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Impressions de voyage
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XIII.

Obergestelen.




Brieg est situé à la pointe occidentale du Kunhorn, et forme l’extrémité la plus aiguë de l’embranchement des routes du Simplon et de la vallée du Rhône. La première, large et belle, s’avance vers l’Italie par la gorge de la Ganter ; la seconde, qui n’est qu’un mauvais sentier étroit et capricieux, traverse rapidement la plaine, pour aller s’escarper au revers méridional de la Yungfrau, et s’enfoncer dans le Valais, jusqu’à ce que la réunion du Mutthorn et du Galenstock ferme ce canton avec la cime de la Furca : alors il redescend de cette cime avec la Reuss jusqu’à ce qu’il rencontre à Andermatt le chemin d’Uri, dans lequel le pauvre sentier se jette comme un ruisseau dans une rivière.

C’est dans ce dernier défilé que je m’engageai à pied le lendemain de mon arrivée à Brieg : il était cinq heures du matin lorsque je sortis de la ville, et j’avais douze lieues de pays à faire, ce qui en représente à peu près dix-huit de France. Ajoutez à cela que le sentier va toujours en montant.

Les premières maisons que l’on rencontre sur ce sentier sont celles d’un petit village, appelé Naters en allemand, et Natria en latin. Ce dernier nom lui vient, dit une légende, d’un dragon qui le portait et qui le lui a légué en mourant. Ce dragon se tenait dans une petite caverne, d’où il s’élançait pour dévorer les bêtes et les gens qui avaient le malheur de paraître dans le cercle que lui permettait d’embrasser l’ouverture de son antre : il était tellement devenu la terreur des environs, qu’il avait interrompu toute communication entre le haut et le bas Valais. Plusieurs montagnards l’avaient cependant attaqué, mais comme ils avaient été, jusqu’au dernier, victimes de leur courage, personne n’osait plus depuis long-temps s’exposer à une mort que l’on regardait comme certaine.

Sur ces entrefaites, un serrurier qui avait assassiné sa femme par jalousie, fut condamné à mort. La sentence rendue, le coupable demanda à combattre le monstre. Sa demande lui fut accordée, et de plus, sa grâce lui fut promise, s’il sortait vainqueur du combat. Le serrurier demanda deux mois pour s’y préparer.

Pendant ce temps, il se forgea une armure du plus pur acier qu’il put trouver, puis une épée qu’il trempa à la source glacée de l’Aar, et dans le sang d’un taureau fraîchement égorgé.

Il passa le jour et la nuit qui précédèrent le combat en prières dans l’église de Brieg ; le matin il communia, comme pour monter à l’échafaud ; puis, à l’heure dite, il s’avança vers la caverne du dragon.

À peine l’animal l’eut-il aperçu qu’il sortit de son rocher, déployant ses ailes, dont il se battait le corps avec un tel bruit, que ceux même qui étaient hors de sa portée en furent épouvantés.

Les deux adversaires marchèrent l’un contre l’autre comme deux ennemis acharnés, tous deux couverts de leur armure, l’un d’acier, l’autre d’écailles.

Arrivé à quelques pas du dragon, le serrurier baisa la poignée de son épée, qui était une croix, et attendit l’attaque de son adversaire. Celui-ci, de son côté, semblait comprendre qu’il n’avait point affaire à un montagnard ordinaire.

Cependant, après une minute d’hésitation, il se dressa sur ses pattes de derrière, et essaya de saisir le condamné avec celles de devant. L’épée flamboya comme un éclair, et abattit une des pattes du monstre. Le dragon jeta un cri, et se soulevant à l’aide de ses ailes, tourna autour de son antagoniste, et le couvrit d’une rosée de sang. Tout à coup il se laissa tomber comme pour l’écraser sous son poids, mais à peine fut-il à la portée de la terrible épée, qu’elle décrivit un nouveau cercle et lui trancha encore une aile.

L’animal mutilé tomba à terre, se traînant sur trois pattes, saignant de ses deux blessures, tordant sa queue et mugissant comme un taureau mal tué par la masse du boucher. De grands cris de joie répondaient de toutes les parties de la montagne à ces mugissemens d’agonie.

Le serrurier s’avança bravement sur le dragon, dont la tête à fleur de terre suivait tous ses mouvemens, comme l’aurait fait un serpent ; seulement, à mesure qu’il s’approchait de lui, le monstre retirait sa tête, qui se trouva enfin presque cachée sous son corps gigantesque. Tout à coup, et quand il crut son ennemi à sa portée, il déploya cette tête terrible, dont les yeux semblaient lancer du feu, et dont les dents allèrent se briser contre la bonne armure du serrurier. Cependant la violence du coup renversa celui-ci. Au même instant le dragon fut sur lui.

Alors ce ne fut plus qu’une horrible lutte, dans laquelle les cris et les mugissemens se confondaient ; on voyait bien de temps en temps l’aile battre, ou l’épée se lever ; on reconnaissait bien, dans certains momens, l’armure brunie du serrurier, tranchant sur les écailles luisantes du dragon ; mais comme l’homme ne pouvait se remettre sur ses pieds, comme la bête ne pouvait reprendre son vol, les combattans n’étaient jamais assez isolés l’un de l’autre pour que l’on pût distinguer lequel était le vainqueur ou le vaincu.

Cette lutte dura un quart d’heure, qui parut un siècle aux assistans. Tout à coup un grand cri s’éleva du lieu du combat, si étrange et si terrible, qu’on ne sut s’il appartenait à l’homme ou au monstre. La masse qui se mouvait s’abaissa comme une vague, trembla un instant encore, puis enfin resta immobile. Le dragon dévorait-il l’homme ? l’homme avait-il tué le dragon ?

On s’approcha lentement et avec précaution. Rien ne remuait, l’homme et le dragon étaient étendus l’un sur l’autre. À vingt pas autour d’eux, l’herbe était rasée comme si un moissonneur y eût passé la faux, et cette place était pavée d’écailles qui étincelaient comme une poudre d’or.

Le dragon était mort, l’homme n’était qu’évanoui. On fit revenir l’homme en le dégageant de son armure et en lui jetant de l’eau glacée ; puis on le ramena au village, qui reçut, en commémoration de ce combat, le nom de Naters (vipère).

Quant au dragon, on le jeta dans le Rhône.

Je vis, en passant à Naters, la grotte du dragon : c’est une excavation du rocher ouverte sur la prairie où eut lieu le combat. On me montra encore l’endroit où le monstre se couchait habituellement, et la trace que sa queue d’écailles a laissée sur le roc.

À partir de cet endroit, le sentier s’attache au versant méridional de la chaîne de montagnes qui sépare le Valais de l’Oberland : comme il faut rendre justice à tout, même au chemin, j’avouerai que celui-ci est assez praticable.

Je m’arrêtai à Lax, après avoir fait dix lieues de France à peu près ; j’entrai dans un café et j’y déjeunai côte à côte avec un brave étudiant qui parlait assez bien français, mais qui ne connaissait de notre littérature moderne que Télémaque ; il me dit l’avoir lu six fois. Je lui demandai s’il y avait dans les environs quelques légendes ou quelques traditions historiques : il secoua la tête.

— Oh ! mon Dieu non, me dit-il, on jouit d’une fort belle vue du haut de la montagne qui est devant nous, mais seulement les jours où il n’y a pas de brouillard.

Je le remerciai poliment, et je mis le nez dans le Nouvelliste Vaudois. Ceux qui ont lu ce journal peuvent avoir ainsi la mesure de la détresse où j’étais réduit.

La première chose que j’y trouvai, c’était la condamnation à mort de deux républicains pris les armes à la main au cloître Saint-Méry.

Je laissai tomber ma tête entre mes mains et poussai un profond soupir. Je n’étais plus à Lax, je n’étais plus dans le Valais, j’étais à Paris.

Je relevai la tête, je rejetai mon sac sur mes épaules, et mon bâton à la main, je me mis en route.

Voilà donc où nous en étions venus au bout de deux ans !…

Des têtes qui roulent tantôt sur les dalles des Tuileries, tantôt sur le pavé de la Grève, compte en partie double, tenu au profit de la mort, entre le peuple et la royauté, et écrit à l’encre rouge par le bourreau.

Oh ! quand fermera-t-on ce livre ? et quand le jettera-t-on, scellé du mot de liberté, dans la tombe du dernier martyr !

Je marchais, et ces pensées faisaient bouillonner mon sang ; je marchais sans calculer ni l’heure ni l’espace, voyant autour de moi ces scènes sanglantes de juillet et de juin, entendant les cris, le canon, la fusillade ; je marchais enfin comme un fiévreux qui se lève de son lit et qui fait sa route en délire, poursuivi par les spectres de l’agonie.

Je passai ainsi dans cinq ou six villages ; on dut m’y prendre pour le Juif errant, tant je semblais taciturne et pressé d’avancer. Enfin une sensation de fraîcheur me calma, il pleuvait à verse ; — cette eau me faisait du bien ; — je ne cherchai pas d’abri et continuai ma route, mais plus lentement.

Je traversais le village de Munster, recevant avec le calme de Socrate toute cette averse sur la tête, lorsqu’un petit garçon de quinze à seize ans courut après moi et me dit en italien : — Allez-vous au glacier du Rhône, monsieur ?

— Oui, mon garçon, répondis-je aussitôt dans la même langue, qui m’avait fait tressaillir de plaisir.

— Monsieur veut-il un cheval ?

— Non.

— Un guide ?

— Oui, si c’est toi.

— Volontiers, monsieur, pour cinq francs je vous conduirai.

— Je t’en donnerai dix, viens.

— Il faut que j’aille dire adieu à ma mère et chercher mon parapluie.

— Eh bien ! je continue ; tu me rejoindras sur la route.

Le petit bonhomme me tourna les talons en courant de toutes ses forces, et je poursuivis mon chemin.

Bizarre organisation que celle de notre machine ; — quelques gouttes d’eau avaient apaisé ma fièvre et ma colère. Pétion, menacé d’une émeute, étendit la main hors de la fenêtre et alla se coucher tranquillement en disant : Il n’y aura rien cette nuit, il pleut.

Il n’y eut rien.

S’il avait plu le 27 juillet, il n’y aurait rien eu !…

On a plus peur en France de l’eau que des balles ; on ne sort pas sans parapluie et l’on se bat sans cuirasse.

J’en étais là lorsque j’entendis derrière moi le galop de mon petit guide. Le pauvre diable me rattrapait enfin ; je lui avais fait faire une demi-lieue en courant.

— Ah ! c’est toi, lui dis-je, causons.

— Prenez d’abord mon parapluie.

— Non, j’aime l’eau ; mais prends mon sac, toi.

— Volontiers.

— D’où es-tu ?

— De Munster.

— Et comment se fait-il que tu parles italien dans un village allemand ?

— Parce que j’ai été mis en apprentissage chez un cordonnier à Domo-d’Ossola.

— Ton nom ?

— Frantz en allemand, Francesco en italien.

— Eh bien ! Francesco, je vais non-seulement au glacier du Rhône, mais je descends de là dans les petits cantons ; je traverserai les Grisons, un coin de l’Autriche ; j’irai à Constance, je suivrai le Rhin jusqu’à Bâle, et reviendrai probablement à Genève par Soleure et Neufchâtel ; veux-tu venir avec moi ?

— Je le veux bien.

— Combien te donnerai-je par jour ?

— Ce que vous voudrez, ce sera toujours plus que je ne gagne chez moi.

— Quarante sous et je te nourrirai ; cela te fera à peu près soixante-dix ou quatre-vingts francs à la fin du voyage.

— C’est une fortune !

— Cela te convient donc ?

— Parfaitement.

— Eh bien ! en arrivant au prochain village, tu feras dire à ta mère que ton voyage, au lieu de durer trois jours, durera un mois.

— Merci.

Francesco posa son parapluie à terre et fit la roue. Je reconnus depuis que c’était sa manière d’exprimer un extrême contentement. Je venais de faire un heureux ; il avait fallu, comme on le voit, peu de chose pour cela.

C’était du reste une admirable et naïve confiance que celle de cet enfant qui s’attachait avec tant de candeur et d’abandon à la suite d’un inconnu qui, passant à pied dans son village, le rencontre par hasard et l’emmène par caprice. Il n’y a qu’un âge où une pareille résolution ne puisse être troublée par la défiance : un homme aurait exigé un gage ; cet enfant m’en aurait donné, s’il en avait eu.

En arrivant à Obergestelen, je dis à Francesco que j’étais parti de Brieg le matin ; il me répondit que j’avais déjà fait dix-sept lieues d’Italie : je trouvai que c’était assez pour un jour, et je m’arrêtai à l’auberge.

C’est là que Francesco commença à me rendre service. Il était presque chez lui, puisque nous n’avions fait que deux lieues depuis Munster ; il connaissait tout le monde dans l’auberge, ce qui me valut incontinent la meilleure chambre et un feu splendide.

Je m’étais laissé mouiller jusqu’aux os ; je fis donc, avant de penser au dîner, une toilette d’autant plus délicieuse qu’elle était assaisonnée du sentiment égoïste et voluptueux de l’homme qui entend tomber la pluie sur le toit de la maison qui l’abrite.

J’entendis à la porte un grand bruit ; je courus à la fenêtre, et je vis un guide et un mulet qui venaient d’arriver au grand trot, précédant de cent pas tout au plus quatre voyageurs qui descendaient de la Furca, lorsque l’orage avait commencé, et s’étaient égarés deux heures dans la montagne.

Comme il y avait parmi ces quatre voyageurs deux dames qui me parurent jeunes et jolies, malgré leurs cheveux pendans sur le visage et leurs gigots collés sur les bras, je me hâtai d’ajouter trois ou quatre morceaux de bois au feu ; je roulai vivement en paquet mes effets éparpillés çà et là ; et, passant dans une chambre voisine, j’appelai Francesco et le chargeai de dire à la maîtresse de l’auberge qu’elle pouvait disposer, en faveur de ces dames, de la chambre qu’elle m’avait donnée, et qui se trouvait toute chauffée, chose qui me parut fort essentielle pour des voyageurs qui arrivent dans l’état où je venais d’apercevoir les nôtres.

Aussi, cinq minutes après, je recevais par Francesco les actions de grâces de ces dames et de leurs cavaliers, qui me faisaient demander la permission de changer de vêtemens avant de venir me remercier eux-mêmes.

Lorsqu’ils entrèrent, je m’occupais des préparatifs de mon dîner, qu’ils m’invitèrent à interrompre pour partager le leur. J’acceptai. C’étaient deux hommes de trente-quatre à trente-six ans, l’un Français, gai, spirituel, bon compagnon, portant ruban rouge et figure ouverte, vieille connaissance des rues et des salons de Paris, où nous nous étions croisés vingt fois, comme cela arrive entre gens du monde ; l’autre pâle, grave et empesé, portant ruban jaune et figure froide, parlant français juste avec ce qu’il fallait d’accent pour prouver son origine allemande ; du reste, complètement étranger à mes souvenirs. Ils n’avaient pas fait un pas dans ma chambre que j’avais flairé le compatriote et l’étranger ; ils n’avaient pas dit vingt paroles que je savais qui ils étaient : le Français se nommait Brunton, et je me rappelai le nom de l’un de nos architectes les plus distingués ; l’Allemand se nommait Kœfford, et était chambellan du roi de Danemark.

Après les premiers complimens échangés, j’appris que les dames étaient visibles ; en conséquence M. Kœfford se chargea de me conduire près d’elles, tandis que M. Brunton descendait à la cuisine ; à tout hasard j’indiquai à celui-ci certaine marmite bouillant à la crémaillère, et de laquelle s’échappait une odeur tout-à-fait succulente ; il me promit de s’en occuper.

Je trouvai dans les femmes les mêmes différences nationales que chez leurs maris. Ma vive et jolie compatriote se leva en m’apercevant, et m’avait déjà remercié vingt fois avant que sa compagne eût achevé la révérence d’étiquette avec laquelle elle m’accueillit. Celle-ci était une grande et belle femme, blanche, pâle et froide, n’ayant de flamme en tout le corps que l’étincelle mouvante qui s’éteignait noyée dans ses yeux.

Le désordre de la toilette était du reste complètement réparé chez ces dames, et elles avaient la tenue matinale de la campagne. M. Kœfford, à peine rentré, ouvrit deux ou trois Guides en Suisse, déploya une carte, consulta un itinéraire, et laissa bientôt aux dames le soin de faire les honneurs de la chambre que je leur avais cédée.

En quelque lieu du monde qu’on se rencontre, il y a, entre Parisiens, un sujet de conversation à l’aide duquel on peut s’étudier, et bientôt se connaître. C’est l’Opéra, pierre de touche de bonne compagnie qui éprouve les fashionables. L’Opéra forme dans ses habitués un monde à part, parlant cette langue des premières loges, qui seule a cours pour transmettre de la Chaussée-d’Antin au noble faubourg les fluctuations de la Bourse, les variations de la mode, et les changemens de ministère de la beauté.

J’avais un avantage sur ma jolie compatriote : c’est que je la connaissais, et qu’elle ne me connaissait pas ; il est évident qu’elle cherchait à savoir à quelle classe de la société j’appartenais, et qu’elle ne pouvait le deviner à ce premier essai : elle changea donc la conversation, et l’amena sur l’art en général.

Au bout de dix minutes, nous avions passé en revue la littérature depuis Hugo jusqu’à Scribe, la peinture depuis Delacroix jusqu’à Abel de Pujol, l’architecture depuis M. Percier jusqu’à M. Lebas. Je connaissais encore mieux les hommes que les choses, et je parlais plus savamment des individus que de leurs œuvres. — L’esprit de ma compatriote était toujours flottant.

Après un moment de silence, quelques questions que je lui adressai sur sa santé firent virer de bord la conversation, qui entra à pleines voiles dans la médecine. Ma spirituelle antagoniste avait une névralgie. C’est, comme on le sait, la maladie de ceux qui ont besoin d’en avoir une. Lorsque vous entendez sortir de la bouche d’une femme ces mots : J’ai affreusement mal aux nerfs, vous pouvez incontinent les traduire par ceux-ci : Madame a de vingt-cinq à quatre-vingt mille francs à dépenser par an, sa loge à l’Opéra, ne marche jamais, et ne se lève qu’à midi. On voit donc que mon interlocutrice se livrait de plus en plus. Je soutins la conversation en homme qui, sans avoir des nerfs, ne nie point qu’ils existent, et qui, sans avoir l’honneur de les connaître personnellement, en a beaucoup entendu parler.

Mme Kœfford, qui, tant que nous avions escarmouché sur un terrain tout national, était restée simple témoin du duel, voyant que la conversation ballottait en ce moment une question d’humanité générale, fit un léger effort qui colora ses joues, et laissa tomber quelques paroles au milieu de notre dialogue : elle aussi, la pauvre femme, avait des nerfs, mais des nerfs du Nord. Cela me fournit l’occasion d’établir une distinction très subtile et très savante sur la manière de sentir selon les degrés de latitude ; et il demeura clairement démontré à ces deux dames, au bout de quelques minutes, que je m’étais beaucoup occupé de la différence des sensations.

Ma compatriote hésitait donc de plus en plus à fixer son esprit sur ma spécialité. J’étais trop homme du monde pour n’être qu’un artiste, j’étais trop artiste pour n’être qu’un homme du monde ; je parlais trop bas pour un agent de change, trop haut pour un médecin, et je laissais parler mon interlocutrice, ce qui prouvait que je n’étais pas avocat.

En ce moment M. Brunton rentra, la figure comiquement bouleversée, marcha droit à M. Kœfford, toujours plongé dans des Guides et des Itinéraires, et lui dit gravement :

— Mon pauvre ami !…

— Qu’est-ce ? fit le chambellan en se retournant tout d’une pièce.

— Avez-vous lu dans votre Ebel, continua M. Brunton, que les habitans d’Obergestelen fussent anthropophages ?

— Non, dit le chambellan, mais je vais voir si cela y est.

Il feuilleta un instant son livre, arriva au mot Obergestelen, et lut à haute voix :

« Obergestelen ou Oberghestelen, avant-dernier village du haut Valais, situé au pied du mont Grimsel, à 4,100 pieds au-dessus du niveau de la mer : ses maisons sont tout-à-fait noires ; cette couleur provient de l’action du soleil sur la résine que contient le bois de mélèse dont elles sont bâties. Les débordemens du Rhône y causent de fréquentes inondations pendant l’été. »

— Je ne sais ce que vous voulez dire, continua gravement M. Kœfford en levant les yeux ; vous voyez qu’il n’y a pas dans tout cela un mot de chair humaine.

— Eh bien, mon ami ! il y a long-temps que je vous dis que vos faiseurs d’itinéraires sont des ignorans.

— Pourquoi cela ?

— Descendez vous-même à la cuisine, levez le couvercle de la marmite qui bout sur le feu, et vous remonterez nous dire ce que vous avez vu.

Le chambellan, qui vit un fait extraordinaire à consigner sur ses tablettes, ne se le fit pas dire deux fois. Il se leva, et descendit à la cuisine. Mme Brunton et moi avions grande envie de rire. Son mari conservait invariablement cette figure triste que les plaisans de bon goût savent si bien prendre. Quant à Mme Kœfford, elle était retombée dans sa rêverie, et plutôt couchée qu’assise dans son fauteuil, elle suivait, les yeux vaguement fixés au ciel, quelques nuages à forme bizarre qui lui rappelaient ceux de sa patrie.

Sur ces entrefaites, M. Kœfford rentra, pâle et s’essuyant le front.

— Eh bien ! qu’y a-t-il dans la marmite ?

— Un enfant ! répondit-il en se laissant tomber sur une chaise.

— Un enfant !…

— Pauvre petit ange ! dit Mme Kœfford, qui avait écouté sans entendre, ou entendu sans comprendre, et qui voyait sans doute passer dans ses songes quelque chérubin avec des ailes blanches et une auréole d’or.

Quand on a compté sur un gigot braisé ou sur une tête de veau, que dans cette attente on a depuis une heure apaisé les murmures de son estomac à la fumée d’une marmite, et qu’on vient vous dire que cette marmite ne contient qu’un enfant, cet enfant, fût-il un ange, comme l’appelait Mme Kœfford, devient un trop triste équivalent pour que l’appétit ne se révolte pas de l’échange ; j’allais donc m’élancer hors de la chambre lorsque M. Brunton m’arrêta par le bras et me dit : il est inutile que vous alliez le voir, on va vous le servir.

En effet, la fille de l’auberge entra bientôt, portant sur un plat long, et couché sur un lit d’herbe, un objet qui avait l’apparence parfaite d’un enfant nouveau-né, écorché et bouilli.

Nos dames jetèrent un cri et détournèrent la tête. M. Kœfford se leva de sa chaise, s’approcha, la mort dans l’ame, du premier service, et après l’avoir regardé attentivement, il dit avec un profond soupir : C’était une fille.

— Mesdames, dit M. Brunton en s’asseyant et en aiguisant un couteau, j’ai entendu dire qu’au siège de Gènes, pendant lequel, vous le savez, Masséna invita un jour tout son état-major à manger un chat et douze souris, on avait remarqué, au milieu du dépérissement général de nos troupes, un régiment qui se maintenait aussi frais et aussi dispos que s’il n’y avait pas eu de famine. La ville rendue, le général en chef interrogea le colonel sur cette étrange exception. Celui-ci alors avoua ingénuement que ses soldats étaient venus lui demander la permission de manger de l’Autrichien, et qu’il n’avait pas cru devoir leur refuser une aussi légère faveur ; il ajouta même qu’en sa qualité de colonel, les meilleurs morceaux lui étaient envoyés avec la régularité d’une distribution de vivres ordinaire, et que, malgré sa répugnance primitive, il avait fini par trouver, comme les autres, que les sujets de sa majesté impériale étaient un mets fort agréable.

Les cris redoublèrent.

Alors M. Brunton enleva fort délicatement l’épaule de l’objet en question, et se mit à l’attaquer avec autant d’appétit que l’avait fait Cérès lorsqu’elle dévora l’épaule de Pélops.

En ce moment la fille rentra, et voyant que M. Brunton était seul à table : Eh bien ! mesdames, dit-elle, est-ce que vous ne mangez pas de marmotte ?

La respiration nous revint. Mais, maintenant même que nous savions le secret, la ressemblance du quadrupède avec le bipède ne nous paraissait pas moins frappante ; ses mains et ses pieds surtout, articulés comme des membres humains, eussent suffi seuls pour m’empêcher de goûter de ce mets, que Willer m’avait tant vanté en gravissant le Faulhorn.

— N’avez-vous donc pas autre chose ? dis-je à notre camérière.

— Une omelette, si vous voulez.

— Va pour une omelette, dirent ces dames,

— Mais savez-vous la faire au moins ? Une omelette, ajoutai-je en me retournant vers ces dames, est à la cuisine ce que le sonnet est à la poésie.

— Il me semble, au contraire, répondirent-elles, que c’est l’A B C D de l’art.

— Lisez Boileau et Brillât-Savarin.

— Vous entendez, la fille ? dit M. Kœfford.

— Oh ! quant à ce qui est de l’omelette, nous en faisons tous les jours, et Dieu merci les voyageurs ne s’en plaignent jamais.

— Nous verrons bien. — La fille alla faire son omelette : dix minutes après, elle apporta une espèce de galette plate et dure qui couvrait toute la superficie d’un énorme plat. Dès le premier coup d’œil, je vis que nous étions volés ; je n’en découpai pas moins la chose, et j’en servis un morceau à chacune de ces dames ; elles y goûtèrent du bout des lèvres et repoussèrent aussitôt leur assiette : je tentai la même épreuve, mes prévisions ne m’avaient pas trompé, autant aurait valu mordre dans une courte-pointe.

— Eh bien ! dis-je à la fille, votre omelette est exécrable, mon enfant.

— Comment cela peut-il se faire ? on y a mis tout ce qu’il fallait.

— Qu’en dites-vous, mesdames ?

— Mais nous disons que c’est désespérant et que nous mourrons de faim !

— Dans les cas désespérés, il faut donner quelque chose au hasard. Ces dames veulent-elles que j’essaie de leur en faire une.

— Une omelette !

— Une omelette, repris-je en m’inclinant modestement.

Ces dames se regardèrent.

— Mais, dit M. Kœfford en se levant vivement, et en se rattachant à la seule planche de salut qu’il voyait flotter dans les eaux, mais, puisque monsieur a la bonté de nous offrir…

— Pourvu cependant, repris-je, que M. Brunton et vous me serviez d’aides de cuisine.

— Volontiers, s’écrièrent ces deux messieurs avec une spontanéité qui dénotait la confiance de la faim ; volontiers, ajoutèrent ces dames avec un sourire de doute.

— En ce cas, dis-je à la fille, du beurre frais, des œufs frais, de la crème fraîche.

Je chargeai M. Brunton de hacher les fines herbes, et M. Kœfford de battre les œufs ; je pris la queue de la poêle, et j’opérai le mélange avec une gravité qui faisait le bonheur de ces dames. Déjà l’omelette cuisait dans le beurre, et tout le monde me regardait avec un intérêt croissant, lorsque M. Brunton interrompit le silence général ;

— Monsieur, me dit-il, serait-il bien indiscret de vous demander qui nous avons l’honneur d’avoir pour cuisinier ?

— Oh ! mon Dieu, non, monsieur.

— C’est que je suis convaincu que je vous ai rencontré à Paris.

— Et moi aussi. — Ayez la bonté de me passer le beurre. — Merci. — J’en fis glisser quelques morceaux sous l’omelette qui commençait à prendre, afin qu’elle ne tînt point à la poêle.

— Et je suis sûr que si vous me disiez votre nom…

— Alexandre Dumas.

— L’auteur d’Antony, s’écria madame Brunton.

— Lui-même, répondis-je en mettant dans le plat l’omelette parfaitement cuite, et en la posant sur la table.

N’entendant aucune félicitation ni pour le drame ni pour l’omelette, je levai les yeux ; la société était stupéfaite. Il paraît qu’on s’était fait de ma personne une idée beaucoup plus poétique que ne le comportait le prospectus que je venais d’en donner. Par malheur, l’omelette se trouva excellente. Les dames la mangèrent jusqu’au dernier morceau.