Imitation de Jésus-Christ/Livre 1/Chapitre 16

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 94-98).

Comme il faut supporter d’autrui.


Porte avec patience en tout autre, en toi-même,
ce que tu n’y peux corriger,
jusqu’à ce que de Dieu la puissance suprême
en ordonne autrement, et daigne le changer.

Pour éprouver ta force il est meilleur peut-être
qu’il laisse durer cette croix :
ton mérite par là se fera mieux connoître ;
et s’il n’est à l’épreuve, il n’est pas de grand poids.

Tu dois pourtant au ciel élever ta prière
contre un si long empêchement,
afin que sa bonté t’en fasse grâce entière,
ou t’aide à le souffrir un peu plus doucement.


Quand par tes bons avis une âme assez instruite
continue à leur résister,
entre les mains de Dieu remets-en la conduite,
et ne t’obstine point à la persécuter.

Sa sainte volonté souvent veut être faite
par un autre ordre que le tien :
il sait trouver sa gloire en tout ce qu’il projette ;
il sait, quand il lui plaît, tourner le mal en bien.

Souffre sans murmurer tous les défauts des autres,
pour grands qu’ils se puissent offrir ;
et songe qu’en effet nous avons tous les nôtres,
dont ils ont à leur tour encor plus à souffrir.

Si ta fragilité met toujours quelque obstacle
en toi-même à tes propres vœux,
comment peux-tu d’un autre exiger ce miracle
qu’il n’agisse partout qu’ainsi que tu le veux ?

N’est-ce pas le traiter avec haute injustice
de vouloir qu’il soit tout parfait,
et de ne vouloir pas te corriger d’un vice,
afin que ton exemple aide à ce grand effet ?


Nous voulons que chacun soit sous la discipline,
qu’il souffre la correction,
et nous ne voulons point qu’aucun nous examine,
qu’aucun censure en nous une imperfection.

Nous blâmons en autrui ce qu’il prend de licence,
ce qu’il se permet de plaisirs,
et nous nous offensons s’il n’a la complaisance
de ne refuser rien à nos bouillants desirs.

Nous voulons des statuts dont la dure contrainte
l’attache avec sévérité,
et nous ne voulons point qu’il porte aucune atteinte
à l’empire absolu de notre volonté.

Où te caches-tu donc, charité toujours vive,
qui dois faire tout notre emploi ?
Et si l’on vit ainsi, quand est-ce qu’il arrive
qu’on ait pour le prochain même amour que pour soi ?

Si tous étoient parfaits, on n’auroit rien au monde
à souffrir pour l’amour de Dieu,

et cette patience en vertus si féconde
jamais à s’exercer ne trouveroit de lieu.

La sagesse divine autrement en ordonne ;
rien n’est ni tout bon ni tout beau ;
et Dieu nous forme ainsi pour n’exempter personne
de porter l’un de l’autre à son tour le fardeau.

Aucun n’est sans défaut, aucun n’est sans foiblesse,
aucun n’est sans besoin d’appui,
aucun n’est sage assez de sa propre sagesse,
aucun n’est assez fort pour se passer d’autrui.

Il faut donc s’entr’aimer, il faut donc s’entr’instruire,
il faut donc s’entre-secourir,
il faut s’entre-prêter des yeux à se conduire,
il faut s’entre-donner une aide à se guérir.

Plus les revers sont grands, plus la preuve est facile
à quel point un homme est parfait ;

et leurs plus rudes coups ne le font pas fragile,
mais ils donnent à voir ce qu’il est en effet.