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IX.

Fribourg.




Nous ne nous arrêtâmes à Morat que deux heures : ce temps suffisait de reste pour visiter ce que la ville offre de curieux. Vers les trois heures de l’après-midi nous remontâmes dans notre petite calèche, et nous nous mîmes en route pour Fribourg. Au bout d’une demi-heure de marche en pays plat, nous arrivâmes au pied d’une colline que notre cocher nous invita à monter à pied, sous prétexte de nous faire admirer le point de vue, mais de fait, je crois, par déférence pour son cheval. Je me laissais ordinairement prendre à ces supercheries, sans paraître le moins du monde les deviner, car n’eussent été mes compagnons de voyage, j’aurais fait toute la route à pied. Cette fois au moins l’invitation du guide n’était point dénuée de motifs plausibles. La vue qui embrasse tout le champ de bataille, la ville, les deux lacs de Morat et de Neuchatel, est magnifique : c’est à l’endroit même où nous étions que le duc de Bourgogne avait fait bâtir ses logis. Une demi-heure de marche nous conduisit ensuite à la crête de la montagne, et à peine l’eûmes-nous dépassée, que sur le versant opposé à celui que nous venions de gravir, je reconnus l’endroit où avait fait sa halte pieuse toute l’armée des confédérés. Le reste de la route n’offre rien de remarquable que la jolie vallée de Gotteron qui vient se réunir à la route une lieue avant Fribourg, et qui s’étend jusqu’aux portes de la ville. Sur le sommet opposé à celui que nous suivions, notre guide nous fit remarquer l’ermitage de Sainte-Madeleine, qu’il nous invita à visiter le lendemain, et au fond de la vallée, un aqueduc romain, qui sert aujourd’hui à conduire une partie des eaux de la Sarine jusqu’aux forges de Gotteron.

La porte par laquelle on entre dans Fribourg, en arrivant de Morat, est une des constructions les plus hardies que l’on puisse voir : suspendue comme elle l’est au-dessus d’un précipice de deux cents pieds de profondeur, on n’aurait qu’à la détruire pour rendre la ville imprenable de ce côté ; Fribourg tout entier, du reste, semble le résultat d’une gageure faite par un architecte fantasque, à la suite d’un dîner copieux. C’est la ville la plus bossue que je connaisse : le terrain a été pris tel que Dieu l’avait fait ; les hommes ont bâti dessus, voilà tout. À peine a-t-on dépassé la porte, qu’on descend, non pas une rue, mais un escalier de vingt-cinq ou trente marches ; on se trouve alors dans un petit vallon pavé, et bordé de maisons des deux côtés. Avant de monter vers la cathédrale qui se trouve en face, il y a deux choses à voir : à gauche, une fontaine ; à droite, un tilleul. La fontaine est un monument du XVe siècle, curieux de naïveté : elle représente Samson terrassant un lion. L’Hercule juif porte à son côté, passée dans un ceinturon, sa mâchoire d’âne en guise d’épée. — Le tilleul est à la fois un souvenir et un monument du même siècle ; voici à quelle tradition se rattache son existence :

Nous avons dit que les quatre-vingts jeunes gens que Fribourg avait envoyés à la bataille de Morat, avaient, pour se reconnaître entre eux pendant la mêlée, orné leurs casques et leurs chapeaux de branches de tilleul ; aussitôt que celui qui commandait ce petit corps de frères, eut vu la bataille gagnée, il dépêcha un de ses soldats vers Fribourg, pour y porter cette nouvelle. Le jeune Suisse, comme le Grec de Marathon, fit la course tout d’une traite, et, comme lui, arriva mourant sur la place publique, où il tomba en criant : victoire ! et en agitant de sa main mourante la branche de tilleul qui lui avait servi de panache. Ce fut cette branche qui, plantée religieusement par les Fribourgeois à la place où leur compatriote était tombé, produisit l’arbre colossal qu’on y voit aujourd’hui.

Le clocher de l’église est un des plus élevés de la Suisse : il a trois cent quatre-vingt-six pieds de hauteur. — En général, il y a peu de ces monumens dans les Alpes ; depuis Babel, les hommes ont renoncé à lutter contre Dieu ; les montagnes tuent les temples : quel est l’insensé qui oserait bâtir un clocher au pied du Mont-Blanc ou de la Yungfrau ? — Le porche est l’un des plus ouvragés qu’il y ait en Suisse : il représente le jugement dernier dans tous ses détails : Dieu punissant ou récompensant les hommes que la trompette du jugement réveille, et que les anges séparent en deux troupes, et qui entrent séance tenante, la troupe des élus dans un château qui représente le paradis, la troupe des damnés dans la gueule d’un serpent qui simule l’enfer ; parmi les damnés il y a trois papes que l’on reconnaît à leur tiare. — Au-dessous du bas-relief on lit une inscription qui indique que l’église est sous l’invocation de saint Nicolas, qui témoigne de la foi que les Fribourgeois ont dans l’intercession du saint qu’ils ont choisi, et du crédit dont ils pensent que leur patron jouit près du Père éternel ; la voici :

PROTEGAM HANC URBEM ET SALVABO EAM PROPTER NICOLAUM
SERVUM MEUM [1].


L’intérieur de l’église n’offre de remarquable qu’une chaire gothique d’un assez beau travail ; quant au maître-autel, il est dans le goût de la statuaire de Louis XV, et ressemble considérablement au Parnasse de M. Titon du Tillet.

Comme il commençait à se faire tard, nous remîmes au lendemain la visite que nous comptions faire aux autres curiosités de la ville.

Fribourg est la cité catholique par excellence : croyante et haineuse comme au XVIe siècle. Cela donne à ses habitans une couleur de moyen-âge pleine de caractère. Pour eux, point de différence intelligente entre la papauté de Grégoire VII ou celle de Boniface VIII, point de distinction entre l’église démocratique ou l’église aristocratique : le cas échéant, ils décrocheraient demain l’arquebuse de Charles IX ou rallumeraient le bûcher de Jean Hus.

Le lendemain matin j’envoyai le cocher et la voiture nous attendre sur la route de Berne, et je priai notre hôte de nous procurer un jeune homme qui nous conduisît à l’ermitage de Sainte-Madeleine, les chemins qui y mènent étant impraticables pour une voiture. Il nous donna son neveu, gros joufflu, sacristain de profession, et guide à ses momens perdus. Il nous restait à visiter à Fribourg la porte Bourguillon, ancienne construction romaine. Nous nous mîmes en route sous la conduite de notre nouveau cicérone. — Nous passâmes pour nous y rendre près du tilleul de Morat dont j’appris alors l’histoire ; puis nous descendîmes une rue de cent vingt marches qui nous conduisit à un pont jeté sur la Sarine. C’est du milieu de ce pont qu’il faut se retourner, regarder Fribourg s’élevant en amphithéâtre comme une ville fantastique : on reconnaîtra bien alors la cité gothique, bâtie pour la guerre, et posée à la cime d’une montagne escarpée comme l’aire d’un oiseau de proie ; on verra quel parti le génie militaire a tiré d’une localité qui semblait bien plutôt destinée à servir de retraite à des chamois que de demeure à des hommes, et comment une ceinture de rochers a formé une enceinte de remparts.

À gauche de la ville, et comme une chevelure rejetée en arrière, s’élève une forêt de vieux sapins noirs poussant dans les fentes des rochers, d’où sort, comme un large ruban chargé de la maintenir, la Sarine aux eaux grises qui serpente un instant dans la vallée, et disparaît au premier détour. Au-delà de la petite rivière, et sur la montagne opposée à la ville, on découvre, au-dessus d’une espèce de faubourg bâti en amphithéâtre, la porte Bourguillon, à laquelle on arrive par un chemin creusé dans la montagne. Cette vue récompense mal de la fatigue qu’on a prise pour arriver jusque-là : c’est une construction romaine, comme toutes celles qui restent de cette époque, lourde, massive et carrée. Près d’elle, à la gauche du chemin qui y conduit, est une assez jolie petite chapelle, bâtie en 1700, dans les niches de laquelle on a placé extérieurement quatorze statues de saints, qui portent la date de 1650 ; deux ou trois d’entre elles sont assez remarquables. L’intérieur n’offre rien de curieux, si ce n’est les nombreux témoignages de la foi des habitans : les murs sont tapissés d’ex-voto, qui tous attestent les miracles opérés par la vierge Marie, sous l’invocation de laquelle est placé ce petit temple ; des peintures naïves et des inscriptions plus naïves encore constatent le cas où la puissance de la protectrice divine s’est révélée. L’une représente un vieillard au lit de mort qu’une apparition guérit ; l’autre, une femme près d’être écrasée par une voiture et un cheval emporté qu’une main invisible arrête tout à coup ; une troisième, un homme près de se noyer, que l’eau obéissante porte au bord, sur un ordre de la Vierge ; enfin une dernière, un enfant qui tombe dans un précipice, et dont les ailes d’un ange amortissent la chûte. J’ai copié l’inscription écrite au-dessous de ce dernier dessin, la voici dans toute sa pureté :

LE 26 JULLY 1799 ET TOMIBÉ DEPUIS LE HEAU DU ROCH DE LA MAISON DES FRÈRES BOURGER, EN MONTANT À MONT-TORGE JUSQUE DANS LA SARINE, JOSEPH FILS DE JEAN VEINSANT KOLLY BOURGEOIT DE FRIBOURG, AGÉ DE CINQ ANS PRÉSERVÉ DE DIEU ET DE LA SAINTE VIERGE ; SANS AUQUUN MAL.


Je me fis montrer l’endroit où cette chûte avait eu lieu ; l’enfant est tombé d’une hauteur de 180 pieds à peu près.

En regagnant la route de Berne, notre sacristain nous montra l’endroit que les ingénieurs viennent de choisir pour y jeter un pont suspendu qui joindra la ville à la montagne située en face d’elle. Ce pont aura 850 pieds de longueur, sur une élévation de 150 ; il passera à 90 pieds au-dessus des toits des plus hautes maisons bâties au fond de la vallée. L’idée qu’on allait embellir Fribourg d’un monument dont la façon serait si moderne, m’affligea autant qu’elle paraissait réjouir ses habitans. Cette espèce de balançoire en fil de fer qu’on appelle un pont suspendu, jurera d’une manière bien étrange, ce me semble, avec la ville gothique et sévère qui vous reporte, à travers les siècles, à des temps de croyance et de féodalité. La vue de quelques forçats aux habits rayés de noir et de blanc, qui travaillaient sous la surveillance d’un garde-chiourme, ne contribua point à éclaircir ce tableau, qui, dans mes idées d’art et de nationalité, m’attrista autant que pourrait le faire l’aspect d’un habit marron à Constantinople, ou d’un pantalon de nankin sur les bords du Gange.

À trois heures nous rejoignîmes notre voiture qui nous attendait, caisse, cheval et cocher, avec une immobilité et une patience qui auraient fait honneur à un fiacre ; nous nous établîmes dans le fond, avec notre sacristain sur le devant, et nous nous mîmes en route pour l’ermitage de la Madeleine. Après une demi-lieue de marche à peu près, la voiture s’arrêta, et nous prîmes un chemin de traverse.

Nous étions partis de Fribourg par un temps magnifique, ce qui n’avait point empêché notre desservant de Saint-Nicolas de se munir d’un énorme parapluie, qui paraissait, à la prédilection que le sacristain manifestait pour ce meuble, le compagnon ordinaire de ses courses ; c’était du reste un vieux serviteur vêtu de calicot bleu, raccommodé avec des carrés de drap gris, et qui, lorsqu’il était déployé dans toute sa largeur, avait une envergure de sept ou huit pieds ; vénérable parapluie-ancêtre dont on ne retrouverait l’espèce chez nous qu’en s’enfonçant dans la Bretagne ou la Basse-Normandie. Nous avions ri d’abord de la précaution de notre guide, qui, vif et jovial comme un Suisse allemand, nous avait regardés long-temps avec inquiétude avant de savoir ce qui provoquait notre hilarité, et qui enfin, au bout d’un quart d’heure, ayant fini par en deviner la cause, s’était dit tout haut à lui-même : «  Ah ! foui, c’être ma parapluie, ché comprends. »

Au bout de dix minutes de marche, et comme nous commencions à gravir la rampe presqu’à pic qui conduisait à la porte Bourguillon, par une chaleur de vingt-cinq degrés, et recevant d’aplomb sur la tête les rayons du soleil, nous vîmes notre guide qui avait déployé sa mécanique et qui grimpait tranquillement par un petit sentier latéral, à l’ombre de cette espèce de machine de guerre, et abrité sous son toit comme un Saint-Sacrement sous un dais. Nous commençâmes à reconnaître que l’affection qu’il portait à son compagnon de voyage n’était pas aussi désintéressée que nous le pensions d’abord. Nous nous arrêtâmes, suivant d’un œil d’envie son ascension dans l’ombre mobile qui l’enveloppait comme l’atmosphère la terre. En arrivant à la hauteur où nous étions, il s’était arrêté à son tour, nous avait regardés un instant avec étonnement, comme pour s’interroger sur la cause de notre halte ; puis, nous ayant vus nous passer mutuellement une bouteille de kirschenwaser, et nous essuyer le front avec nos mouchoirs, il s’était dit, toujours parlant à lui-même, comme s’il répondait à une question intérieure : — « Ah ! foui, ché comprends, fous avre chaud, c’est la soleil. » — Puis il avait continué son ascension, qu’il avait achevée avec autant de calme qu’il l’avait commencée.

En arrivant à la voiture, comme un cavalier qui s’occupe de son cheval avant de penser à lui-même, il avait soigneusement plié son cher rifflard, pour lequel je commençais à avoir une vénération presqu’aussi profonde que la sienne ; il en avait abaissé symétriquement les plis les uns sur les autres ; puis, faisant glisser dessus, de toute la longueur de son lacet vert le cercle de laiton qui les maintenait, il avait solidement établi le précieux meuble dans l’angle en retour formé par la banquette de devant de la calèche, et avait conservé, en s’asseyant sur l’extrême bord du coussin dont son ami occupait le fond, toutes les marques de déférence qu’il croyait devoir simultanément à lui et à nous. On devine donc que lorsque nous descendîmes pour faire à pied, et par le chemin de traverse où ne pouvait s’engager la voiture, les trois quarts de lieue qui nous séparaient encore de l’ermitage, le parapluie fut le premier descendu, comme il avait été le premier monté, et que nous ne dûmes nous mettre en route qu’après qu’un scrupuleux examen eut convaincu son propriétaire qu’il ne lui était arrivé aucun accident. L’inventaire n’était pas dénué de raison. Pendant notre course en voiture, le ciel s’était couvert de nuages, un tonnerre lointain se faisait entendre dans la vallée, se rapprochant à chaque coup. Bientôt de larges gouttes tombèrent ; mais comme nous étions à moitié chemin à peu près, et que nous avions par conséquent aussi loin pour retourner à notre voiture que pour atteindre le but de notre excursion, nous nous élançâmes à toutes jambes vers le bouquet de bois derrière lequel nous présumions qu’était situé l’ermitage. Au bout de cinquante pas, la pluie tombait par torrent, et au bout de cent, nous n’avions plus un fil de sec sur toute notre personne ; nous ne nous arrêtâmes néanmoins que sous l’abri des arbres qui entoure l’ermitage. Alors nous nous retournâmes et nous aperçûmes notre sacristain tranquillement à couvert sous son parapluie comme sous un vaste hangard. Il venait à nous, posant proprement la pointe de ses pieds sur l’extrémité des pierres dont était parsemé le chemin, et qui formaient un archipel de petites îles au milieu de la nappe d’eau qui couvrait littéralement la plaine ; de sorte que lorsqu’il nous rejoignit, il ne nous fallut qu’un coup d’œil pour nous convaincre que la personne de notre guide s’était conservée intacte depuis les extrémités supérieures jusqu’aux extrémités inférieures ; pas une goutte d’eau ne coulait de sa chevelure, pas une tache de boue ne souillait ses souliers cirés à l’œuf. Arrivé à quatre pas de nous, il s’arrêta, fixa ses grands yeux étonnés sur notre groupe tout ruisselant et tout transi, et comme s’il lui eût fallu autre chose que l’aspect du temps pour lui donner l’explication de notre détresse, il dit après quelques secondes de réflexion, et toujours se parlant à lui-même : — « Ah ! foui, ché comprends, fous être mouillés ; c’est l’orache. »

Le gredin ! nous l’aurions étranglé de bon cœur ; je crois même que l’un de nous en fit la proposition. Heureusement que nous fûmes détournés de cette mauvaise pensée par les sons d’une cloche qui retentit à quelques pas de nous, et dont le bruit semblait sortir de terre : c’était celle de l’ermitage, dont nous n’étions plus qu’à quelques pas. L’orage avait été rapide et violent comme un orage de montagne ; la pluie avait cessé, le ciel était redevenu pur ; nous secouâmes nos vêtemens, et quittant notre abri, nous nous acheminâmes vers la grotte, laissant notre sacristain occupé à chercher une place bien exposée où il pût faire sécher son parapluie. Bientôt nous nous trouvâmes en face de l’ouvrage le plus merveilleux qu’ait accompli peut-être depuis le commencement des siècles la patience d’un homme.

En 1760, un paysan de Gruyère, nommé Jean Dupré, prit la résolution de se faire ermite et de se creuser lui-même un ermitage comme jamais les pères du désert n’avaient soupçonné qu’il en pût exister. Après avoir cherché long-temps dans le pays environnant une place convenable, il crut avoir trouvé, à l’endroit même où nous étions, une masse de rochers à la fois assez solide et assez friable pour qu’il pût mettre à exécution son projet. Cette masse, recouverte à son sommet d’une terre végétale sur laquelle s’élèvent des arbres magnifiques, présente au midi l’une de ses faces coupée à pic et dominant à la hauteur de deux cents pieds à peu près la vallée de Gotteron. Dupré attaqua cette masse, non pas pour s’y creuser une simple grotte, mais pour s’y tailler une habitation complète avec toutes ses dépendances, s’imposant en outre pour pénitence de ne manger que du pain et de ne boire que de l’eau tout le temps que durerait ce travail. Son œuvre n’était point encore achevée au bout de vingt ans, lorsqu’elle fut interrompue par la mort tragique du pauvre anachorète. Voici comment :

La singularité du vœu, la persistance avec laquelle Dupré l’accomplissait, la hardiesse de cette fouille à l’intérieur de la montagne, attiraient à la Madeleine nombre de visiteurs, et comme des deux chemins qui y conduisaient, celui de la vallée de Gotteron était le plus court et le plus pittoresque, c’était celui que préféraient les curieux. Il y avait bien un petit inconvénient. Arrivé au pied de l’ermitage, il fallait traverser la Sarine ; mais Dupré lui-même se chargea de lever cette difficulté en faisant faire une barque, et en quittant la pioche pour la rame chaque fois qu’une nouvelle société désirait visiter son ermitage. Un jour, une bande de jeunes étudians vint à son tour réclamer l’office du pieux batelier ; et comme ils étaient avec lui au milieu de la rivière, l’un d’eux, riant de la terreur d’un de ses camarades, posa, malgré les remontrances de l’ermite, ses pieds sur les deux bords de la barque, et lui imprima, en se laissant peser tantôt à bâbord, tantôt à tribord, un mouvement si brusque, qu’il la fit chavirer : les étudians, qui étaient jeunes et vigoureux, gagnèrent la rive malgré le courant rapide de la rivière ; le vieillard se noya, et l’ermitage resta inachevé.

Nous parvînmes à cette grotte en descendant quatre ou cinq marches, par une espèce de poterne qui traverse un roc de huit pieds d’épaisseur. Cette poterne nous conduisit sur une terrasse taillée dans la pierre même qui surplombe au-dessus d’elle, à peu près comme le font certaines maisons gothiques, dont les différens étages avancent successivement sur la rue. Une porte s’offrait à notre droite, nous entrâmes. Nous nous trouvâmes dans la chapelle de l’ermitage, longue de quarante pieds, large de trente, haute de vingt. Deux fois par an, un prêtre de Fribourg vient y dire la messe, et alors cette église souterraine, qui rappelle les catacombes où les chrétiens célébrèrent leurs premiers mystères, se remplit de la population des villages voisins ; quelques bancs de bois, quelques images saintes, en forment la seule richesse. Aux deux côtés de l’autel sont deux portes, aussi creusées dans le roc ; l’une conduit dans la sacristie, petite chambre carrée, d’une dizaine de pieds de large et de haut ; l’autre, au clocher. Ce clocher bizarre, dont la modeste prétention tout opposée à celle de ses confrères, n’a jamais été de s’élever au-dessus du niveau de la terre, mais seulement d’arriver jusqu’à sa surface, ressemble d’en haut à un puits, et d’en bas à une cheminée ; sa cloche est suspendue au milieu des arbres qui couronnent le sommet de la montagne, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, et le tuyau du clocher par lequel on la met en branle, a soixante-dix pieds de long. — En rentrant dans la chapelle et presqu’en face de l’autel, on trouve une porte qui conduit à une chambre : dans cette chambre est un escalier de dix-huit marches qui mène à un petit jardin ; de cette chambre on passe dans un bûcher, et du bûcher dans la cuisine.

Malgré la chétive nourriture à laquelle s’était condamné le digne anachorète, il n’avait point négligé cette partie des bâtimens si importante dans la demeure des autres individus de l’espèce à laquelle il appartenait ; c’est même la portion de son ermitage à laquelle, par une prédilection bien désintéressée, il parait avoir donné le plus de soin. — Lorsque nous y entrâmes, nous pûmes un instant nous croire dans une de ces grottes que le génie de Walter Scott creuse dans les montagnes d’Écosse, et qu’il peuple avec une sorcière échevelée et son fils idiot. — En effet une vieille femme était assise sous le manteau de la vaste cheminée dont la fumée s’échappait par un conduit de quatre-vingt-huit pieds de haut, creusé perpendiculairement dans le roc ; elle grattait quelques légumes qu’attendait une marmite bouillottante, tandis qu’en face d’elle un grand gaillard de vingt-six ans, assis sur une pierre, étendait ses pieds sans faire attention qu’il les baignait dans une mare d’eau que l’orage avait versée par la cheminée, préoccupé seulement du désir de trouver quelque chose de mangeable dans les épluchures que jetait sa mère, et qu’il examinait les unes après les autres avec la méticuleuse gourmandise d’un singe. Nous nous arrêtâmes un instant à la porte pour contempler cette scène éclairée seulement par le reflet rougeâtre d’un foyer ardent, dans lequel pétillait, dressé tout debout dans la cheminée, un sapin coupé vert avec ses branches et ses feuilles, et qui brûlait ainsi depuis sa racine jusqu’à son extrémité. — Il aurait fallu Rembrandt, pour fixer sur la toile, avec sa couleur ardente et son expression pittoresque, ce tableau bizarre dont lui seul pourrait faire comprendre la poésie ; lui seul aurait pu saisir cette lumière vive et résineuse, se reflétant tout entière sur la figure ridée de la vieille femme, et jouant dans les boucles d’argent de ses cheveux, tandis que frappant de profil seulement sur la tête du jeune homme, elle laissait l’une de ses faces dans l’ombre et noyait l’autre dans la lumière.

Nous étions entrés sans être entendus, mais à un mouvement que nous fîmes, la mère leva les yeux sur nous ; et isolant son regard ébloui par le centre de lumière près duquel elle se trouvait, à l’aide d’une main, elle nous aperçut debout et pressés contre la porte. Elle alongea le pied vers son fils, et le poussant brusquement, elle le tira de l’occupation qui l’absorbait tout entier. Je présume qu’elle lui dit en mauvais allemand de nous montrer l’ermitage, car le jeune homme prit au foyer une branche de sapin tout enflammée, se leva avec une langueur maladive, resta un instant debout au milieu de la mare, devenue presque compacte par la réunion de la suie et des cendres que l’eau en tombant avait entraînées avec elle ; puis, nous regardant d’un air hébété, bailla, étendit les bras et vint à nous. Il nous adressa quelques sons gutturaux et inintelligibles qui n’appartenaient certes à aucun idiome humain ; mais comme il étendait le bras dont il tenait la torche, du côté des autres chambres, nous comprîmes qu’il nous invitait à les visiter ; nous le suivîmes. Il nous conduisit vers un corridor long de quatre-vingts pieds et large de quatorze, dont nous ne pûmes comprendre la destination. Ce corridor était éclairé par quatre fenêtres, percées comme des meurtrières, dans une plus ou moins grande épaisseur, selon les saillies extérieures que faisait le rocher. L’idiot approcha sa torche de la porte, et nous montra du bout du doigt, et sans autre explication que cette syllabe : heu ! heu ! qu’il répétait chaque fois qu’il voulait indiquer quelque chose, des traits de crayon presque effacés. Nous retrouvâmes avec peine la forme des lettres, nous pûmes lire enfin le nom de Marie-Louise ; la fille des Césars d’Allemagne, qui à cette époque était encore femme d’empereur et mère de roi, avait visité cet ermitage en 1813, et y avait écrit son nom, presque effacé aujourd’hui dans l’histoire, comme il l’est sur cette porte.

Nous passâmes de ce corridor dans la chambre de l’ermite, qui forme la dernière pièce de ce bizarre appartement. Son lit de bois, sur lequel étaient posés un matelas et une couverture, sert aujourd’hui de couche à la vieille femme, et en face de cette couche, quelques brins de paille étendus sur le plancher humide, insuffisans pour un cheval dans une écurie, pour un chien dans une niche, servent de litière à l’idiot. C’est là que ces malheureux passent leurs jours, vivant des aumônes des curieux qui viennent visiter leur étrange demeure.

La longueur de la trouée faite dans le roc par l’ermite est de trois cent soixante-cinq pieds : il s’est arrêté à ce chiffre, en mémoire des jours de l’année. La voûte a partout quatorze pieds de hauteur.

En revenant par la chambre contiguë à la chapelle, nous descendîmes les dix-huit marches de l’escalier, qui nous conduisit au jardin, où poussent quelques misérables légumes qu’entretient le jeune homme qui nous servait de guide. Un geste démonstratif, accompagné de sa syllabe habituelle, heu ! heu ! nous fit tourner la tête vers une excavation du rocher : c’est l’entrée d’une fontaine d’eau excellente ; on l’appelle la Cave de l’ermite.

Nous avions vu dans tous ses détails cette singulière construction. Le temps s’était réclairci pendant que nous la visitions : ce que nous avions de mieux à faire était de remonter en voiture et de nous mettre en route pour Berne. Nous traversâmes la poterne et nous nous mîmes en quête de notre guide, très préoccupés des premiers symptômes d’une faim qui promettait de devenir dévorante. Nous trouvâmes notre clerc de Saint-Nicolas assis à l’ombre d’un arbre, et ayant devant lui une pierre sur laquelle on voyait les débris d’un repas. Le drôle venait de déjeuner merveilleusement, autant que nous en pûmes juger par les os de poulet qui jonchaient la terre autour de lui, et par une gourde qui, posée sans bouchon à côté du parapluie, témoignait assez qu’elle venait de se vider dans un vase plus élastique et d’une plus large capacité. Quant à notre homme, il avait les yeux levés au ciel, et disait ses grâces en créature qui sent tout le prix des dons du Créateur.

Cette vue nous creusa horriblement l’estomac.

Nous lui demandâmes s’il n’y aurait pas moyen de se procurer dans les environs quelques articles de consommation dans le genre de ceux qu’il venait d’absorber. Il nous fit répéter plusieurs fois notre phrase ; puis, enfin, après avoir réfléchi un instant, il nous dit avec la tranquille perspicacité qui faisait le fonds de son caractère : « — Ah ! foui, fous avre faim, ché comprends ; c’être l’exercice. »

Puis il se leva sans répondre autrement à notre question, ferma son couteau, mit sa gourde dans sa poche, ramassa son parapluie, et s’achemina vers l’endroit où nous attendait notre voiture, aussi flegmatiquement que s’il n’avait pas à la suite de son estomac plein deux estomacs vides.

Lorsque nous eûmes rejoint notre cocher, nous nous consultâmes pour régler nos comptes avec notre guide : il fut décidé que nous lui donnerions un thaler (six francs de notre monnaie, je crois) pour la demi-journée qu’il nous avait consacrée ; je tirai donc de ma poche un thaler que je lui mis dans la main. Notre sacristain prit la pièce, la retourna attentivement sur les deux faces, en examina l’épaisseur, afin de bien s’assurer qu’elle n’était ni effacée ni rognée, la mit dans sa poche, et tendit de nouveau la main. Cette fois je la lui pris avec beaucoup de cordialité, et la lui serrant de toutes mes forces, je lui dis dans le meilleur allemand que je pus : Gut reis mein freund. Le pauvre diable fit une grimace de possédé ; et pendant qu’il décollait, à l’aide de sa main gauche, les doigts de sa main droite, en murmurant quelques mots que nous ne pûmes comprendre, nous remontâmes en voiture. Au bout d’un quart de lieue, il nous vint une pensée : ce fut de demander à notre cocher s’il avait entendu ce qu’avait dit notre guide.

— Oui, messieurs, nous répondit-il.

— Eh bien ?

— Il a dit qu’un thaler était bien peu de chose pour un homme qui, comme lui, a supporté dans un seul jour la chaleur, la pluie et la faim.

On devine quelle impression dut faire un pareil reproche sur des hommes rôtis par le soleil, mouillés jusqu’aux os, et mourant d’inanition. Aussi demeurâmes-nous dans l’insensibilité la plus complète, seulement la traduction de ces paroles nous amena tout naturellement à demander à notre cocher s’il n’y avait pas une auberge sur la route que nous avions à parcourir pour arriver à Berne. Sa réponse fut désespérante.

Deux heures après, il s’arrêta, et nous demanda si nous voulions visiter le champ de bataille de Laupen.

— Y a-t-il une auberge sur le champ de bataille de Laupen ?

— Non, monsieur, c’est une grande plaine où Rodolphe d’Erlac, à la tête du peuple, a vaincu la noblesse, l’an 1339…

— Très bien ; et combien de lieues encore d’ici à Berne ?

— Cinq.

— Un thaler de trinkgeld [2], si nous y sommes dans deux heures.

Le cocher mit son cheval au galop avec une ardeur que la nuit ne put ralentir, et une heure et demie après, du haut de la montagne de Bümplitz, nous vîmes, éparpillées dans la plaine et brillantes comme des vers luisans sur une pelouse, les lumières de la capitale du canton bernois.

Au bout de dix minutes, notre voiture s’arrêta dans la cour de l’hôtel du Faucon.

  1. Je protégerai et sauverai cette ville à cause de mon serviteur Nicolas.
  2. Pourboire ; mot à mot, argent pour trinquer.