et par l’instinct de destruction naturel aux animaux, il s’était mis à le seconder de son mieux.

Le condamné se trouvait entre deux chances, être pendu ou dévoré ; la première était sûre, la seconde était probable : il choisit la seconde, qui lui réussit. L’ours, intimidé par la puissance qu’exerce toujours l’homme même sur l’animal le plus féroce, le laissa fuir sans lui faire de mal.

Le lendemain le geôlier, en entrant dans la prison, trouva une étrange substitution de personne ; l’ours était couché sur la paille du prisonnier.

Le geôlier s’enfuit sans prendre le temps de refermer la porte ; l’ours le suivit gravement, et trouvant toutes les issues ouvertes, arriva jusqu’à la rue, et s’achemina tranquillement vers la place du marché aux herbes. On devine l’effet que produisit sur la foule marchande l’aspect de ce nouvel amateur. En un instant, la place se trouva vide, et bientôt l’arrivant put choisir, parmi les fruits et les légumes étalés, ceux qui étaient le plus à sa convenance. Il ne s’en fit pas faute, et au lieu d’employer son temps à regagner la montagne, où personne ne l’aurait probablement empêché d’arriver, il se mit à faire fête de son mieux aux poires et aux pommes, fruits pour lesquels, comme chacun sait, ces animaux ont la plus grande prédilection. Sa gourmandise le perdit.

Deux maréchaux, dont la boutique donnait sur la place, avisèrent un moyen de reconduire le fugitif à sa fosse. Ils firent chauffer presque rouges deux grandes tenailles, et s’approchant de chaque côté du maraudeur, au moment où il était le plus absorbé par l’attention qu’il portait à son repas, ils le pincèrent vigoureusement chacun par une oreille. L’ours sentit du premier abord qu’il était pris ; aussi ne tenta-t-il aucune résistance, et suivit-il humblement ses conducteurs, sans protester autrement que par quelques cris plaintifs contre l’illégalité des moyens qu’on avait employés pour opérer son arrestation.

Cependant, comme on pensa qu’un pareil accident pourrait se renouveler, et ne finirait peut-être pas une seconde fois d’une manière aussi pacifique, le conseil de Berne décréta qu’on transporterait les ours hors de la ville, et qu’on leur bâtirait deux fosses dans les remparts.

Ce sont ces deux fosses qu’ils habitent aujourd’hui, et dont la construction est venue réduire de moitié leur capital, car elle coûta 30,000 fr. ; et pour se procurer cette somme, il fallut qu’ils laissassent prendre une inscription de première hypothèque sur leur propriété.

Aussitôt que j’eus consigné tous ces détails sur mon album, nous nous remîmes en route pour achever nos courses à l’entour de Berne. Une magnifique allée d’arbres s’offrait à nous ; nous la suivîmes comme le faisait tout le monde. Au bout d’une heure de marche, nous passâmes l’eau sur un bateau, et nous nous trouvâmes au Reichenbach, entre une joyeuse et bruyante guinguette suisse, et le vieux et morne château de Rodolphe d’Erlac ; l’une nous offrait un bon déjeuner, l’autre un grand souvenir ; la faim prit le pas sur la poésie : nous entrâmes à la guinguette.

C’est une admirable chose qu’une guinguette allemande pour quiconque aime la walse et la choucroute. Malheureusement je ne pouvais jouir que de l’un de ces plaisirs.

Aussi à peine eus-je déjeuné tant bien que mal, que je me jetai au milieu de la salle de danse, offrant à la première paysanne qui se trouva près de moi ma main, qu’elle accepta sans trop de façon, bien que j’eusse des gants, luxe tout-à-fait inconnu dans cette joyeuse assemblée. Je partis aussitôt, saisissant du premier coup la mesure de cette walse balancée et rapide, comme si toutes mes études avaient été dirigées du côté de cet art. Il est vrai de dire que l’orchestre nous secondait merveilleusement, quoique composé entièrement de musiciens de village, qui jouaient de je ne sais quels instrumens ; et je dois dire qu’aucun de nos orchestres parisiens ne m’a jamais paru mieux approprié à cette danse.

La walse finie, je demandai à ma danseuse, en allemand très intelligible, la permission de l’embrasser ; c’est l’une des phrases de cette langue dont la construction et l’accent sont le mieux restés dans ma mémoire : elle me l’accorda de fort bonne grâce.

Le château de Reichenbach eut ensuite notre visite. Une tradition moitié historique, moitié poétique, comme toutes les traditions suisses, s’y rattache. C’est là que le vieux Rodolphe d’Erlac se reposait de ses travaux guerriers et passait les derniers jours d’une vie si utile à sa patrie et si honorée de ses concitoyens. Un jour, son gendre Rudenz vient le voir, comme il avait l’habitude de le faire ; une discussion s’engage entre le vieillard et le jeune homme sur la dot que le premier devait payer au second. Rudenz s’emporte, saisit à la cheminée l’épée du vainqueur de Laupen, frappe le vieillard qui expire sur le coup, et se sauve. Mais les deux chiens de Rodolphe, qui étaient à l’attache de chaque côté de la porte, brisent leurs chaînes, poursuivent le fugitif dans la montagne, et reviennent deux heures après couverts de sang : on ne revit jamais Rudenz.

Le jeune homme qui nous raconta cette anecdote revenait à Berne : il nous proposa de faire route avec lui ; nous acceptâmes. Chemin faisant, nous lui dîmes ce que nous avions déjà vu, et nous nous informâmes près de lui s’il ne nous restait pas quelque chose à voir. Il se trouva que nous avions déjà exploré à peu près toute la partie pittoresque de la ville ; cependant il nous proposa de faire un petit circuit et de rentrer à Berne par la tour de Goliath.

La tour de Goliath est ainsi nommée, parce qu’elle sert de niche à une statue colossale de saint Christophe.

Comme cette dénomination ne doit pas paraître au lecteur beaucoup plus conséquente qu’elle ne me le parut à moi-même, je vais lui expliquer incontinent quelle analogie il existe entre le guerrier philistin et le pacifique Israélite.

Vers la fin du XVe siècle, un riche et religieux seigneur fit don à la cathédrale de Berne d’une somme considérable, qui devait être employée à l’achat de vases sacrés. Cette disposition testamentaire s’exécuta religieusement, et un magnifique saint-sacrement fut acheté et renfermé dans le tabernacle. Possesseurs de cette nouvelle richesse, les desservans de l’église pensèrent aussitôt aux moyens de la mettre à l’abri de tout accident. On ne pouvait placer une garde humaine dans le sanctuaire ; on chercha parmi la milice céleste quel était le saint qui donnait le plus de garantie de vigilance et de dévouement. Saint Christophe, qui avait porté Notre-Seigneur sur ses épaules, et dont la taille gigantesque constatait la force, obtint, après une légère discussion, la préférence sur saint Michel, que l’on regardait comme trop jeune pour avoir la prudence nécessaire à l’emploi dont on voulait l’honorer. On chargea le plus habile sculpteur de Berne de modeler la statue que l’on devait placer près de l’autel pour épouvanter les voleurs, comme on place un mannequin dans un champ de chenevis pour effrayer les oiseaux. Sous ce rapport, lorsque l’œuvre fut achevée, elle dut certainement réunir tous les suffrages, et saint Christophe lui-même, si Dieu lui accorda la jouissance de voir du ciel le portrait qu’on avait fait de lui sur la terre, dut être fort émerveillé du caractère guerroyant qu’avait pris, sous le ciseau créateur de l’artiste, sa tranquille et pacifique personne.

En effet, l’image sainte était haute de vingt-deux pieds, portait à la main une hallebarde, au côté une épée, et était peinte, de la tête aux pieds, en rouge et en bleu, ce qui lui donnait une apparence tout-à-fait formidable.

Ce fut donc avec toutes ces chances de remplir fidèlement sa mission, et après avoir entendu un long discours sur l’honneur qui lui était accordé, et sur les devoirs que cet honneur lui imposait, que le saint fut installé en grande pompe derrière le maître-autel, qu’il dépassait de toute la longueur du torse.

Deux mois après le saint-sacrement était volé.

On devine quelle rumeur cet accident causa dans la paroisse, et la déconsidération qui en rejaillit tout naturellement sur le pauvre saint. Les plus exaspérés disaient qu’il s’était laissé corrompre, les plus modérés, qu’il s’était laissé intimider. Un troisième parti, plus fanatique que les deux autres, déblatérait aussi contre lui sans ménagement aucun : c’était le parti des Michélistes, qui, en minorité lors de la discussion, avait conservé sa rancune religieuse avec toute la fidélité d’une haine politique. Bref, à peine si une ou deux voix osèrent prendre la défense du gardien infidèle. Il fut donc ignominieusement exilé du sanctuaire qu’il avait si mal défendu ; et comme on était en guerre avec les Fribourgeois, on le chargea de protéger la tour de Lombach qui s’élevait hors de la ville, en avant de la porte de Fribourg. On lui tailla dans cette porte la niche qu’il habite encore de nos jours, et on l’y plaça comme un soldat dans une guérite, avec l’injonction d’être plus vigilant cette fois qu’il ne l’avait été la première.

Huit jours après, la tour de Lombach était prise.

Cette conduite inouie changea la déconsidération en mépris : le malheureux saint fut dès-lors regardé par les hommes les plus raisonnables non-seulement comme un lâche, mais encore comme un traître, et débaptisé d’un commun accord. On le dépouilla du nom respecté qu’il avait compromis pour le flétrir d’un nom abominable. On l’appela Goliath.

En face de lui et dans l’attitude de la menace, est une jolie petite statue de David tenant une fronde à la main.

  1. C’est ici que le premier ours a été pris.
  2. Le droit d’éligibilité est fixé à Genève à 9 francs ; je crois qu’il en est de même à Berne.